‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 12 sur 37 · LA DERNIÈRE FÉE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE FÉE

belles vaches qui avaient quitté leurs pàtureaux et qui se vautraient dans Therbe marécageuse. La Fasie s'arrêta.

— Vite, vite, mon gars, vire les bétes et reconduisles à retable, s'écria-t-elle, sans quoi, avant deiîx heures, les Hardi n'auront plus que leurs peaux ! L'Iierbe du petit pré est de grande nuisance, et, pour en avoir mangé un tantinet, les bovines seront en mauvaise disposition pendant plusieurs jours.

Simon fit ce que la vieille lui commandait; il alla rassembler les vaches qu'il reconduisit ii la ferme.

La fille du logis, qui traversait la cour, fut étonnée de les voir.

— Remerciez ce jeune gars, lui dit Fasie, il vient de faire sortir les bêtes du petit pré aux bouleaux.

— Jésus ! c'est-il possible ! s'écria Annette saisie. Que le bon Dieu vous récompense pour un pareil service, jeune homme! S'il était arrivé malheur, la chose fût retombée sur moi, caries bovines me sont confiées; mais j'ai si grand souci en tête que je ne sais a qui aller.

— Y a-t-il quelque malade aux Boulaies? demanda Fasie.

— Eh! mon doux Sauveur ! vous ne savez donc pas? reprit la jeune fille ; voilà plus de trois semaines que la fièvre secoue le petit frère Henriot, et, pour le moment il est quasi trépassé.

En parlant ainsi, la jolie Annette avait de grosses larmes dans les yeux, et, afin de les cacher, elle reconduisit le bétail à Tétable.

Simon entra au logis; mais le maître était absent

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jusqu'au surlendemain. On lui dit d'attendre son retour. Pour le moment, comme Anneite était forcée de se rendre à la ville afin de porter le lait du maître, et que le reste de la maisonnée allait aux champs, il proposa de garder le petit Henriot. La jeune fille le remercia de son humanité; elle le conduisit près de Tenfant qui peinait d'ahan et paraissait en triste état. Après avoir expliqué ce qu^il fallait lui faire, Annette partit le cœur bien gros et les yeux rouges.

Il y avait environ une demi-heure que Simon était près du malade, quand il vit entrer la Fasie avec un grand pot dans lequel fumait une tisane faite d'une petite herbe qu'elle venait de cueillir sur les fossés. Elle dit au gars de la donner à boire au malade, en lui montrant la plante pour qu'il pût renouveler le remède au besoin; puis, prenant congé, elle lui recommanda le zèle et la patience.

Simon exécuta si bien les ordres donnés, que, quand Annette revint du marché, le petit Henriot était sur son séant, Toeil grand ouvert, et quasiment près de sourire ! Le soir, il était encore mieux, et, grâce h la tisane, le mal guérit tout doucement.

Lorsque Hardi fut de retour, Annette ne manqua pas de lui dire ce qu'avait fait le gars pour le petit frère et pour les bovines.

— Je crois, dit-elle, que le jeune homme a de Tattention, de la science et de la bonté. S'il est toujours aussi profitable au logis qu'il Ta été ces jours-ci, ce sera pour vous, notre maître, un grand secours et un vrai trésor.

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— Nous verrons c^^, répondit le père Hardi, qui n'aimait point à se prononcer sur les gens avant de les avoir essayés. Mais, malgré tout, ce qu'avait dit sa fille le mit en bonne disposition, et il accorda à Simon de meilleurs gages qu'il ne comptait.

Le jeune homme répondit, du reste, à tout ce qu'on avait espéré de lui. C'était un rude travailleur, et dont les conseils tournaient toujours a Tavantage des Hardi. Pour dire la vérité, ces conseils lui étaient le plus souvent soufflés par la vieille Fasie, qui passait toutes les semaines aux Boulaies, et ne manquait guère de lui donner quelque bon avertissement. Tantôt c'était une précaution a prendre contre un mal qui travaillait les ouailles du pays, tantôt une observation sur les grains ou sur les fourrages. Un jour, elle l'avait prévenu que la pluie de vingt jours allait prendre ; Simon s'était hâté de faire ramasser les blés, et la récolte avait été sauvée, tandis que celle des voisins germait sur les sillons. Une autre fois, elle était accourue en disant que la grande meule de foin s'était échauffée et allait prendre feu; et, de fait, quand le gars était arrivé avec les gens de la ferme, il l'avait trouvée fumant comme un four à briques !

La vieille laissait au jeune homme tout le mérite de ces services rendus, de sorte que les Hardi le prenaient plus a gré chaque jour.

Annette surtout le préférait h tous les jeunes gens du canton. Elle avait refusé déjà plusieurs riches prétendants sans donner le véritable motif. Simon Tavait deviné, et il no se sentait pas moins d'amitié pour la jeunr

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fille que la jeune fille pour lui; mais comme elle était riche et bien apparentée, il ne pouvait espérer d'être accepté pour gendre, ce qui lui causait un grand crèvecœur.

La vieille Fasie, qui s'aperçut de son chagrin, en devina la cause. Un jour qu'il revenait du labour, sa bêche sur répaule, elle Tarrêta près du pignon de la ferme, et lui dit brusquement qu'elle savait bien ce qui le rendait langoureux depuis quelques mois.

— Tu trouves que le nom de Hardi ne va pas bien à la belle Annette, ajouta-t-elle, et tu voudrais le lui faire troquer contre celui de Simon.

— Sur votre salut! parlez plus bas, s'écria le jeune gars effrayé.

— Pourquoi cela? dit-elle.

— Parce que si Ton vous entendait, je pourrais être chassé des Boulaies.

— Tu crois! Eh bien, alors, mon gars, il faut que tu t'expliques sans plus attendre. Annette est portée d'amitié pour toi; si vous ne devez pas être l'un a l'autre, il ne faut point laisser grandir cette bonne volonté des deux parts ; montre donc que tu es un honnête garçon.

— Je ne demande pas mieux , la Fasie ; que dois-je faire pour cela?

— Tu vas aller de ce pas trouver la mère Hardi qui est dans la grange; tu lui annonceras qu'il te faut quilter les Boulaies, et comme elle t'en demandera le motif, tu le lui diras bravement.

Simon fut un peu effrayé de l'expédient; mais la

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vieille paysanne lui déclara que c'était son seul moyen, et comme il sentait, au fond, qu'il y avait là un devoir de conscience, il se décida.

A la première annonce de son départ, la mère Hardi s'exclama bien haut, ainsi qu'on devait s'y attendre; mais il avoua alors la vraie cause de sa résolution, et la paysanne s'arrêta court. On ne peut dire qu'elle n'y eût jamais pensé, seulement son idée ne s'était point arrêtée sur la chose. Quand elle eut écouté toutes les raisons du jeune gars, elle lui dit d'un ton d'amitié, que ce qu'il venait de faire augmentait la considération qu'elle avait toujours eue pour lui ; qu'elle ne pouvait rien répondre, parce que c'était au maître de décider; mais que le soir même elle voulait lui en parler.

A peine Simon fut-il sorti de la grange, que la jeune fille, qui coupait des racines dans le petit retrait voisin et qui avait tout entendu, sortit de sa cachette et vint toute pleurante s'asseoir près de sa mère. Les deux femmes eurent une longue conversation, à la suite de laquelle la mère Hardi alla trouver son mari. Celui-ci amena Simon au champ dès le lendemain, et, après lui avoir fait répéter tout ce qu'il avait dit la veille à sa femme, il lui déclara, en lui serrant la main, qu'il ne demandait pas mieux que de devenir son beau-père.

Les noces se firent en grande réjouissance, et Simon y invita la mère Fasie, malgré les observations de quelques parents, qui craignaient que la vieille ne portât malheur au jeune ménage. Au moment où elle allait repartir, le jeune gars lui présenta un joli panier tout neuf garni

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de provisions, avec une cape de drap qu'il la priait d'accepler en reconnaissance de ce qu'elle avait fait pour lui.

— Je sais bien que vous n'en avez nul besoin, mère Fasie, dit-il avec un respect un peu craintif, car j'ai vu que tout obéissait a votre volonté.

— C'est-à-dire que, toi aussi, tu me crois sorcière, répondit la vieille en riant.

— Je crois que Dieu vous a donné plus de pouvoir qu'aux autres, répli([ua timidement Simon; mais je sais par moi-même que vous ne l'employez qu'à faire le bien.

— Tu as raison, dit la vieille plus sérieusement; c'est grâce à ce pouvoir que tu m'as vue reconnaître ma route pendant la nuit, deviner que le tonnerre allait toml^er sur les peupliers, te conduire à la carrière des chaufourniers, obtenir un souper et un abri chez le meunier qui est mon débiteur et mon obligé ; faire sortir le bétail du pré nuisible; donner une tisane bienf^iisante à l'enfant, et prévoir une maladie ou le mauvais temps; mais tu te trompes quand tu crois que je le tiens de Dieu en présent particulier; Dieu ne m'a donné que ce qu'il donne a toutes ses créatures; seulement, je m'en suis servie avec plus de soin et de volonté. On fait bien de dire que je suis la dernière fée du pays ; mais on devrait ajouter que mon nom est l'EirÉuiENCE !

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