‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 11 sur 37 · LA DERNIERE FEE · texte numérisé non relu

LA DERNIERE FEE

Simon était un vaillant gars, mais orphelin de naissance, et par suite élevé en grande misère. Un de ses oncles, pauvre homme qui avait plus de bonne volonté que de ressources, Tavait adopté et nourri comme il avait pu, tant qu'il s'était trouvé trop petit pour qu'on le gageât ; puis il avait servi comme pastour chez le maître le plus dur du pays, où, h défaut du reste, il avait appris la soumission et la patience.

Mais Tàge était venu ; Simon entrait dans sa vingtième année, et il était temps de chercher une plus forte condition.

On avait parlé de lui à Pierre Hardi, qui manquait d'un garçon de labour; si bien qu'il s'était mis en route pour la ferme des Boulaies, oi!i il espérait bien s'arranger avec le maître et olUenir, comme on dit dans nos campagnes, « un bon lit, une bonne écuelle et un bon gage. »

On se trouvait en automne; mais, ce jour-là, Tair était aussi chaud qu'au temps des moissons; de gros nuages se traînaient entre ciel et terre, et pas un souffle ne courait dans les dernières feuilles.

Simon avait ressenti l'effet du temps. Malgré lui, il ralentissait le pas, quand, à un des détours de la route, il rencontra la vieille Fasie, chargée d'un gros panier et de deux lourds paquets.

Le jeune gars connaissait d'ancienne date la paysanne qui, dans le pays, avait réputation de faire commerce avec le diable, de lire l'avenir et de jeter un sort à volonté. Moitié crainte, moitié respect pour Tàge, il avait toujours été poli avec la sorcière, et, cette fois encore, il lui tira honnêtement son chapeau en s'informant de l'état de sa santé.

Fasie s'arrêta en soufflant.

— Par mon baptême ! tu arrives à propos, mon gars, dit-elle, et tu vas me soulager en prenant quelque peu de ma charge.

— Vohinliers. si nous faisons mên)e route, répliqua Simon.

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— Prends toujours les paquets, répliqua la sorcière; je sais où tu vas.

Et comme il paraissait surpris.

— N'est-ce point que tu espères une place chez Pierre Hardi? continua-t-elle. De fait, il a besoin d'un homme de labour. Tache de t'actrafer a cette maison, ce sera grande satisfaction pour toi; car les maîtres ont de quoi, et leur fille Annette n*est point encore promise. Si tu es honnête avec elle et brave avec les parents, peut-être bien que te voilà sur le chemin de ta noce !

Simon repoussa de bien loin cette idée, comme trop ambitieuse pour un pauvre gars sans famille et sans légitime; mais, à vrai dire, elle lui sourit au cœur, et il se mit à y penser malgré lui. Fasie continua d'ailleurs a Tentrelenir des Hardi, qu'elle connaissait, disait-elle, depuis leur première communion, et à lui apprendre ce qu'il fallait pour leur agréer.

Le gars écoutait sans en avoir l'air; il pensait même, a part lui, que la vieille paysanne pourrait bien le faire réussir si c'était sa fantaisie; car tout le monde savait dans la paroisse qu'elle avait pouvoir sur les personnes et sur les choses, comme les fées d'autrefois ; mais il ireût osé lui demander un pareil service, ne sachant point si c'était chose licite et religieuse.

Cependant tousdeuxavançaientlentement,rapportaux paquets et aux vieilles jambes de Fasie. Simon, qui était parti un peu tard de chez son ancien maître, commença à avoir peur de n'arriver aux Boulaies que vers le milieu de la nuit! La paysanne devina son impatience; elle lui fit

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prendre, à travers champs, par les traînes et les voyelles.

Ce fut merveille de voir combien le voyage se trouva ainsi raccourci. Au bout d'une heure, Simon s'aperçut qu'ils avaient laissé derrière eux des villages dont il se croyait bien loin. Par malheur, le ciel était devenu trouble, le tonnerre grondait vers l'horizon, et, comme ils traversaient une brande, toutes les écluses du ciel s'ouvrirent à la fois !

Simon voulut gagner une touffe de peupliers qu'ils avaient à leur droite; mais la vieille l'en empêcha en déclarant que c'était courir au-devant d'un malheur,

— Il faudrait pourtant chercher un abri, mère Fasie, dit le jeune gars, qui se sentait transpercé.

— Descendons de ce côté, répondit-elle en suivant les ornières qui tournent vers la ravine.

Mais Teau suivait la même route, et tous deux en eurent bientôt par-dessus leurs sabots. L'orage redoublait, les éclairs ne s'attendaient pas l'un l'autre, et le tonnerre roulait à tous les coins du ciel. Simon, qui enfonçait de plus en plus dans la terre détrempée, commençait à regretter de n'avoir pas suivi sa première idée, quand Fasie se retourna à un coup plus fort et lui montra avec son bâton deux des peupliers sous lesquels il avait voulu se réfugier, que le tonnerre venait de briser. Elle rengagea en même temps à hâter le pas en lui montrant qu'ils étaient dans une route charretière.

— Les traces blanches prouvent que nous approchons d'une carrière à plâtre, ajouta-t-elle, et quoique le sombre soit veiui, il me semble que je l'aperçois là

LA DERNIÈRE FÉE. Il

bas sous mes pieds. Encore quelques coups de talons, et nous trouverons ce qu'il nous faut.

Ils arrivèrent véritablement, quelques minutes après, à la carrière, où les chaufourniers leur donnèrent place sous Tappcntis et devant un feu qui les sécha, en un clin d'œil, depuis les oreilles jusqu'à la cheville. Seulement l'orage continuait, et il leur fallut prendre patience. Ils avaient lié conversation avec les carriers, qui, au moment où Ton apporta la soupe, donnèrent des cuillers aux deux pèlerins attardés.

La réfection arrivait à point, car la route avait aiguisé Tappétit du jeune gars. Fasie s'aperçut du plaisir avec lequel il approchait de la terrine fumante.

— Eh bien ! m'est avis que nous avons mieux fait de gagner la ravine que le petit bois de peupliers, dit-elle en clignant de l'œil.

— C'est affaire à vous, mère Fasie, répUqua Simon presque respectueusement; vous en savez plus que nous autres, et il faut suivre vos commandements.

La soupe mangée, il faisait nuit close ; mais l'orage ne grondait plus que dans les lointains; la vieille paysanne déclara qu'il était temps de repartir, et, après avoir remercié leurs hôtes, tous deux se remirent en route.

Le ciel était resté couvert ; il y avait dans l'air une bruine qui empêchait de distinguer devant soi; quelques étoiles se montraient seulement de loin en loin, à moitié noyées dans le brouillard.

La paysanne et le jeune gars arrivèrent au marais des Fouceaux qu'il fallait traverser.

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Simon connaissait l'endroit d'ancienne date. Il chercha la vieille chaussée que le temps avait enfoncée dans le marécage, mais qui, bien qu'enterrée sous les joncs, formait un chemin solide au milieu des chemins mouillés. La petite maison, bâtie à l'autre bout des Fonceaux, servait d'indication pour reconnaître la route.

Il aperçut au loin sa lumière et se dirigea sur elle ; mais dès les premiers pas il sentit qu'il s'enfonçait dans la moUière. Il releva la tête ; la lumière était à sa droite I Il inclina de ce côté, crut avoir enfin trouvé la chaussée, et avança de nouveau. Cette fois il entre dans l'eau jusqu'aux genoux! Étonné, il regarda encore vers l'autre rive du marais; la lumière était passée à sa gauche ! Il lui sembla même qu'elle voltigeait le long de la berge comme pour le railler : aussi resta-t-il un pied dans les joncs, tout penaud et saisi.

Fasie, qui l'avait jusqu'alors regardé faire, appuyée sur son bâton, éclata de rire.

— Eh bien ! voilà-t-il pas mon pauvre gars tout assotte, dit-elle; tu n'as donc pas reconnu le follet, grand jodane? »

— Le follet! répéta Simon un peu effrayé (car il avait sur le feu des eaux les idées qu^on lui avait données h la veillée); je le prenais pour la lumière de la maisonnette du garde! Mais, par le vrai Dieu ! si celle-ci ne brille pas, comment allons-nous recounaîire notre chemin?

— Nous regarderons les lumières du bon Dieu, ([ui

' Jodanf\ nii^aud, (;ii jialois

LA dkrisi<:re fél. J;|

luisent toujours à leur plaee, dit la vieille, en montrant la grande étoile polaire.

Et elle remonta vers la droite sans hésiter, et atteignit la chaussée qu'ils suivirent jusqu'à l'autre bord.

Simon s'émerveillait de plus en plus. Tout ceci le confirmait dans ses idées sur la Fasie, qui lui semblait avoir des lumières au-dessus de son apparence, et il pensait en lui-même que la vieille ressemblait bien moins à une pauvre paysanne qu'aune de ces puissantes fées dont il avait entendu raconter les histoires aux fileries d'hiver.

Cependant tous deux continuèrent leur route le long des friches, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le moulin Neuf, où Fasic engagea son compagnon à passer la nuit.

— Les chemins creux sont noyés à cette heure, hii dit- elle, tu n'arriveras chez les Hardi (pfaprès la minuit; tout le monde dormira : les gens qu'on réveille nous font souvent mauvais accueil. Reste au moulin, et à h piquée du jour je te mènerai aux Boulaies par les vrais sentiers.

— La proposition est grandement raisonnable, répondit Simon ; mais il reste à savoir si le meunier, que je ne connais point, me donnera volontiers de quoi dormir jusqu'à demain.

La Fasie fit un petit rire d'assurance moqueuse, et, sans répondre, s'avança vers la planchette du moulin, passa le fare d'eau et alla frapper à la porte, comme eût pu faire la maîtresse du logis.

Un garçon vint tirer la barre. En reconnaissant la

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vieille, il lui fit grand accueil, appela le maître qui arriva en toute hâte, tira son bonnet comme il eût fait à une dame de la ville, et cria à sa femme d'apporter du maître cidre avec la miche de froment.

La Fasie recevait toutes ces politesses sans en paraître étonnée; elle présenta son compagnon en disant qu'ils venaient coucher tous deux au moulin, ce dont le maître du logis les remercia ; puis elle s'informa de ce qui s'était passé depuis sa dernière visite. Le meunier lui rendit compte, et raconta tout avec détail. La Fasie donna des conseils d'un ton qu'on eût pris pour des commandements; elle parla de réparer les vannes qui laissaient perdre l'eau, dit ce qu'il fallait faire pour la chevaline qui se trouvait un peu alanguie, et promit d'envoyer une nouvelle espèce de canards qui nicheraient sur la rivière.

Après souper, on conduisit Simon au lit du premier garçon de meules, où il dormit d'un sonnno jusqu'au matin.

Avant de partir, la meunière lui servit une soupe, et le meunier le força de boire un petit verre de cognac, ce qui l'anima pour la route.

La vieille FUsie avait laissé son panier au moulin, et voulut reprendre un de ses paquets. Après avoir suivi pendant ([uelque temps les brandes, ils gagnèrent les terres de labour, et le toit desBoulaies se montra bientôt au penchant de la colline. Comme ils lougeaient un pré dont les clôtures en fagotage avaient été renversées par le mauvais tenq)s de la veille, ils a[)erçurent six

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