‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 86 sur 144 · VII. FERONDE OU LE PURGATOIRE · texte numérisé non relu

VII. FERONDE OU LE PURGATOIRE

Vers le Levant , le Vieil de la Montagne 2 Se rendit craint par un moyen nouveau : Craint n'étoit-il pour l'immense campagne Qu'il possédât, ni pour aucun monceau D'or ou d'argent, mais parce qu'au cerveau De ses sujets il imprimoit des choses, Qui de maint fait courageux étoient causes.

' Ce conte est tiré de Boceace, Decamerone, giorn. m, nov. 8 2 Le Vieux de la Montagne était le chef d'une secte d'Ismaélites, redouté en tous lieux par les meurtres qu'il faisait commettre. Les prestiges qu'il employait pour fanatiser ses sectateurs sont décrits par le voyageur Marc-Paul, et par les historiens des croisades, de la même manière que notre poëte le fait ici. Cette secte fut fondée vers l'an 1090, par Hasan , fils de Sabah qui s'empara de la forteresse d'Alamont, près de Kaswin, en Perse. Il y fit sa résidence. De là cette secte étendit sa domination jusqu'en Syrie, et s'empara de Meswa : elle détruisait les mosquées, elle abolissait tout le culti- extérieur de la religion musulmane, permettant le vin, ainsi que toutes les jouissances des sens, et interprétant le Koran dans un sens purement allégorique. On donna à ses sectaires en Orient le nom de haschischiti, d'où est dérivé notre mot assassin. Ce nom , sur l'étymoîogie duquel on a tant contesté, parait provenir du mot haschich , électuaire ou boisson enivrante , composée avec une espèce de chanvre fermenté, dont les chefs des Ismaéliens avaient seuls le secret, et qu'ils administraient à leurs sectateurs, quand ils voulaient les transporter dans leurs jardins enchantés , ou exalter leur imagination et les plonger dans de délicieuses extases. La dynastie ou la puissance des Haschischins ou Assassins a duré cent quatre-vingt-onze ans, et n'a été détruite qu'en l'an 1271, par le sultan Bibar ; mais leur secte subsiste toujours, et est répandue en Syrie, en Perse et dans l'Inde ; et ceux qui en font partie sont connus sous le nom de Basleniens, d'Ismaéliens, ou de Mélaihédèhs. (Wu.cKE.vAiiR )

Il choisissoit, entre eux, les plus hardis,

Et leur faisoit donner du paradis

Un avant-goût, à leurs sens perceptible,

Du paradis de son Législateur :

Rien n'en a dit, ce prophète menteur,

Qui ne devint très-croyable et sensible

A ces gens-là. Comment s'y prenoit-on?

On les faisoit boire tous, de façon

Qu'ils s'enivroient, perdoient sens et raison.

En cet état, privés de connoissance,

On les portoit en d'agréables lieux,

Ombrages frais, jardins délicieux.

Là se trouvoient tendrons en abondance ,

Plus que maillés *, et beaux par excellence :

Chaque réduit en avoit à couper 2.

Si â se venoient joliment attrouper

Près de ces gens, qui, leur boisson cuvée

S'émerveilloient de. voir cette couvée,

Et se croyoient habitants devenus

Des champs heureux qu'assigne à ses élus

Le faux Mahom 4. Lors de faire accointance 5,

Turcs d'approcher, tendrons d'entrer en danse,

Au gazouillis des ruisseaux de ces bois,

Au son des luths accompagnant les voix

Des rossignols : il n'est plaisir au monde

Qu'on ne goûtât dedans ce paradis.

Les gens trouvoient en son charmant pourpris 6

Les meilleurs vins de la machine ronde,

Dont ne manquoient encor de s'enivrer.

1 Expression métaphorique empruntée au vocabulaire des chasseurs. Lorsque les perdreaux grandissent, les plumes du dessous de la- gorge et du jabot, jusque-là d'un blanc sale et jaunâtre , se trouvent renforcées par d'autres plumes mouchetées de gris : on dit alors que les perdreaux sont vailles. — - 2 A foison. — 3 Ainsi. — * L'imposteur Mahomet, -7 s Faire connaissance , liaison. — 6 Séjour, asile , enceinte.

FË-RONDË 2S9

Et de leurs sens perdre l'entier usage. On les faisait aussitôt reporter Au premier lieu. De tout ce tripotage, Qu'arrivoit-il? lis croyoient fermement Que quelques jours de semblables délices Les attendaient, pourvu que hardiment, Sans redouter la mort ni les supplices , Ils fissent chose agréable à Mahom , Servant leur prince en toute occasion.

Par ce moyen , le prince pouvoit dire Qu'il avoit gens à sa dévotion, Déterminés, et qu'il n'étoit empire Plus redouté que le sien ici-bas.

Or ai-je été prolixe sur ce cas ,

Pour confirmer l'histoire de Féronde.

Féronde étoit un sot , de par le monde ,

Riche manant , ayant soin du tracas J ,

Dîmes et cens, revenus et ménage

D'un abbé blanc2. J'en sais de ce plumage

Qui valent bien les noirs, à mon avis,

En fait que d'être 3 aux maris secourables,

Quand forte tâche ils ont en leur logis ,

Si4 qu'il y faut moines et gens capables»

Au lendemain celui-ci ne songeoit,

Et tout son fait 5 dès la veille mangeoit,

Sans rien garder, non plus qu'un droit G apôtre;

N'ayant autre œuvre, autre emploi, penser autre,

Que de chercher où gisoient les bons vins,

Les bons morceaux, et les bonnes commères;

Sans oublier les gaillardes nonnains,

Dont il faisoit peu de part à ses frères.

1 Train d'affaires. — 2 Abbé de moines blancs, prémontrés . dominicains. Un abbé noir avait une abbaye de moines noirs ou bénédictins. — :i C'est-à-dire : quand il s'agit d'être. — 4 Tellement . si bien. — 5 Tout son revenu. — 6 Véritable.

Eéronde av oit un joli chaperon i

Dans son iogis , femme sienne : et dit-on

Que parentelle 2 étoit entre la dame

Et notre abbé; car son prédécesseur,

Oncle et parrain, dont Dieu veuille avoir l'âme,

En étoit père , et la donna pour femme

A ce manant , qui tint à grand honneur

De l'épouser. Chacun sait que de race

Communément fille bâtarde chasse.

Celle-ci donc ne fit mentir le mol.

Si n' étoit pas l'époux homme si sot,

Qu'il n'en eût doute, et ne ut en l'affaire

Un peu plus clair qu'il n'étoit nécessaire.

Sa femme alloit toujours chez le prélat ,

Et prétextoit ses allées et venues ,

Des soins divers de cet économat 3.

Elle alléguoit mille affaires menues :

C étoit un compte, ou c'étoit un achat;

C'étoit un rien, tant peu plaignoit sa peine,

Bref, il n'étoit nul jour en la semaine,

Nulle heure au jour, qu'on ne vît en ce lieu

La receveuse. Alors le père en Dieu

Xe manquoit pas d'écarter tout son monde.

Mais le mari, qui se doutoit du tour,

Rompoit les chiens 4, ne manquant au retour

D'imposer mains5 sur madame Féronde :

One il ne fut un moins commode époux.

Esprits ruraux volontiers sont jaloux,

Et sur ce point à chausser difficiles0,

' Femme qui portait un cluipcron. — - Parenté. — 3 Administration de revenus ecclésiastiques. — 4 Expression proverbiale empruntée à la vénerie ; c'est-à-dire : troublait, dérangeait les amants. — 5 Porter la main sur quelqu'un, le battre. — 6 Expression proverbiale signifiant : difficiles à soumettre. Chausser est mis là pour caucher, aujourd'hui cocher, qui se dit pour exprimer le fait d'un coq couvrant une poule.

FEROXDE. 2!)1

N'étant pas faits aux coutumes des villes.

Monsieur l'abbé trouvoit cela bien dur,

Comme prélat qu'il étoit, partant homme

Fuyant la peine, aimant le plaisir pur,

Ainsi que fait tout bon suppôt de Rome.

Ce n'est mon goût; je ne veux, de plein saut *,

Prendre la ville , aimant mieux l'escalade ;

En amour dà, non en guerre : il ne faut

Prendre ceci pour guerrière bravade,,

Ni m' enrôler là-dessus malgré moi.

Que l'autre usage ait la raison pour soi,

Je m'en rapporte, cl reviens à l'histoire

Du receveur, qu'on mit en purgatoire

Pour le guérir; et voici comme quoi.

Par le moyen d'une poudre endormante,

L'abbé le plonge en un très-long sommeil.

On le croit mort; on l'enterre; l'on chante.

Il est surpris de voir, à son réveil ,

Autour de lui, gens d'étrange manière;

Car il étoit au large dans sa bière,

Et se pouvoit lever de ce tombeau

Qui conduisoit en un profond caveau.

D'abord la peur se saisit de notre homme.

« Qu'est-ce cela? Songe-t-il? Est-il mort?

Seroit-ce point quelque espèce de sort? »

Puis, il demande aux gens comme on les nomme;

Ce qu'ils font là; d'où vient que dans ce lieu

L'on le retient; et qu'a-t-il fait à Dieu?

L'un d'eux lui dit : u Console-toi, Féronde;

Tu te verras citoyen du haut monde ,

Dans mille ans d'hui 2, complets et bien comptés ;

Auparavant, il faut d'aucuns péchés

Te nettoyer en ce saint purgatoire :

Ton âme un jour plus blanche que l'ivoire

1 Ou de prime-saut, tout d'abord. — 2 A. compter de ce jour

Eu sortira. - L'ange consolateur Doune, à ces mots, au pauvre receveur Huit ou dix coups de forte discipline , En lui disant : ■ C'est ton humeur mutine, Et trop jalouse, et déplaisant à Dieu1, Qui te retient pour mille ans en ce lieu. - Le receveur, s' étant frotté l'épaule , Fait un soupir : * Mille ans! C'est bien du U'iup^ Vous noterez que l'ange étoit un drôle, Un frère Jean , novice de léans 2.

Ses compagnons jouoient chacun un rôle Pareil au sien, dessous un feint habit. Le receveur requiert pardon, et dit :

« Las ! si jamais je rentre dans la vie, Jamais soupçon, ombrage, et jalousie, Ke rentreront dans mon maudit esprit :

Pourrois-je point obtenir cette grâce? b On la lui fait espérer, non sitôt ; Force est qu'un an dans ce séjour se passe; Là cependant il aura ce qu'il faut , Pour sustenter son corps , rien davantage , Quelque grabat, du pain pour tout potage, Vingt coups de fouet chaque jour, si l'abbé . Comme prélat rempli de charité , N'obtient du ciel qu'au moins on lui remette, Xon le total des coups , mais quelque quart Voire moitié, voire la plus grand'part : Douter ne faut qu'il ne s'en entremette , A ce sujet disant mainte oraison.

L'ange, en après, lui fait un long sermon : n A tort, dit-il, tu conçus du soupçon; Les gens d'Eglise ont-ils de ces pensées?

1 Édition de 1G85 :

Et trop jalouse et desplaisante à Dieu. : De ce lieu-là, du couvent.

0 FEROÏVDE. 293

Un abbé blanc! C'est trop d'ombrage avoir;

Il n'écherroit que dix coups pour un noir.

Défais-toi donc de tes erreurs passées, s

Il s'y résout. Qu'cùt-il fait? Cependant

Sire prélat et madame Féronde

Ne laissent perdre un seul petit moment.

Le mari dit : « Que fait ma femme au monde?

— Ce qu'elle y fait? Tout bien. Notre prélat L'a consolée ; et ton économat

S'en xa son train toujours à l'ordinaire.

— Dans le couvent toujours a-t-elle affaire?

— Oîrdonc? Il faut qu'ayant seule à présent Le faix entier sur soi, la pauvre femme

Bon gré malgré, léans1 aille souvent,

Et plus encor que pendant ton vivant. »

Un tel discours ne pîaisoit point à l'àme.

Ame j'ai cru le devoir appeler,

Ses pourvoyeurs ne le faisant manger

Ainsi qu'un corps. Un mois à cette épreuve

Se passe entier, lui jeûnant , et l'abbé

Multipliant œuvres de ebarité,

Et mettant peine à consoler la veuve.

Tenez pour sur qu'il y fit de son mieux.

Son soin ne fut longtemps infructueux;

Pas ne semoit en une terre ingrate.

Pater abbas, avec juste sujet,

Appréhenda d'être père, en effet.

Comme il n'est bon que telle chose éclate ,

Et que le fait ne puisse être nié,

Tant et tant fut par sa paternité

Dit d'oraisons, qu'on vit du purgatoire

L'âme sortir, légère, et n'ayant pas

Once de chair. Un si merveilleux cas

Surprit les gens. Beaucoup ne vouloient croire

1 En ce lieu-là.

Ce qu'ils voyoient. L'abbé passa pour saint.

L'époux pour sien le fruit posthume tint ,

Sans autrement de calcul oser faire.

Double miracle étoit en cette affaire :

Et la grossesse , et le retour du mort.

On en chanta Te Deuai à renfort *.

Stérilité régnoit en mariage

Pendant cet an , et même au voisinage

De l'abbaye, encor bien que léans

On se vouât2 pour obtenir enfants.

A tant3 laissons l'économe et sa femme;

Et ne soit dit que nous autres époux,

Nous méritions ce qu'on fit à cette àme,

Pour la guérir de ses soupçons jaloux.

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