‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 84 sur 144 · LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE. 2S · texte numérisé non relu

LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE. 2S

J'en suis content. Fais donc vite, et travaille;

Manant, travaille; et travaille, vilain :

Travailler est le fait de la canaille.

Ne t'attends pas que je t'aide un seul brin *',

Ni que par moi ton labeur se consomme :

Je t'ai jà dit que j'étois gentilhomme,

Né pour chômer 2, et pour ne rien savoir.

Voici comment ira notre partage :

Deux lots seront, dont l'un, c'est à savoir

Ce qui hors terre et dessus l'héritage

Aura poussé , demeurera pour toi ;

L'autre dans terre est réservé pour moi. »

L'août 3 arrivé, la touselle est sciée,

Et tout d'un temps sa racine arrachée ,

Pour satisfaire au lot du diableteau.

Il y croyoit la semence attachée ,

Et que l'épi , non plus que le tuyau ,

N'étoit qu'une herbe inutile et séchée.

Le laboureur vous la serra très-bien.

L'autre, au marché, porta son chaume vendre.

On le hua, pas un n'en offrit rien :

Le pauvre diable étoit prêt à se pendre.

Il s'en alla chez son copartageant :

Le drôle avoit la touselle vendue,

Pour le plus sûr, en gerbe , et non battue ,

Ne manquant pas de bien cacher l'argent.

Bien le cacha, le diable en fut la dupe.

a. Coquin, dit-il, tu m'as joué d'un tour;

C'est ton métier : je suis diable de cour,

Qui, comme vous, à tromper ne m'occupe.

Quel grain veux-tu semer pour l'an prochain? »

Le manant dit : « Je crois qu'au lieu de grain ,

Planter me faut ou navels ou carottes :

' En aucune manière. — 2 JVe rien faire. — 3 La Fontaine e'erivait et prononçai I omt.

Vous en aurez , monseigneur, pleines hottes ,

Si mieux n'aimez raves dans la saison.

— Raves , navets , carottes , tout est bon ,

Dit le lutin : mon lot sera hors terre ;

Le tien dedans. Je ne veux point de guerre

Avecque toi, si tu ne m'y contrains.

Je vais tenter quelques jeunes nonnains. s

L'auteur ne dit ce que firent les nonnes. Le temps venu de recueillir1 encor, Le manant prend raves belles et bonnes; Feuilles sans plus tombent, pour tout trésor, Au diableteau, qui, l'épaule chargée, Court au marché. Grande fut la risée ; Chacun lui dit son mot cette fois-là : a Monsieur le diable, où croît cette denrée? Où mettrez-vous ce qu'on en donnera? »

Plein de courroux, et vide de pécune, Léger d'argent, et chargé de rancune , Il va trouver le manant, qui rioit Avec sa femme, et se solacioit2.

« Ah ! par la mort ! par le sang ! par la tête ! Dit le démon , il le paiera , parbleu ! Vous voici donc , Phlipot , la bonne bête ! Çà, çà, galons-le.3 en enfant de bon lieu. Mais il vaut mieux remettre la partie; J'ai sur les bras une dame jolie A qui je dois faire franchir le pas : Elle le veut , et puis ne le veut pas. L'époux n'aura dedans la confrérie Sitôt un pied, qu'à vous je reviendrai, Maître Phlipot, et tant vous galerai, Que ne jouerez ces tours , de votre vie.

1 Faire la récolte. — 2 Se consolait, se réjouissait. — 3 Au figuré, étrillons le, mallraitons-le.

Page 1