‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 76 sur 144 · L'ABBESSE MALADE · texte numérisé non relu

L'ABBESSE MALADE

Madame abbesse; eh! que dites-vous là?

Fi ! — Nous disons , repartit à cela

La Faculté, que pour chose assurée

Vous en mourrez, à moins d'un bon galant :

Bon le faut-il, c'est un point important imt

Et, si bon n'est, deux en prendrez, madame, s

Ce fut bien pis : non pas que dans son âme

Ce bon ne fût par elle souhaité ;

Mais le moyen que sa communauté

Lui vît sans peine approuver telle chose2?

Honte souvent est de dommage cause.

Sœur Agnès dit : « Madame, croyez-les;

Un tel remède est chose bien mauvaise ,

S'il a le goût méchant à beaucoup près

Gomme la mort. Vous faites cent secrets 3,

Faut-il qu'un seul vous choque et vous déplaise?

— Vous en parlez , Agnès , bien à votre aise ! Reprit l' abbesse : or çà, par votre Dieu!

Le feriez-vous? Mettez-vous en mon lieu?

— Oui-dà, madame; et dis bien davantage : Votre santé m'est chère jusque-là

Que, s'il falloit , pour vous, souffrir cela,

Je ne voudrois que, dans ce témoignage

D'affection, pas une de céans

Me devançât. » Mille remercîments

A sœur Agnès donnés par son abbesse.

La Faculté dit adieu là-dessus,

Et protesta de ne revenir plus.

Tout le couvent se trouvoil en tristesse ,

1 Les éditions de 1675 et 1676 ajoutent le vers suivant .

Autre que bon n'est ici suffisant.

2 Édition de 1675 :

Lui vînt sans peine approuver telle chose.

3 Remèdes; parce que la médecine empirique employait une foule de secrets.

Quand sœur Agnès , qui n'étoit de ce lieu

La moins sensée , au reste bonne lame ,

Dit à ses sœurs : « Tout ce qui tient Madame

Est seulement belle honte de Dieu :

Par charité, n'en est-il point quelqu'une,

Pour lui montrer l'exemple et le chemin? »

Cet avis fut approuvé de chacune ;

On l'applaudit; il court de main en main.

Pas une n'est qui montre en ce dessein

De la froideur, soit nonne, soit nonnette,

Mère prieure, ancienne ou discrète.

Le billet trotte ; on fait venir des gens

De toute guise, et des noirs et des blancs,

Et des tannés *. L'escadron, dit l'histoire,

Ne fut petit, ni, comme l'on peut croire,

Lent à montrer de sa part le chemin.

Ils ne cédoient à pas une nonnain

Dans le désir de faire que Madame

Ne fût honteuse, ou bien n'eût dans son âme

Tel récipé 2, possible, à contre-cœur.

De ses brebis à peine la première

A fait le saut, qu'il suit une autre sœur;

Une troisième entre dans la carrière ;

Nulle ne veut demeurer en arrière.

Presse se met, pour n'être la dernière :\

1 Rruns. — 2 Or Jonnance de médecin, parce qu'elles commençaient toutes autrefois par ce mot latin Recipe, signifiant Prenez '■' Les cinq vers suivants , qui se trouvent dans les premières éditions, ont été supprimés , à partir de celle de 1685, avec l'épisode de Dindenaut et Pànurge, auquel ils font allusion :

Pifur n'être la dernière

Qui feroit voir son zèle et sa ferveur A mère abbesse , il n'est aucune ouaille Qui ne s'y jette; ainsi que les moutons De Dindenaut, dont tantôt nous parlions, S'alloient jeter chez la gent porte-écaille. Que dirai plus?

DIXDENAUT ET PANURGE. 2G-7

Que dirai plus? Enfin l'impression Qu'avoit i'abbesse encontre ce remède, Sage rendue , à tant d'exemples cède.

Un jouvenceau fait l'opération Sur la malade. Elle redevient rose , OEillet , aurore , et si quelque autre chose De plus riant se peut imaginer.

0 doux remède! ô remède à donner!

Remède ami de mainte créature , Ami des gens, ami de la nature, Ami de tout, point d'honneur excepté!

Poiot d'honneur est une autre maladie : Dans ses écrits, madame Faculté N'en parle point. Que de maux en la vie !

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