‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 61 sur 144 · NOUVELLE TIREE · texte numérisé non relu

NOUVELLE TIREE

Je me souviens d'avoir damné jadis

L'amant avare; et je ne m'en dédis.

Si la raison des contraires est bonne,

Le libéral doit être en paradis :

Je m'en rapporte à messieurs de Sorbonne.

Il étoit donc autrefois un amant ,

Qui dans Florence aima certaine femme.

Comment, aimer? C étoit si follement,

Que, pour lui plaire, il eût vendu son âme.

S'agissoit-il de divertir la dame,

A pleines mains il vous jetoit l'argent :

Sachant très-bien qu'en amour comme en guerre.

On ne doit plaindre un métal qui fait tout,

Renverse murs, jette portes par terre,

N'entreprend rien dont il ne vienne à bout,

Fait taire chiens, et, quand il veut, servantes,

Et, quand il veut, les rend plus éloquentes

Que Cicéron, et mieux persuadantes;

Bref, ne voudroit avoir laissé debout

1 Commandement de l'armée; ost dérive du latin hoslis, 8 Decamerone , giornata v, novella 9.

Aucune place , et tant forte fut-elle.

Si i laissa-t-il sur ses pieds notre belle.

Elle tint bon; Fédéric échoua

Près de ce roc, et le nez s'y cassa;

Sans fruit aucun , vendit et fricassa

Tout son avoir, comme l'on pourroit dire :

Belles comtés 2, beaux marquisats de Dieu,

Qu'il possédoit en plus et plus d'un lieu.

Avant qu'aimer, on l'appeloit messire

A longue queue3; enfin, grâce à l'amour,

Il ne fut plus que messire tout court.

Rien ne resta qu'une ferme au pauvre homme,

Et peu d'amis, même amis Dieu sait comme!

Le plus zélé de tous se contenta,

Comme chacun, de dire : s C'est dommage! »

Chacun le dit, et chacun s'en tint là ;

Car, de prêter, à moins que sur bon gage ,

Point de nouvelle : on oublia les dons ,

Et le mérite , et les belles raisons

De Fédéric, et sa première vie.

Le protestant 4 de madame Clitie

N'eut du crédit qu'autant qu'il eut du fonds.

Tant qu'il dura, le bal, la comédie

Ne manqua point à cet heureux objet;

De maints tournois elle fut le sujet;

Faisant gagner marchands de toutes guises 5,

Faiseurs d'habits, et faiseurs de devises,

Musiciens, gens du sacré vallon :

Fédéric eut à sa table Apollon.

Femme n'étoit ni fille dans Florence ,

Qui n'employât, pour débaucher le cœur

1 Pourtant, néanmoins. — 2 Ce mot était encore féminin en poésie; il est resté féminin dans le nom de la Franche-Comté.

3 C*t?st-à-dire : avec beaucoup de titres honorifiques.

4 Celui qui faisait des protestations d'amour.

5 De toute espèce , de toutes sortes.

Du cavalier, l'une, un mot suborneur;

L'autre, un coup d'œil; l'autre, quelque autre avance :

Mais tout cela ne faisoit que blanchir.

Il aimoit mieux Clitie inexorable ,

Qu'il n'auroit fait Hélène favorable.

Conclusion , qu'il ne la put fléchir.

Or, en ce train de dépense effroyable , Il envoya les marquisats au diable Premièrement ; puis , en vint aux comtés , Titres par lui plus qu'aucuns regrettés , Et dont alors on faisoit plus de compte. Delà les monts , chacun veut être comte ; Ici, marquis; baron, peut-être ailleurs.

Je ne sais pas lesquels sont les meilleurs ; Mais je sais bien qu'avecque la patente De ces beaux noms on s'en aille au marché, L'on reviendra comme on étoit allé :

Prenez le titre, et laissez-moi la rente. Clitie avoit aussi beaucoup de bien ; Son mari même étoit grand terrien t Ainsi jamais la belle ne prit rien , Argent ni dons , mais souffrit la dépense Et les cadeaux, sans croire, pour cela , Etre obligée à nulle récompense.

S'il m'en souvient, j'ai dit qu'il ne resta Au pauvre amant rien qu'une métairie, Chétive encore, et pauvrement bâtie.

Là, Fédéric alla se confiner, Honteux qu'.on vît sa misère en Florence ; Honteux encor de n'avoir su gagner, Ni par amour, ni par magnificence , Ni par six ans de devoirs et de soins ,

1 Propriétaire foncier.

Une beauté qu'il n'en aimoit pas moins.

Il s'en prenoit à son peu de mérite,

Non à Clitie; elle n'ouït jamais,

JYi pour froideurs, ni pour autres sujets,

Plainte de lui, ni grande ni petite.

Notre amoureux subsista comme il put

Dans sa retraite, où le pauvre homme n'eut ,

Pour le servir, qu'une vieille édentée;

Cuisine froide et fort peu fréquentée ;

A l'écurie, un cheval assez bon,

Mais non pas fin; sur la perche, un faucon,

Dont, à l'entour de cette métairie,

Défunt marquis s'en alloit, sans valets,

Sacrifiant à sa mélancolie

Mainte perdrix, qui, las! ne pouvoit mais 1

Des cruautés de madame Clitie.

Ainsi vivoit le malheureux amant;

Sage, s'il eût, en perdant sa fortune,

Perdu l'amour qui l'alloit consumant :

Mais de ses feux la mémoire importune

Le talonnoit : toujours un double ennui

Alloit en croupe à la chasse avec lui 2.

Mort vint saisir le mari de Clitie.

Comme ils n'avoient qu'un fils pour tous enfants ,

Fils n'ayant pas pour un pouee de vie,

Et que l'époux, dont les biens étoient grands,

Avoit toujours considéré sa femme,

Par testament il déclare la dame

Son héritière , arrivant le décès

1 C'est-à-dire : ne pouvait rien, n'était pas coupable des cruautés de la dame.

~ Boileau a imité aussi ce vers d'Horace : Post equitem sedet atra cura.

Le chagrin monte en croupe , et galope avec lui. (Ei'ÎTnË V.)

De l'enfançon *, qui peu de temps après

Devint malade. On sait que, d'ordinaire,

A ses enfants , mère ne sait que faire

Pour leur montrer l'amour qu'elle a pour eux;

Zèle souvent aux enfants dangereux.

Celle-ci , tendre et fort passionnée ,

Autour du sien est toute la journée,

Lui demandant ce qu'il veut, ce qu'il a,

S'il mangeroit volontiers de cela,

Si ce jouet, enfin si cette chose

Est à son gré. Quoi que l'on lui propose ,

Il le refuse, et, pour toute raison,

Il dit qu'il veut seulement le faucon

De Fédéric; pleure et mène une vie

A faire gens de bon cœur détester.

Ce qu'un enfant a dans la fantaisie ,

Incontinent il faut l'exécuter,

Si l'on ne veut l'ouïr toujours crier.

Or il est bon de savoir que Clitie ,

A cinq cents pas de cette métairie ,

Avoit du bien , possédoit un château :

Ainsi l'enfant avoit pu de l'oiseau

Ouïr parler. On en disoit merveilles ;

On en contoit des choses non pareilles :

Que devant lui jamais une perdrix

Ne se sauvoit, et qu'il en avoit pris

Tant ce matin, tant cette après-dînée.

Son maître n'eût donné pour un trésor

Un tel faucon. Qui fut bien empêchée?

Ce fut Clitie. Aller ôter encor

A Fédéric l'unique et seule chose

Qui lui restoit! Et supposé qu'elle ose

Lui demander ce qu'il a pour tout bien,

Auprès de lui méritoit-elle rien?

1 Petit enfant.

Elle l'avoit payé d'ingratitude ;

Point de faveurs, toujours hautaine et rude

En son endroit. De quel front s'en aller,

Après cela, le voir et lui parler,

Ayant été cause de sa ruine?

D'autre côté, l'enfant s'en va mourir,

Refuse tout , tient tout pour médecine ;

Afin qu'il mange, il faut l'entretenir

De ce faucon ; il se tourmente , il cric :

S'il n'a l'oiseau, c'est fait que de sa vie.

Ces raisons-ci l'emportèrent enfin.

Chez Fédéric, la dame, un beau matin, S'en va sans suite et sans nul équipage. Fédéric prend pour un ange des cieux Celle qui vient d'apparoître à ses yeux; Mais cependant il a honte, il enrage De n'avoir pas chez soi pour lui donner Tant seulement un malheureux dîner.

Le pauvre état où sa dame le treuve * Le rend confus. Il dit donc à la veuve : k Quoi ! venir voir le plus humble de ceux Que vos beautés ont rendus amoureux , Un villageois , un hère , un misérable ! C'est trop d'honneur ; votre bonté m'accable. Assurément, vous alliez autre part? »

A ce propos , notre veuve repart :

« Non, non, seigneur, c'est pour vous la visite ; Je viens manger avec vous ce matin.

— Je n'ai, dit- il, cuisinier ni marmite : Que vous donner? — N'avez-vous pas du pain?» Reprit la dame. Incontinent, lui-même, Il va chercher quelque œuf au poulailler,

1 Trouve. Le vieux verbe treuver est encore employé par UoUou et Corneille.

LE FAUCON. iîlT

Quelque morceau de lard en son grenier.

Le pauvre amant, en ce besoin extrême ,

Voit son faucon , sans raisonner le prend ,

Lui tord le cou , le plume , le fricasse ,

Et l'assaisonne, et court de place en place.

Tandis , la vieille a soin du demeurant ,

Fouille au bahut , choisit pour cette fête

Ce qu'ils avoient de linge plus honnête,

Met le couvert, va cueillir au jardin

Du serpolet, un peu de romarin,

Cinq ou six fleurs, dont la table est jonchée.

Pour abréger, on sert la fricassée.

La dame en mange, et feint d'y prendre goût.

Le repas fait, cette femme résout

De hasarder l'incivile requête,

Et parle ainsi : « Je suis folle , seigneur ,

De m'en venir vous arracher le cœur;

Encore un coup, il ne m'est guère honnête

De demander à mon défunt amant

L'oiseau qui fait son seul contentement :

Doit-il pour moi s'en priver un moment?

Mais excusez une mère affligée :

Mon fils se meurt; il veut votre faucon.

Mon procédé ne mérite un tel don ;

La raison veut que je sois refusée :

Je ne vous ai jamais accordé rien.

Votre repos, votre honneur, votre bien,

S'en sont allés aux plaisirs de Clitie.

Vous m'aimiez plus que votre propre vie :

A cet amour, j'ai très-mal répondu ;

Et je m'en viens, pour comble d'injustice,

Vous demander... et quoi? C'est temps perdu....

Votre faucon ! Mais non : plutôt périsse

L'enfant, la mère, avec le demeurant,

Que de vous faire un déplaisir si grand !

Souffrez , sans plus , que cette triste mère ,

Aimant d'amour la chose la plus chère Que jamais femme au monde puisse avoir, Un fils unique, une unique espérance, S'en vienne au moins s'acquitter du devoir De la nature , et , pour toute allégeance , En votre sein décharge sa douleur.

Vous savez bien , par votre expérience , Que c'est d'aimer ; vous le savez, seigneur? Ainsi je crois trouver chez vous excuse.

— Hélas ! reprit l'amant infortuné , L'oiseau n'est plus ; vous en avez dîné.

~ L'oiseau n'est plus ! dit la veuve confuse.

— Non , reprit-il : plût au ciel vous avoir Scriimon cœur, et qu'il eût pris la place De ce faucon ! Mais le sort me fait voir Qu'il ne sera jamais en mon pouvoir

De mériter de vous aucune grâce.

En mon pailler * rien ne m'étoit resté : Depuis deux jours la bête 2 a tout mangé. J'ai vu l'oiseau ; je l'ai tué sans peine : Rien coûte-t-il, quand on reçoit sa reine? Ce que je puis pour vous est de chercher Un bon faucon : ce n'est chose si rare, Que dès demain nous n'en puissions trouver.

— Non, Fédéric, dit-elle; je déclare Que c'est assez. Vous ne m'avez jamais

De votre amour donné plus grande marque. Que mon fils soit enlevé par la Parque , Ou que le ciel le rende à mes souhaits , J'aurai pour vous de la reconnoissance.

Venez me voir, donnez-m'en l'espérance : Encore un coup, venez nous visiter? »

1 Basse-cour; de poulailler , par contraction. — 2 C'est-à-dire : ie loup , ou le renard , ou le furet, ou les autres bêtes sauvages qui viennent la nuit dans les basses-cours détruire les volailles

Elle partit, non sans lui présenter Une main blanche , unique témoignage Qu'Amour avoit amolli ce courage r.

Le pauvre amant prit la main , la baisa , Et de ses pleurs quelque temps l'arrosa.

Deux jours après, l'enfant suivit le père. Le deuil fut grand ; la trop dolente mère Fit dans l'abord 2 force larmes couler. Mais , comme il n'est peine d'âme si forte , Qu'il ne s'en faille à la fin consoler, Deux médecins la traitèrent de sorte Que sa douleur eut un terme assez court : L'un fut le Temps, et l'autre fut l'Amour. On épousa Fédéric en grand'pompe , Non-seulement par obligation, Mais, qui plus est, par inclination, Par amour même. Il ne faut qu'on se trompe A cet exemple , et qu'un pareil espoir Nous fasse ainsi consumer notre avoir : Femmes ne sont toutes reconnoissantes.

A cela près , ce sont choses charmantes ; Sous le ciel n'est un plus bel animal. Je n'y comprends le sexe, en général : Loin de cela; j'en vois peu d'avenantes. Pour celles-ci , quand elles sont aimantes 3, J'ai les desseins du monde les meilleurs : Les autres n'ont qu'à se pourvoir ailleurs.

1 Dans la vieille langue , courage est synonyme de cœur. Ce mot se trouve sans cesse employé ainsi dans les Cent Nouvelles nouvelles. — 2 Dès l'abord.

3 Édition de 1671 :

Pour celles-ci, quand elles sont charmantes.

Le jeune Amour, bien qu'il ait la façon D'un dieu qui n'est encor qu'à sa leçon, Fut de tout temps grand faiseur de miracles : En gens coquets il change les Gâtons ; Par lui, les sots deviennent des oracles; Par lui , les loups deviennent des moutons : Il fait si bien, que l'on n'est plus le même. Témoin Hercule , et témoin Polyphème , Mangeurs de gens : l'un, sur un roc assis, Chantoit aux vents ses amoureux soucis, Et, pour charmer sa nymphe jolictte , Tailloit sa barbe , et se miroit dans l'eau ; L'autre changea sa massue en fuseau , Pour le plaisir d'une jeune fillette.

J'en dirois cent; Boccace en rapporte un *, Dont j'ai trouvé l'exemple peu commun.

C'est de Chimon, jeune homme tout sauvage, Bien fait de corps, mais ours quant à l'esprit. Amour le lèche , et tant qu'il le polit. Chimon devint un galant personnage.

Qui fit cela? deux beaux yeux seulement. Pour les avoir aperçus un moment, Encore à peine , et voilés par le somme , Chimon aima, puis devint honnête homme2. Ce n'est le point dont il s'agit ici.

Je veux conter comme une de ces femmes Qui font plaisir aux enfants sans souci 3 Put en son cœur loger d'honnêtes flammes.

1 Decamerone, giornata v, novella 1. — 2 C'est-à-dire : Hoqime poli , qui a du savoir-vivre. — 3 Libertins, débauchés.

Elle étoit fièrc, et bizarre surtout :

On ne savoit comme en venir à bout.

Rome , c' étoit le lieu de son négoce :

Mettre à ses pieds la mitre avec la crosse ,

G'étoit trop peu; les simples Monseigneurs l

N'étoient d'un rang digne de ses faveurs.

Il lui falloit un homme du Conclave ,

Et des premiers, et qui fût son esclave;

Et même encore il y profitoit peu ,

A moins que d'être un cardinal neveu.

Le pape enfin , s'il se fût piqué d'elle,

N'auroit été trop bon pour la donzelle.

De son orgueil ses habits se sentoient;

Force brillants sur sa robe éclatoient,

La chamarrure avec la broderie.

Lui voyant faire ainsi la renchérie ,

Amour se mit en tête d'abaisser

Ce cœur si haut ; et pour un gentilhomme

Jeune , bien fait , et des mieux mis de Rome ,

Jusques au vif il voulut la blesser.

L'adolescent avoit pour nom Camille;

Elle, Constance. Et, bien qu'il fût d'humeur

Douce , traitable , à se prendre facile ,

Constance n'eut sitôt l'amour au cœur,

Que la voilà craintive devenue.

Elle n'osa déclarer ses désirs

D'autre façon qu'avecque des soupirs.

Auparavant, pudeur ni retenue

Ne l'arrêtoient; mais tout fut bien changé.

Comme on n'eût cru qu'Amour se fût logé

En cœur si fier, Camille n'y prit garde.

Incessamment Constance le regarde ;

Et puis soupirs , et puis regards nouveaux :

1 Les monsignori sont des prélats en cour de Rome , parmi lesquels le pape choisit ses cardinaux.

Toujours rêveuse au milieu des cadeaux ! : Sa beauté même y perdit quelque chose ; Bientôt le lis l'emporta sur la rose.

Avint qu'un soir Camille régala

Des jeunes gens; il eut aussi des femmes :

Constance en fut. La chose se passa

Joyeusement; car peu d'entre ces dames

Etoient d'humeur à tenir des propos

De sainteté ni de philosophie :

Constance seule , étant sourde aux bons mots ,

Laissoit railler toute la compagnie.

Le souper fait, chacun se retira.

Tout dès l'abord, Constance s'éclipsa,

S' allant cacher en certaine ruelle.

Nul n'y prit garde; et l'on crut que chez elle,

Indisposée , ou de mauvaise humeur,

Ou pour affaire, elle étoit retournée.

La compagnie étant donc retirée ,

Camille dit à ses gens , par bonheur,

Qu'on le laissât, et qu'il vouloit écrire.

Le voilà seul, et comme le désire

Celle qui l'aime, et qui ne sait comment

Ni l'aborder, ni par quel compliment

Elle pourra lui déclarer sa flamme.

Tremblante enfin , et par nécessité ,

Elle s'en vient. Qui fut bien étonné?

Ce fut Camille, « Eh quoi! dit-il, madame,

Vous surprenez ainsi vos bons amis? »

Il la fit seoir. Et puis, s' étant remis :

a Qui vous croyoit, reprit-il, demeurée2?

1 On nommait ainsi les repas et les fêtes qu'un amant donnait à sa maîtresse.

2 Édition de 1685 :

Qui vous croiroit, reprit-il. demeurée?

Et qui vous a cette cache montrée?

— L'Amour! » dit-elle. A ce seul mot sans plus,

Elle rougit ; chose que ne font guère

Celles qui sont prêtresses de Vénus :

Le vermillon leur vient d'autre manière.

Camille avoit déjà quelque soupçon

Que l'on l'aimoit; il n'étoit si novice,

Qu'il ne connût ses gens à la façon :

Pour en avoir un plus certain indice ,

Et s'égayer, et voir si ce cœur fier

Jusques au bout pourroit s'humilier,

Il fit le froid. Notre amante en soupire ;

La violence'enfin de son martyre

La fait parler. Elle commence ainsi :

« Je ne sais pas ce que vous allez dire

De voir Constance oser venir ici

Vous déclarer sa passion extrême.

Je ne saurois y penser, sans rougir;

Car, du métier de nymphe me couvrir,

On n'en est plus , dès le moment qu'on aime.

Puis, quelle excuse! Hélas! si le passé,

Dans votre esprit, pouvoit être effacé!

Du moins , Camille , excusez ma franchise :

Je vois fort bien que, quoi que je vous dise,

Je vous déplais. Mon zèle me nuira.

Mais , nuise ou non , Constance vous adore :

Méprisez-la, chassez-la, battez-la;

Si vous pouvez , faites-lui pis encore :

Elle est à vous ! » Alors le jouvenceau :

a Critiquer gens m'est, dit-il, fort nouveau ;

Ce n'est mon fait; et, toutefois, madame,

Je vous dirai tout net que ce discours

Me surprend fort, et que vous n'êtes femme

Qui dût ainsi prévenir nos amours.

Outre le sexe , et quelque bienséance

Qu'il faut garder, vous vous êtes fait tort

A quel propos toute cette éloquence?

Votre beauté m'eût gagné sans effort, Et de son chef. Je vous le dis encor, Je n'aime point qu'on me fasse d'avance. ■» Ce propos fut à la pauvre Constance Un coup de foudre. Elle reprit pourtant : a J'ai mérité ce mauvais traitement.

Mais ose-t-on vous dire sa pensée?

Mon procédé ne me nuiroit pas tant, Si ma beauté n'étoit point effacée.

C'est compliment , ce que vous m'avez dit; J'en suis certaine, et lis dans votre esprit : Mon peu d'appas n'a rien qui vous engage! D'où me vient-il? Je m'en rapporte à vous. N'est-il pas vrai que naguère, entre nous, A mes attraits chacun rendoit hommage?

Ils sont éteints, ces dons si précieux! L'amour que j'ai m'a causé ce dommage; Je ne suis plus assez belle à vos yeux ; Si je l'étois, je serois assez sage.

— Nous parlerons tantôt de ce point-là, Dit le galant : il est tard, et voilà

Minuit qui sonne ; il faut que je me couche. »

Constance crut qu'elle auroit la moitié

D'un certain lit, que d'un œil de pitié

Elle voyoit : mais, d'en ouvrir la bouche,

Elle n'osa, de crainte de refus.

Le compagnon, feignant d'être confus,

Se tut longtemps; puis dit : s Comment ferai-jc'

Je ne me puis tout seul déshabiller.

— Eh bien, monsieur, dit-elle, appellerai-je?

— Non, reprit-il, gardez-vous d'appeler; Je ne veux pas qu'en ce lieu l'on vous xoie, Ni qu'en ma chambre une fille de joie Passe la nuit, au su de tous mes gens.

— Gela suffit, monsieur, repartit-elle.

Pour éviter ces inconvénients,

Je me pourrois cacher en la ruelle :

Mais faisons mieux, et ne laissons venir

Personne ici; l'amoureuse Constance

Veut aujourd'hui de laquais vous servir :

Accordez-lui pour toute récompense

Cet honneur-là. » Le jeune homme y consent.

Elle s'approche ; elle le déboutonne ;

Touchant sans plus à l'habit, et n'osant

Du bout du doigt toucher à la personne.

Ce ne fut tout ; elle le déchaussa.

Quoi! de sa main? quoi! Constance elle-même?

— Qui fut-ce donc? Est-ce trop que cela? Je voudrois bien déchausser ce que j'aime. Le compagnon dans le lit se plaça,

Sans la prier d'être de la partie.

Constance crut dans le commencement,

Qu'il la vouloit éprouver seulement;

Mais tout cela passoit la raillerie.

Pour en venir au point plus important :

a II fait , dit-elle , un temps froid comme glace ;

Où me coucher?

CAMILLE

Partout où vous voudrez.

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