UNE FAMILLE RIDICULE
Un jeune homme et une jeune dame d'une élégance remarquable étaient appuyés sur la balustrade du bateau h vapeur allant de Nantes a Paimbœuf. Tous deux avaient tourné leurs lorgnons vers les groupes de voyageurs dispersés sur le pont, et se communiquaient tout bas leurs remarques.
A leur toilette recherchée et à leur parler grasseyant, il eût été facile de les reconnaître pour Parisiens, lors
même que leur étonnemeut moqueur sur tout ce qui i'rnppait leurs yeux ne l'eût point suffisamment révélé.
Le jeune homme avait une figure spirituelle, mais qui paraissait un peu fade, malgré sa barbe à la Henri III, ses longs cheveux, et sa casquette bizarre, visiblement destinée à lui donner de Vaccent. Il tenait sous le bras un de ces petits portefeuilles en maroquin, qui désignent un artiste aussi sûrement que la plume derrière l'oreille indique un bureaucrate.
Quant à la jeune personne, elle était d'une beauté peu commune et portait un négligé singulièrement étudié. Bien qu'elle eût la fraicheur de la première jeunesse, quelques ombres estompant ses paupières inférieures annonçaient la fréquence des veilles et la fatigue des fêtes. Ses traits étaient ceux d'une jeune fille, mais son assurance annonçait une femme.
Elle communiquait, en riant, quelque remarque à son compagnon, lorsqu'un nouveau voyageur parut tout à coup au haut de l'escalier de la grande chambre. A son aspect, les deux Parisiens jetèrent un cri de surprise.
— M. de Sorel ! dit la jeune fille.
Le voyageur leva la tète, poussa à son tour une exclamation, et s'avança les mains tendues.
— Vous ici, Garin! s'écria-t-il.
— D'où diable arrivez-vous donc, mon cher?
— D'Kspagne.
— Nous, de Paris.
— Et vous vous rendez?,..
— A Poruic.
ixM-: i-amilm; i:iui(jij.. ;j3
— Moi aussi.
Ces questions el ces réponses s'élaienl succédé raj)idement, pendant que M. de Sorel serrait la main du jeune peintre et baisait celle de sa compagne. Tous trois se retirèrent à l'écart pour causer plus a Taise.
— Et quel heureux hasard a pu vous amener en Bretagne? demanda le nouveau venu aux deux Parisiens.
D\abord la santé de ma sœur, à qui Ton a recommandé les bains de mer, répondit le peintre; puis le désir d'étudier vos grèves. Mais vous-même, qui deviez faire le tour de l'Europe, comment êtes-vous sitôt de retour?
— J'étais ennuyé du rôle de pèlerin, Tisolement me pesait; je me suis décidé à régler ma vie, a me fixer.
— Et vous cherchez un coin pour faire votre nid?
— Je crois l'avoir trouvé.
— Où cela?
— A Pornic.
— A Pornic ! répétèrent le frère et la sœur stupéfaits.
— Oui; j'ai la un oncle que je n'ai point revu depuis mon enfance, mais qui m'a vingt fois engagé à venir m'établir près de lui. C'est mon dernier parent, il m'aime, et je suis décidé à accepter sa proposition.
— Quoi! monsieur de Sorel, s'écria la jeune fille, vous pourriez quitter Paris, renoncer aux Tuileries, aux Italiens, aux concerts du Conservatoire?
— J'aurai pour les remplacer la mer, les rossignols, et des gens qui m'aimeront, répondit le jeune homme en souriant.
34 sous LA TONNELLE.
Berthe se récria.
— Tout cela est bon pour un mois, dit-elle; mais que devenir ensuite, dans un pays ou il y a des champs pour rues et des arbres au lieu de maisons?
— Je ne donne pas six semaines à Sorel pour en avoir assez, ajouta le peintre. Mais vous arrivez d'Espagne, à ce que vous nous avez dit; parlez-nous donc de la guerre! Avez-vous vu Maroto? Est-il vrai que les troupes de la reine soient obligées de se faire des souliers avec leurs chapeaux? Apprenez-nous ce que vous savez, et racontez ce que vous avez vu.
A ces mots, Garin montra à Edmond Sorel un banc isolé vers lequel tous trois se dirigèrent.
Pendant qu'ils y sont assis, et qu'Edmond tâche de répondre aux questions multipUéesde ses compagnons, faisons connaître au lecteur le nouveau personnage que nous venons d'introduire en scène, et qui doit jouer le principal rôle dans cette histoire.
Privé fort jeune de ses parents, Edmond Sorel avait reçu dans une institution parisienne une éducation à la fois sérieuse et brillante. Devenu maître de ses actions et d'une fortune considérable, il n'avait abusé ni de sa liberté ni de sa richesse. C'était un esprit droit, au(iuel on ne pouvait reprocher qu'un peu d'incertitude. La fréquentation d'un certain monde lui avait donné l'habitude et le goût de la distinction extérieure ; mais il se t enait avec soin sur Tétroite limite qui sépare Télégance de la recherche.
L'oncle c/n'z lequel Edmond se rendait était le frèr