‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 13 sur 37 · L'INCOGNITO · texte numérisé non relu

L'INCOGNITO

Le prince Georges, destiné a régner sur la Moldavie, venait d^achever un de ces tours d'Europe par lesquels les héritiers présomptifs modernes complètent leur éducation politique. Malheureusement, dans ce voyage à travers les cours, où chaque étape avait été pour lui une ovation officielle, le jeune prince n'avait pu voir des hommes et des choses que ce qu'on lui en avait montré, c'est-à-dire ce qui pouvait lui plaire, et non ce qui pou-

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vait rinstruire. Son précepteur, Marco Aski, un de ces Fanariotes dont le principe est que pour avancer vite il faut marcher à genoux , Tavait soigneusement entouré de tout ce qui pouvait caresser son orgueil. Le prince avait beau changer de lieu , il semblait emporter avec lui son atmosphère de mensonge et de flatterie. Cependant la nature Tavait assez heureusement doué pour que la sincérité des bons désirs eût résisté à cette fatale éducation. En lui présentant la vie sous une fausse apparence, on ne lui avait point enlevé la faculté de voir; trompé sur la vérité, il conservait la volonté de la connaître. Au fond, son aveuglement n'était que de Tignorance ; il s'agissait seulement d'enlever l'espèce de cataracte dont les courtisans avaient voilé son esprit.

La nouvelle de la mort de son oncle, qui lui laissait Tautorité souveraine, était venue le chercher en Grèce, dernière station de son pèlerinage, et il s'était hâté de reprendre la route de la Moldavie en remontant le Danube. Il avait seulement laissé derrière lui ses gens et ses bagages, n'emmenant que son précepteur, avec lequel il voyageait incognito.

Tous deux venaient de s'arrêter dans une petite auberge située au bord du Pruth, et Marco Aski communi([uait au prince le résultat des renseignements qu'il avait pris sur les moyens de continuer leur route. La dernière chaise de poste était partie une heure avant leur arrivée; aucune barque particulière ne se trouvait il louer; et, à moins de se résigner a une attente qui pouvait se prolonger, il ne restait d'autre ressource que

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W bateau public remontaut tous les jours le fleuve avec les voyageurs que fouruissaieut les deux rives.

— Eh bien, nous prendrons le bateau public, dit le prince; je tiens à éviter les moindres retards. Cette voie me paraît d'ailleurs la plus commode.

— Sa Seigneurie a saisi, avec sa perspicacité habituelle, tous les avantages que présente le voyage par eau, dit Marco, dont le sourire obséquieux applaudissait aux moindres paroles et aux moindres gestes de son élève; mais il me reste à lui signaler de graves inconvénients. 11 n'y a dans le bateau qu'une seule cabine; Sa Seigneurie va se trouver confondue avec tous les voyageurs.

— Qu'importe ! Vous oubliez toujours notre incognito, Aski, et vous finirez par le faire deviner à tout le monde. Je ne puis obtenir que vous m'appeliez simplement Georges.

— Pardon, dit le précepteur; mais s'il m'était permis de me justifier, je dirais que ce n'est point seulement ma faute. Sa Seigneurie a un air qui ne permet point d'oublier son rang, et, a vrai dire, ]ai bien peur que tout le monde la reconnaisse. Son costume vulgaire ne peut lui ôter son extérieur de prince. Tout à l'heure encore j'entendais l'aubergiste s'extasier sur la beauté de ses traits et la distinction de ses manières.

— L'aubergiste aura vu que vous l'écoutiez, dit le prince gaiement, et il a voulu vous être agréable; mais soyez sûr qu'il portera cette flatterie en compte sur le mémoire.

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— En vérité, rien n'échappe a Sa Seigneurie ! s*écria Marco avec admiration ; elle lit jusqu'au fond des âmes... Porter des éloges sur un mémoire !... voilà un des mots les plus spirituels que j'aie jamais entendus; s'il était connu à Paris , il serait demain dans tous les journaux.

— De grâce ! assez , Marco ! interrompit le jeune prince ; vous avez pour moi une indulgence qui ressemble singulièrement à de l'aveuglement. Quand doit arriver le bateau?

— Dans une heure. J'ai oublié d'avertir Sa Seigneurie que rhôtelière m'a donné quelques inquiétudes sur la navigation du Pruth. Il parait qu'il y a, depuis un mois, des bandits de rivière qui ont dévalisé quelques barques . . . sans parler d'un naufrage tout récent.

— Allons, vous voulez m'effrayer, Aski.

— Je n'ai point de prétentions à l'impossible, et le courage de Sa Seigneurie m'est trop connu... j'ai cru seulement devoir lui dire toute la vérité. Sa Seigneurie sait bien, du reste, que je suis prêt h le suivre,lfût-ce eu Sibérie; elle n'a qu'a prononcer le Sic volo , sic jubeo,..

— Eh bien, vous n'achevez pas? reprit le prince ; contiimezle vers; dites : Sit pro ratioiie vobuitas ; « Que votre volonté tienne lieu de raison. » Triste raison, Aski, et dont j'espère ne jamais me contenter.

Marc fît un geste d'émerveillement.

— Sa Seigneurie me pernjettra au moins d\admirer comme elle se rappelle son latin.

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— C'est VOUS qui me Tavez enseigné, Aski, comme tout le reste.

— Aussi suis-je fier de mon œuvre; et j'ose dire que Sa Seigneurie n'est pas moins au-dessus des autres hommes par son instruction que par sa naissance.

— Voici le bateau, interrompit le prince ; réglez vite avec Taubergiste ; dans dix minutes nous serons en route.

Marco s'empressa d'obéir, tandis que son ancien élève l'attendait sur la rive.

Bien que Thabitude de s'entendre louer eût donné à ce dernier une opinion favorable de lui-même, il avait assez de bon sens et de sincérité pour remettre parfois en question la réalité de ses mérites. Les éloges que son ancien précepteur venait de faire, coup sur coup, de sa beauté, de sa distinction, de son esprit, de son courage et de son instruction, le laissaient un peu incertain : nan qu'il n'eût aimé à se croire toutes ces supériorités ; mais il sentait le besoin de les constater par Texpérience. Le voyage qu'il allait faire sur le Prutli était une occasion favorable. Inconnu de tous, il se trouverait recommandé par sa seule valeur personnelle, et saurait enfin la vérité sur lui-même. Il ordonna de nouveau h Aski, et sérieusement cette fois, de ne rien faire qui pût le trahir, et monta avec lui sur le bateau, qui reprit aussitôt sa course vers le haut du fleuve.

Les passagers étaient nombreux et semblaient appartenir à toutes les classes. Il y avait des laboureurs, des marchands, de riches propriétaires, un vieux militaire

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allemand, et quelques jeunes filles de différentes conditions. Le prince en remarqua une dont la beauté vive et les manières enjouées le frappèrent. Plusieurs passagers s'étaient approchés d'elle l'un après l'autre pour lier conversation, et en avaient fait insensiblement la reine d'une sorte de petite cour où la gaieté semblait avoir élu domicile. Le prince Georges s'approcha à son tour pour y trouver place; mais, contrairement à l'habitude, on ne prit point garde à lui. Il voulut parler, son voisin rinterrompit; il essaya un trait d'esprit, personne ne se crut obligé même de sourire. D'abord un peu surpris, notre Moldave se sentit piqué de cette indifférence inattendue, et voulut s'en venger par des épigrammes; mais la jeune fille les releva avec une finesse si amusante et si gracieuse, que tous les rieurs se tournèrent contre le plaisant malencontreux. Le prince étourdi fut obligé de tourner sur ses talons et de battre en retraite vers une villageoise qui avait écouté de loin le débat et ri, comme les autres, à ses dépens.

— Asseyez-vous là, mon pauvre innocent, dit la grosse femme en lui faisant place ; vous avez trouvé plus fort que vous, mais tant pas que ça vous tourmente; Tesprit, c'est comme le velours, il n'y en a pas pour tout le monde; seulement, on doit savoir se rendre justice, et ne pas chercher chicane a ceux qui ont des sabres d*acier quand on n\a qu'un sabre de bois.

Georges regarda la bourgeoise campagnarde avec un étonnement mêlé d'humeur; elle se pencha vers lui en clignant l'œil.

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— Vous ne savez pas pourquoi la petite vous a si malmené, continua-t-elle, sans remarquer son air scandalisé, c'est que vous avez plaisanté le jeune Morave assis à sa droite ; c'est son fiancé, et nous autres femmes nous ne laissons pas toucher à ceux que nous aimons...'surtout quand ils sont aussi beaux que celuilà... Ah! dame! vous n'étiez pas brillant tout à Theure auprès de lui, mou pauvre chéri! Je suis sûre que vous êtes un bon garçon; mais lui, il a Tair d'un prince.

Georges se leva brusquement pour aller rejoindre Marco et le vieil officier allemand, avec lequel il se mit à causer; mais il se trouva avoir affaire à un de ces érudits pointilleux qui, sachant tout au juste, ne laissent passer aucune inexactitude. Au bout de quelques minutes, le vieux militaire avait relevé, dans la conversation de son interlocuteur, trois erreurs d'histoire, autant de fautes contre les principes de la physique, et je ne sais combien de solécismes dans le langage. Le prince impatienté rompit Tentretien ; mais en partant il entendit l'Allemand communiquer à Aski ses doléances sur le manque d'instruction des jeunes gens.

Jusqti'ici Texpérience lui avait été peu favorable. Les opinions du précepteur sur sa distinction, son esprit, sa science et sa beauté, ne semblaient pas faire beaucoup de prosélytes. Il trouva la leçon plus rude qu'il ne s'y était attendu, et ne put se défendre de quelque dépit. Descendre d'un piédestal est toujours une opération pénible et délicate, même pour les plus modestes : aussi

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noire Moldave vint-il s'asseoir près de la proue, d'assez triste humeur.

La nuit commençait à s'étendre sur le fleuve, dont les rives désertes ne se dessinaient plus que vaguement. La plupart des voyageurs avaient quitté la cabine, attirés par la fraîcheur du soir. Le bateau venait d'entrer dans un bras resserré entre deux îles dont les arbres interceptaient les dernières lueurs du ciel. On arrivait au passage le plus étroit, lorsque trois nacelles sortirent des fourrés de saules qui s'étendaient des deux côtés, et se dirigèrent rapidement vers le bateau. Au moment où le patron les aperçut, il poussa un cri d'avertissement :

— Les bandits de rivière !

Mais il n'avait pas achevé que les barques abordaient et qu'une douzaine d'hommes se précipitaient sur le pont.

Il y eut, parmi les passagers, un moment de confusion et d'épouvante dont les pirates profitèrent pour dépouiller les plus opulents de leurs meilleurs vêtements et de leurs bijoux. Ils commençaient déjà à faire mainbasse sur les bagages entassés à rentrée de la cabine, lorsque le jeune Morave, qui y était resté avec sa fiancée, sortit brusquement le sabre à la main, en excitant ses compagnons a se défendre. Le prince, d'abord étourdi, comme tout le monde, entendit son appel et le répéta en se jetant sur l'un des bandits. Leur exemple fut suivi par les mariniers, puis par les voyageurs ; si bien qu'après une mêlée de quelques instants, les pirates vaincus regagnèrent précipitamment leurs barques et disparurriit à f(U('(' do rames.

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Le combat avait été vif, mais assrz court pour (|u'il n'y eût aucune mort a déplorer ; tout se hurnaii à (|ii(*lques blessures. Celle que le prince avait reçue au bras, sans être dangereuse, lui faisait per(h'e beaucoup de sang. La fiancée du jeune Morave s'occupait de la lui bander avec son mouchoir, (luand le précepteur, qui avait disparu dès le commencement de la bagarre, sortit, avec précaution, d'une natte roulée qui servait de tente pendant le jour, et Taperçutqui venait de se faire panser.

— Grand Dieu! Sa Seigneurie est blessée ! dit-il.

— Ce n'est rien, répliqua le prince en souriant ; mais d*oii diable sortez-vous, Aski?

Au lieu de répondre, le précepteur se précipita vers lui avec des exclamations de désespoir.

— Quoi! les misérables ont osé lever les mains sur Sa Seigneurie ! s'écria-t-il ; Sa Seigneurie est couverte de sang. Vite, pilote, abordez au premier village! Des remèdes, un médecin ! C'est le prince Georg<^s, messieurs, songez que vous répondez des jours de votre souverain !

Il s'éleva dans le bateau, a cette déclaration, un cri général de surprise, qui fut suivi d'un silence plein de respect. Tous les voyageurs s'étaient écartés en se découvrant; Marco Aski s'approcha les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

— Aussi, c'est la faute de Sa Seigneurie ! s'écria-t-il ; elle n'a voulu écouter que son courage ; quand tout fuyait, elle a seule tenu tête aux bandits, et c'est h elle que nous devons notre délivrance!

— Vous vous trompez, Marco, interrompit le prince sévèrement; j'ai d'abord cédé à la frayeur, comme tous les autres.

Puis, prenant parla main le jeune Morave :

— Voilà celui qui a combattu le premier, et dont la fermeté nous a servi d'exemple, dit-il avec expansion; il vient de prouver qu'il avait droit au premier rang pour le courage comme pour tout le reste. Le souvenir de cette journée restera à jamais dans ma mémoire : elle m'a appris ce qu'était, au juste, un prince réduit à luimême. Une jolie fille m'a guéri des prétentions à l'esprit, un vieil officier m'a prouvé mon ignorance, un brave étranger m'a surpassé en courage, et une prudente matrone m*a avoué que j'avais simplement l'air d'un bon garçon. Désormais je me le tiendrai pour dit; je tâcherai de conserver mes droits à ce titre, et je n'oublierai jamais la leçon que je dois à VincognUo.

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