‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 98 sur 144 · PÂTÉ D'ANGUILLE · texte numérisé non relu

PÂTÉ D'ANGUILLE

Pâtés tous les jours de ma vie !

J'aimerois mieux du pain tout sec.

Laissez-moi prendre un peu du vôtre?

Pain de par Dieu ou de par l'autre * ;

Au diable ces pâtés maudits !

Us me suivront en paradis,

Et par-delà, Dieu me pardonne ! »

Le maître accourt soudain au bruit ;

Et prenant sa part du déduit 2 :

« Mon ami , dit-il, je m'étonne

Que d'un mets si plein de bonté

Vous soyez sitôt dégoûté.

Aie vous ai-je pas ouï dire

Que c'étoit votre grand ragoût?

Il faut qu'en peu de temps, beau sire,

Vous ayez bien changé de goût.

Qu' ai-je fait qui fût plus étrange?

Vous me blâmez , lorsque je change

Un mets que vous croyez friaud ,

Et vous en faites tout autant !

Mon doux ami, je vous apprends

Que ce n'est pas une sottise ,

En fait de certains appétits ,

De changer son pain blanc en bis :

Diversité, c'est ma devise. »

Quand le maître eut ainsi parlé ,

Le valet fut tout consolé.

Non que ce dernier n'eût à dire

Quelque chose encor là-dessus :

Car, après tout, doit-il suffire

D'alléguer son plaisir, sans plus?

— J'aime le change. — A la bonne heure !

1 L'autre, c'est le diable. — 2 Au propre : divertissemt plaisir; ce mot est employé ici au tiguré.

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On vous l'accorde ; mais gagnez, S'il se peut, les intéressés ; Cette voie est bien la meilleure :

Suivez-la donc ! A dire vrai , Je crois que l'amateur du change De ce conseil tenta l'essai.

On dit qu'il parloit comme un ange, De mots dorés usant toujours.

Mots dorés * font tout eu amours :

C'est une maxime constante.

Chacun sait quelle est mon entente :

J'ai rebattu ccut et cent fois Ceci dans cent et cent endroits ; Mais la chose est si nécessaire Que je ne puis jamais m'en taire, Et redirai jusques au bout :

Mots dorés en amours font tout.

Ils persuadent la douzelle, Son petit chien, sa demoiselle, Son époux quelquefois aussi.

C'est le seul qu'il falloit ici Persuader : il n'avoit l'âme Sourde à cette éloquence; et, dame!

Les orateurs du temps jadis N'en ont de telle eu leurs écrits.

Notre jaloux devint commode :

Même on dit qu'il suivit la mode De son maître , et toujours depuis Changea d'objets en ses déduits2.

Il n'étoit bruit que d'aventures Du chrétien et de créatures.

Les plus nouvelles, sans manquer, Etoient pour lui les plus gentilles :

Par où le drôle en put croquer,

1 C'est-à-dire : l'argent. — 2 Plaisirs d'amou

Il en croqua i ; femmes et filles, Nymphes , grisettes , ce qu'il put ; Toutes étoient de bonne prise ; Et, sur ce point, tant qu'il vécut, Diversité fut sa devise.

«Pavois juré de laisser là les nonnes :

Car, que toujours on voie en mes écrits

Même sujet et semblables personnes,

Cela pourroit fatiguer les esprits.

Ma muse met guimpe sur le tapis;

Et puis, quoi? guimpe, et puis guimpe sans cesse,

Bref, toujours guimpe , et guimpe sous la presse 3.

C'est un peu trop. Je veux que les nonnains

Fassent les tours en amour les plus fins;

Si ne faut-il, pour cela, qu'on épuise

Tout le sujet. Le moyen! C'est un fait

Par trop fréquent; je n'aurois jamais fait :

Il n'est greffier dont la plume y suffise.

Si j'y tâchois, on pourroit soupçonner

Que quelque cas m'y feroit retourner,

Tant sur ce point mes vers font de rechutes.

1 II en séduisit. — 2 Le commencement de ce conte est imité de Bonaventure Des Périers ( Contes ou nouvelles récréations et joyeux devis, nouv. lxiv , édition de La Monnoye) ; mais la fin est de La Fontaine. — 3 Jeu de mots. Ou mettait sous la presse le linge blanc et empesé. Celte presse se composait souvent d'un gros volume in-folio, comme le Plutarque à mettre les rabats de Ghrysale des Femmes savantes.

Toujours souvient à Robin de ses flûtes *. Or, apportons à cela quelque fin ; Je le prétends , cette tâche ici faite.

Jadis s'étoit introduit un blondin Chez des nonnains, à titre de fillette. Il n'avoit pas quinze ans , que tout ne fût ; Dont le galant passa pour sœur Colette , Auparavant que la barbe lui crût.

Cet entre-temps 2 ne fut sans fruit : le sire L'employa bien; i^guès en profita.

Las ! quel profit.' J'eusse mieux fait de dire Qu'à sœur Agnès malheur en arriva.

Il lui fallut élargir sa ceinture, Puis mettre au jour petite créature Qui ressembloit comme deux gouttes d'eau, Ce dit l'histoire, à la sœur jouvenceau. Voilà scandale et bruit dans l'abbaye : « D'où cet enfant est-il plu? Comme a-t-on, Disoient les sœurs en riant, je vous prie, Trouvé céans ce petit champignon?

Si se n'est-il, après tout , fait lui-même. » La prieure est en un courroux extrême : Avoir ainsi souillé cette maison !

Bientôt on mit l'accouchée en prison ; Puis il fallut faire enquête du pèrg.

Comment est-il entré? Comment sorti?

Les murs sont hauts, antique la tourière, Double la grille , et le tour très-petit. « Seroit-ce point quelque garçon en fille? Dit la prieure, et, parmi nos brebis,

1 Expression proverbiale, pour dire : On revient toujours à ses premières inclinations. Voyez, pour l'origine de ce proverbe, le Livre des Proverbes français , par Le Roux de Lincy, édit. de ï842. t. II , p. 51 — 2 Intervalle de temps.

LES LUKETTES. 329

AT aurions-nous point, sous de trompeurs habits ,

Un jeune loup? Sus , qu'on se déshabille !

Je veux savoir la vérité du cas. »

Qui fut bien pris? Ce fut la feinte ouaille i :

Plus son esprit à songer se travaille ,

Moins il espère échapper d'un tel pas.

Nécessité, mère de stratagème,

Lui fît... — Eh bien? — Lui fit en ce moment

Lier... — Eh quoi? — Foin! je suis court moi-même.

Où prendre un mot qui dise honnêtement

Ce que lia le père de l'enfant?

Comment trouver un détour suffisant

Pour cet endroit? Vous avez ouï dire

Qu'au temps jadis le genre humain avoit

Fenêtre au eorps , de sorte qu'on pouvoit

Dans le dedans tout à son aise lire :

Chose commode aux médecins d'alors.

Mais si d'avoir une fenêtre au corps

Etoit utile, une au cœur, au contraire,

Ne l'étoit pas, dans les femmes surtout;

Car le moyen qu'on pût venir à bout

De rien cacher? Notre commune mère,

Dame Nature, y pourvut sagement

Par deux lacets de pareille mesure.

L'homme et la femme eurent également

De quoi fermer une telle ouverture.

La femme fut lacée un peu trop dru :

Ce fut sa faute ; elle-même en fut cause ,

N'étant jamais à son gré trop bien close.

L'homme au rebours; et le bout du tissu

Rendit en lui la nature perplexe.

Bref, le lacet à l'un et l'autre sexe

Ne put cadrer, et se trouva, dit-on ,

Aux femmes court, aux hommes un peu Ioj^j.

1 La fausse nonne

Il est facile à présent qu'on devine

Ce que lia notre jeune imprudent :

C'est ce surplus , ce reste de machine ,

Bout de lacet aux hommes excédant.

D'un brin de fil il l'attacha, de sorte

Que tout scmbloit aussi plat qu'aux nonnains ;

Mais , fil ou soie , il n'est bride assez forte

Pour contenir ce que bientôt je crains

Qui ne s'échappe. Amenez-moi des saints;

Amenez-moi, si vous voulez, des anges;

Je les tiendrai créatures étranges ,

Si vingt nonnains, telles qu'on les vit lors,

Ne font trouver à leur esprit un corps :

J'entends nonnains ayant tous les trésors

De ces trois sœurs dont la fille de l'onde *

Se fait servir ; chiches 2 et fiers appas

Que le soleil ne voit qu'au Nouveau-Monde 3;

Car celui-ci ne les lui montre pas.

La prieure a sur son nez des lunettes,

Pour ne juger du cas légèrement.

Tout à l'entour sont debout vingt nonnettes,

En un habit que vraisemblement

N'avoient pas fait les tailleurs du couvent.

Figurez-vous la question qu'au sire

On donna lors : besoin n'est de le dire.

Touffes de lis, proportion du corps,

Secrets appas, embonpoint, et peau fine,

Fermes tétons , et semblables ressorts,

Eurent bientôt fait jouer la machine :

Elle échappa, rompit le fil d'un coup,

Comme un coursier qui romproit son licou,

1 Vénus, née de l'écume des mers, avait pour compagne les trois Grâces , qu'on représente toujours nues. — 2 C'est-à-dire • qui se cachent comme un trésor. — 3 Chez les sauvages de l'Amérique.

Et sauta droit au nez de la prieure r Faisant voler lunettes tout à l'heure Jusqu'au plancher. Il s'en fallut bien peu Que l'on ne vit tomber la lunetière i. Elle ne prit cet accident en jeu.

L'on tint chapitre, et, sur cette matière, Fut raisonné longtemps dans le logis.

Le jeune loup fut aux vieilles brebis Livré d'abord. Elles vous l'empoignèrent , A certain arbre en leur cour l'attachèrent , Ayant le nez devers l'arbre tourné, Le dos à l'air avec toute la suite.

Et, cependant que la troupe maudite Songe comment il sera guerdonné 2, Que l'une va prendre dans les cuisines Tous les balais, et que l'autre s'en court A l'arsenal où sont les disciplines; Qu'une troisième enferme à double tour Les sœurs qui sont jeunes et pitoyables3; Bref, que le sort, ami du marjolet4, Ecarte ainsi toutes les détestables :

Vient un meunier monté sur son mulet, Garçon carré , garçon couru des filles , Bon compagnon, et beau joueur de quilles5. « Oh! oh! dit-il, qu'est-ce là que je voi? Le plaisant saint! Jeune homme, je te prie, Qui t'a mis là? Sont-ce ces sœurs? Dis-moi : Avec quelqu'une as-tu fait la folie?

Te plaisoit-elle? Etoit-elle jolie? Car, à te voir, tu me portes, ma foi, (Plus je regarde et mire ta personne)

1 La porteuse de lunettes. — 2 Récompensé. — 3 Enclines à la pitié. — 4 Muguet, galant. — 5 Ces deux vers sont empruntés presque textuellement à Clément Marot , dans son Epître au roi pour avoir été dérobé.

Tout le minois d'un vrai croqueur de nonnes. » L'autre répond : « Hélas! c'est le rebours; Ces nonnes m'ont en vain prié d'amours : Voilà mon mal. Dieu me doint * patience ! Car de commettre une si grande offense , J'en fais scrupule, et fut-ce pour le roi, Me donnàt-on aussi gros d'or que moi. » Le meunier rit : et, sans autre mystère, Vous le délie, et lui dit : « Idiot, Scrupule! toi qui n'es qu'un pauvre hère! C'est bien à nous qu'il appartient d'en faire ! \'otre curé ne seroit pas si sot.

Vite, fuis-t'en, m' ayant mis en ta place; Car, aussi bien, tu n'es pas, comme moi, Franc du collier, et bon pour cet emploi : Je n'y veux point de quartier ni de grâce. Viennent ces sœurs ! Toutes , je te répond , Verront beau jeu, si la corde ne rompt2. » L'autre deux fois ne se le fait redire; Il vous l'attache , et puis lui dit adieu. Large d'épaule, on auroit vu le sire Attendre nu les nonnains en ce lieu.

L'escadron vient, porte en guise de cierges Gaules et fouets, procession de verges, Qui fit la ronde à l'entour du meunier, Sans lui donner le temps de se montrer, Sans l'avertir, a Tout beau, dit-il, mesdames^ , Vous vous trompez ; considérez-moi bien : Je ne suis pas cet ennemi des femmes, Ce scrupuleux qui ne vaut rien à rien. Employez-moi; vous verrez des merveilles : Si je dis faux, coupez-moi les oreilles.

1 Me donne. — 2 Expression proverbiale , par allusion aux danseurs de corde qui promettent des tours de force extraordinaires, à moins que la corde ne rompe.

D'un certain jeu je viendrai bien à bout :

Mais quant au fouet , je n'y vaux rien du tout.

— Qu'entend ce rustre, et que nous veut-il dire?

S'écria lors une de nos sans-dents :

Quoi! tu n'es pas notre faiseur d'enfant?

Tant pis pour toi! Tu paieras pour le sire :

Nous n'avons pas telles armes en main,

Pour demeurer en un si beau chemin.

Tiens, tiens, voilà l'ébat que l'on désire! »

A ce discours, fouets de rentrer en jeu ,

Verges d'aller, et non pas pour un peu ;

Meunier de dire en langue intelligible ,

Crainte de n'être assez bien entendu :

a Mesdames, je... ferai tout mon possible,

Pour m' acquitter de ce qui vous est dû. »

Plus il leur tient des discours de la sorte ,

Plus la fureur de l'antique cohorte

Se fait sentir. Longtemps il s'en souvint.

Pendant qu'on donne au maître l'anguilladc ',

Le mulet fait sur i'herbette gambade.

Ce qu'à la fin l'un et l'autre devint,

Je ne le sais, ni ne m'en mets en peine :

Suffit d'avoir sauvé le jouvenceau.

Pendant un temps, les lecteurs, pour douzaine

De ces nonnains au corps gent et si beau ,

N'auroient voulu, je gage, être en sa peau.

1 Le fouet donné avec des lanières de peau d'anguille.

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