‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 83 sur 144 · LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE · texte numérisé non relu

LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE

Je le verrai ce pays où l'on dort!

On y fait plus : on n'y fait nulle chose ; C'est un emploi que je recherche encor. Ajoutez-y quelque petite dose D'amour honnête , et puis me voilà fort. Tout au rebours , il est une province Où les gens sont haïs , maudits de Dieu : On les conno't à leur visage mince; Le long dormir est exclus de ce lieu.

Partant, lecteurs, si quelqu'un se présente A vos regards , ayant face riante , Couleur vermeille, et visage replet, Taille non pas de quelque mingrelet ' , Dire pourrez, sans que l'on vous condamne : « Cettui 2 me semble, à le voir, Papimane. » Si, d'autre part, celui que vous verrez N'a l'œil riant , le corps rond , le teint frais , Sans hésiter, qualifiez cet homme Papefiguier. Papefigue se nomme L'île et province , où les gens autrefois Firent la figue 3 au portrait du saint-père. Punis en sont : rien chez eux ne prospère. Ainsi nous l'a conté maître François.

L'île fut lors donnée en apanage A Lucifer; c'est sa maison des champs.

On voit courir par tout cet héritage Ses commensaux, rudes à pauvres gens, Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes, Si maints tableaux ne sont point apocryphes. Avint un jour qu'un de ces beaux messieurs Vit un manant rusé , des plus trompeurs , Verser4 un champ, dans l'île dessusdite.

1 On a mis maigrelet dans toutes les éditions modernes. Mingre ou maingre , dans la vieille langue, signifie : chétif, faible, débile. — 2 Celui-ci. — 3 C'esl-à-dire : firent la grimace, tirèrent la langue. — '' Labourer, retourner, remuer.

Bien paroissoit la terre être maudite ,

Car le manant avec peine et sueur

La retournent, et faisoit son labeur.

Survient un diable, à titre de seigneur;

Ce diable étoit des gens de l'Evangile ',

Simple, ignorant, à tromper très-facile ,

Bon gentilhomme , et qui , dans son courroux ,

N'avoit encor tonné que sur les choux 2 ;

Plus ne savoit apporter de dommage.

« Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage

M'est mon talent; je suis un diable issu

De noble race, et qui n'a jamais su

Se tourmenter ainsi que font les autres.

Tu sais, vilain, que tous ces champs sont nôtres?

Ils sont à nous, dévolus par l'édit

Qui mit jadis cette île en interdit.

Vous y vivez dessous notre police :

Partant, vilain, je puis avec justice

M'attribuer tout le fruit de ce champ ;

Mais je suis bon, et veux que dans un an

Nous partagions sans noise et sans querelle.

Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux? »

Le manant dit : & Monseigneur, pour le mieux,

Je crois qu'il faut les couvrir de touselle3,

Car c'est un grain qui vient fort aisément.

— Je ne connois ce grain-là nullement,

Dit le lutin. Comment dis-tu?... Tousellc?...

Mémoire n'ai d'aucun grain qui s'appelle

De cette sorte : or, emplis-en ce lieu :

Tousellc, soit! tousellc, de par Dieu!

1 C'est-à-dire : de ces gens que désigne l'Évangile en disant .- Bienheureux les pauvres d'esprit! — 2 Expression empruntée à Rabelais, liv. IV, ch. xlv : « Ung petit diable, lequel en- » core ne sçavoit ne tonner ne gresler, fors seulement le persil » et les choulx. » C'est-à-dire : novice, innocent. — 3 Sorte de blé sans barbe.

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