COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX FILLES
J'en pusse avoir? Non pas pour grosse somme ;
A gros achat mon trésor ne suffit ;
Je reviendrai, s'il m'en faut davantage :
Et cependant prenez ceci pour gage. »
A ce discours, je ne sais quel anneau,
Qu'elle tiroit de son doigt avec peine,
Ne venant point, le père dit : <i Tout beau!
Nous pourvoirons à ce qui vous amène,
Sans exiger nul salaire de vous :
Il est marchande et marchande , entre nous ,
A l'une on vend ce qu'à l'autre l'on donne.
Entrez ici , suivez-moi hardiment ;
Nul ne nous voit; aucun ne nous entend;
Tous sont au chœur; le portier est personne
Entièrement à ma dévotion,
Et ces murs ont de la discrétion. »
Elle le suit; ils vont à sa cellule.
Mon révérend la jette sur un lit,
Veut la baiser. La pauvrette recule
Un peu la tête, et l'innocente dit :
a Quoi ! c'est ainsi qu'on donne de l'esprit?
— Et vraiment oui ! » repart Sa Révérence. Puis, il lui met la main sur le teton.
«. Encore ainsi? — Vraiment oui; comment donc? »
La belle prend le tout en patience.
Il suit sa pointe, et d'encor en cncor
Toujours l'esprit s'insinue et s'avance,
Tant et si bien, qu'il arrive à bon port.
Lise rioit du succès de la chose.
Bonaventure , à six moments de là ,
Donne d'esprit une seconde dose.
Ce ne fut tout, une autre succéda;
La charité du beau père étoit grande.
a Eh bien, dit-il, que vous semble du jeu?
— A nous venir l'esprit tarde bien peu! »
Reprit la belle. Et puis, elle demande :
■ Mais s'il s'en va? — S'il s'en va, nous verrons;
D'autres secrets se mettent en usage.
— X'en cherchez point, dit Lise, dai^antage; De celui-ci nous nous contenterons.
— Soit fait! dit-il, nous recommencerons, Au pis aller, tant et tant qu'il suffise.
Le pis aller sembla le mieux à Lise.
Le secret même encor se répéta Parle Pater : il aimoit cette danse.
Lise lui fait une humble révérence , Et s'en retourne, en songeant à cela.
Lise songer! Quoi, déjà Lise songe!
Elle fait plus , elle cherche un mensonge , Se doutant bien qu'on lui demanderoit, Sans y manquer, d'où ce retard venoit.
Deux jours après, sa compagne Xanette S'en vient la voir : pendant leur entretien Lise revoit. Xanette comprit bien, Comme elle étoit clairvoyante et finette , Que Lise alors ne revoit pas pour rien. Elle fait tant, tourne tant son amie, Que celle-ci lui déclare le tout :
L'autre n' étoit à l'ouïr endormie.
Sans rien cacher, Lise , de bout en bout , De point en point, lui conte le mystère, Dimensions de l'esprit du beau père , Et les encore , enfin tout le phœbé l.
i Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grâce Quand et par qui l'esprit vous fut donné ? » Anne reprit : i Puisqu'il faut que je fasse
1 Mystère, ce qui est obscur ou caché. On appelait phœbé le orâicaa de !a fère ou des Rois.
KABBESSE MALADE. 263
Un libre aveu, c'est votre frère Alain Qui m'a donné de l'esprit un matin.
— Mon frère Alain ! Alain ! s'écria Lise ; Alain , mon frère ! Ah ! je suis bien surprise ! Il n'en a point; comme en donneroit-il?
— Sotte, dit l'autre, hélas ! tu n'en sais guère : Apprends de mei que pour pareille affaire
Il n'est besoin que l'on soit si subtil. Ne me crois-tu? Sache-le de ta mère ; Elle est experte au fait dont il s'agit : Si tu ne veux , demande au voisinage 1 Sur ce point-là; l'on t'aura bientôt dit : Vivent les sots pour donner de l'esprit ! » ' Lise s'en tint à ce seul témoignage , Et ne crut pas devoir parler de rien.
Vous voyez donc que je disois fort bien, Quand je disois que ce jeu-là rend sage-.