UNE NUIT DANS LES NUAGES
C'était un dimanche du mois d'août; le jour allait finir, et la population de Manlieim regagnait la ville par troupes joyeuses. Tous les jardins établis depuis peu à la place des fortifications détruites étaient redevenus silencienx et déserts, sauf un seul où retentissaient le bruit des voix et le son des instruments.
C'était le Jardin de la Cabane , alors célèbre h Manheim par ses bals champêtres, ses carrousels, ses feux d'artifice et ses aérostats captifs.
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Ceux-ci avaient siirlout longtemps attiré la foule à cause de leur nouveauté. Bien que Tadmirable découverte des frères Mongolfier fut déjà ancienne, on n'avait songé que depuis peu à en faire un moyen de divertissement ; mais le succès avait été si universel et si rapide en Allemagne, que tous les jardiiis publics avaient alors leurs ballons, et qu'une ascension était devenue une chose presque aussi simple et aussi peu redoutée qu'une promenade sur le Rhin.
Il est vrai que ces voyages aériens étaient courts et offraient peu de dangers. Solidement attaché à la terre par des cordes que Ton pouvait allonger ou raccourcir à volonté, le ballon ne s'élevait qu'à la hauteur désirée par les aéronautes, et ne dépassait guère, dans ses ascensions les plus hardies, le sommet des arbres.
Cependant la foule avait abandonné les parties les plus écartées du jardin, pour se porter vers la grande esplanade où le feu d'artifice se trouvait préparé. Les bosquets étaient déjà déserts depuis quelque temps, lorsqu'un homme d'une quarantaine d'années, tenant par le bras une jeune fille, parut à Textrémité d'un des sentiers les plus ombreux. Tous deux semblaient également se diriger vers l'esplanade , mais lentement et comme des gens que préoccupe quelque idée sérieuse.
Après un assez long silencC;, l'homme dit vivement, et avec un geste énergique.
— Non, ma scnur, non, tant que je vivrai je ne pourrai pardonner à Christian Loffman de me disputer la succession d<^ mon cousin ! car Dieu sait que cet héritage
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n'est point nn don , mais nn légitime dédommagement pour ce qui m'était du par le mort.
— Son testament eût dû le déclarer, Michel, fit observer la jeune fille.
— Et parce qu'il ne Ta point fait, je serai dépouillé de ce qui m'est dû, Florence ! Parce qu'un agonisant a négligé de tout dire, Michel Ritter sera accusé de captation par ce Loffman !
— Hélas! il ne nous connaît pas, mon frère, dit doucement la jeune fille ; on aura fait naître en lui ces soupçons, et il les aura accueillis, parce que son intérêt était d'y croire.
— Ainsi, reprit Michel amèrement, la terre que je cultive depuis vingt aimées, et que j'ai acquise a force de travail, me sera enlevée par un étranger qui n'y a d'autre droit que le hasard de la naissance !
— Le jugement n'est point encore prononcé, interrompit Florence.
Son frère secoua la tête.
— Ahl j'espère bien peu, dit-il; ce Loffman est jeune, actif... il a sans doute des amis qui solliciteront pour lui... Peut-être Tarrêt qui me dépouille est-il déjà porté...
Florence soupira ; Ritter s'en aperçut.
— Allons, dit-il avec effort, me voila encore revenu a te parler de cette affaire , après t'avoir conduite ici pour te distraire et Toublier. Je voudrais quelque spectacle saisissant, quelque sensation nouvelle, qui pût m'arracher à cette préoccupation unique...
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Comme il achevait ces mots, tous deux arrivèrent au détour du sentier, et se trouvèrent à rentrée d'une salle de verdure qu'ils n'avaient point encore aperçue ; c'était le lieu destiné aux ascensions. Un ballon captif s*agitait gracieusement h quelques pieds au-dessus de leur tête, et soutenait une nacelle élégante qui, en suivant ses oscillations, semblait ilotter doucement sur le
gazon.
Florence ne put retenir un cri de surprise et d'admiration. Elevée loin de la ville, c'était la première fois qu'elle voyait un aérostat de près et dans tous ses détails. Elle s'approcha avec son frère.
— Encore deux places, cria le gardien chargé de làcher les freins.
Michel regarda la nacelle, où venait de s'asseoir un jeune homme en habit de voyage et tenant à la main un de ces bâtons ferrés qui servent aux excursions dans les montagnes.
— Deux places! répéta-t-il avec un sourire et en se tournant vers Florence; voudrais-tu faire une promenade au-dessus des arbres?
— N'y a-t-il point de danger? demanda la jeune fille incertaine.
— Aucun, ma belle demoiselle, dit le gardien; j\û déjà fait faire le voyage h plus de dix mille chrétiens.
— Et Ton peut redescendre quand on le veut?
— 11 suffit de tirer le cordon de sonnette qui se trouve dans la nacelle.
Florence parut hésiler. Bien qu'elle éprouvât (piel-
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que crainte, roriginalité (rime pareille promeiiade la tentait. Accoutumée, d'ailleurs, à s'associer à tous les actes de son frère, elle lui déclara au bout d un instant qu'elle était prête a faire ce qu'il déciderait.
— Va donc pour un voyage dans Tair! dit Michel. Et s^ipprochant de la nacelle, il s'y plaça avec Florence.
Dès que le gardien les vit assis, il lâcha doucement les freins, et le ballon commença à s'élever lentement.
En se sentant enlevée, la jeune fille ne put retenir un cri, et devint pale. L'étranger, qui se trouvait placé vis-à-vis d'elle, avança la main vers le cordon de sonnette.
— Faut-il retourner à terre? demanda-t-il en souriant.
— Mille grâces, monsieur, dit Florence, dont les couleurs reparurent presque aussitôt ; je vais m'habituer à cette sensation.
— Vois, vois donc! interrompit Michel; nous voilà déjà plus haut que les arbres.
La jeune fille regarda au-dessous d'elle, et la singularité du spectacle dissipa ce qui lui restait de craintes.
Le jardin de la Cabane apparaissait en entier, et l'œil pouvait saisir à la fois toutes ses parties. On eût dit un de ces plans en relief que l'on voit dans nos Musées militaires. Immédiatement au-dessous du ballon s'étendait l'esplanade, couverte d'une foule pressée dont les rumeurs arrivaient à peine jusqu'à nos voyageurs aériens. L'air, plus léger et chargé i)ar instants de par-
(it! SOLS LA lOJNWELLt.
fiims terrestres, avait une fraîcheur excitante. Florence se tourna vers son frère, le visage rayonnant.
— Que tout ce qui nous entoure est grand et beau ! s'écria-t-elle ; dites, Michel, ne sentez-vous point une sorte d'enivrement, et n'êtes-vous pas ici plus tranquille, plus heureux que tout à Theure?
— C'est la vérité, répliqua Ritter; la sensation physique passe jusqu'à Tâme, et il me semble que je plane au-dessus des iniquités des hommes comme au-dessus de leurs demeures. Mais que se prépare-t-il donc, et pourquoi cette foule réunie sur l'esplanade?
— Elle attend le feu d'artifice, fit observer Télranger.
— En effet, voici les premières fusées, dit Florence.
— Pourquoi partent-elles ainsi l'une après Tautre?
— Eh! voyez; la charpente qui soutenait les principales pièces vient de s'écrouler-
— Le spectacle est manqué-
— Aussi, entendez-vous les cris?
— Dieu me pardonne! interrompit Michel, on brise les balustrades qui entourent les parterres.
— C'est une émeute d'étudiants, dit l'étranger en souriant; ils se vengent sur le jardin de leur désappointement.
— Quel bonheur que nous ne nous trouvions point au milieu de ce tumulle ! ajouta Florence.
— Tu es donc rassurée? demanda Uitter.
— Tout à fait.
— Alors, nous pouvons monter davantage.
11 fil le signal convenu ; les freins furent lâches, cl U-
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ballon s'éleva de nouveau pendant quelques mstanls, puis s'arrêta.
Les trois voyageurs jetèrent, presque à la fois, un cri d'admiration.
Sous leurs pieds s'étendaient, aussi loin que le regard pouvait aller, de magnifiques vallées parsemées de forêts, de prairies, de champs cultivés, de villages, dont les teintes et les contours variés formaient mille broderies capricieuses. La Forêt-Noire du côté du Wurtemberg, et le Rhin du côté de la France, encadraient ce tableau d'une ligne ondoyante, tandis qu'on voyait serpenter au loin et se perdre à Thorizon le Nekar couvert de voiles inclinées.
— Heureux pays, dit Tétranger, comme s'il se fut parlé à lui-même, heureux pays, où Dieu a donné à l'homme le champ fertile, le fleuve navigable et la montagne boisée !
Michel soupira.
— Heureux surtout, s'il n'y eût point laissé place aux procès et aux calomnies ! ajouta-t-il à demi-voix.
L'inconnu se tourna vers lui.
— Ah! nul ne le sait mieux que moi, monsieur,
dit-il.
— Etes-vous donc aussi condamné à défendre vos droits devant des juges?
—Et contre un adversaire qui ne négligera rien pour me dépouiller.
~ C'est comme le mien, dit Mldiel ; s'il gagne son procès, je perds tout ce que m'a acquis le passé.
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— Moi, tout ce que me promenait raveiiir.
— Le fruit de mon travail ira enrichir un homme avide.
— Toutes mes espérances seront anéanties au profit (Uun hypocrite.
— Et cependant je crains que la loi ne fasse taire l'équité.
— Moi, quel'intrigne ne l'emporte sur le bon droit.
— Ah! je le vois, s'écria Michel, notre position est la même, monsieur ; vous plaidez aussi contre quelque Christian Loffman.
. — ChristianLoffman! répéta l'étranger. c'est mon nom.
— Le vôtre !
— Et mon adversaire s'appelle Michel Ritter.
— C'est aussi mon nom !
Les deux hommes se regardèrent avec une surprise mêlée de colère et de haine ; Florence parut effrayée.
— Descendons, Michel, dit-elle en posant une main sur le bras de son frère.
Mais celui-ci ne Técoutait pas.
— Ce que M. Loffman vient de dire de son adversaire est une calomnie ! s'écria-t-il en regardant Tétranger avec des yeux étincelants.
— Et ce que M. Uitter a dit du sien est un menson;^e ! répli([ua vivement le jeune homme.
— Au nom du Ciel ! descendons, reprit la jeune Olle tremblante.
— Soit, dit Michel, les explications seront plus Lcih^s sur terre.
USE MU l)A.>S IJ:S INLACii:S. (19
— Et j'espère qu'elles seront décisives, ajouta Loffinan d'un ton siguilicalif.
Il avait tiré le cordon de la sonnette, et les trois voyageurs attendirent un instant en silence ; mais le ballon demeura immobile. Le jeune homme sonna une seconde fois, puis une troisième, sans être plus heureux.
— Le gardien doit pourtant nous entendre, murmurat-ilen tirant de nouveau le cordon.
— Il n'y a plus de gardien ! s'écria Florence, qui avait penché la tête hors de la nacelle.
—C'est la vérité, dît Michel en regardant a son tour; rémeute continue et lui aura fait peur. Voyez ce feu de joie dans lequel la foule jette les bancs.
— Et cette troupe déjeunes gens qui parcourent les allées en brisant les lampions.
— Les voilà sous le ballon. . . Dieu !
— Que font-ils ?
— Ils détachent les freins.
— Que dites-vous?
— Voyez!...
Les trois voyageurs se penchèrent en même temps, poussèrent un grand cri et agitèrent les mains; mais il était trop tard. Croyant la nacelle vide, les étudiants avaient coupé les cordes qui retenaient le ballon captif; et celui-ci, s'élevant avec une rapidité prodigieuse, disparut bientôt dans les briuues du soir.
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Nos trois voyageurs s'épuisèrent d'abord en cris inutiles et en témoignages de désolation ; mais lorsqu'ils eurent perdu de vue, d'abord le Jardin de la Cabane, puis la terre, une sorte de calme, produit par l'abattement bien plus que par la résignation, succéda à leur désespoir.
Tous trois demeurèrent immobiles, silencieux et sans pensée.
Leur situation ne pouvait, en effet, être comparée à aucune autre. Dans la plupart des cas, les dangers auxquels un homme se trouve exposé ont pu être prévus de lui; il s'y est préparé au moins par des suppositions, des récits, des lectures; mais ici tout était imprévu; on ne pouvait rien attendre ni de sa propre volonté, ni du secours des autres. Nos trois voyageurs se trouvaient pour ainsi dire hors de la sphère humaine, sans prévisions possibles, et condamnés à ce courage passif ([ui fait attendre la mort sans pouvoir même en deviner l'instant.
Florence, h demi évanouie de terreur, avait caché son visage contre la poitrine de son frère, qui, llotlant lui-même entre la crainte, l'étonuement et la douleur, ne trouvait aucun encouragement à lui douuer.
Christian Loffmann, assis a Tautre extrémité de la nacelle, semblait moins troublé, et jetait, de temps en tcni)>s, un regard de commisération sur Michel Rilter cl
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sur sa sœur; mais le souvenir de leur inimitié et des insultes réciproques ((u'ils venaient de se faire remplissait encore ces deux âmes et les tenait éloignées l'une de Tautre, même dans ce commun danger.
Cependant le ballon, abandonné aux vents de la nuit, flottait au hasard dans les cieux, tantôt tendant Tair rapidement comme une hirondelle qui regagne son nid, tantôt s'arrêtant au-dessus des montagnes comme un vautour qui plane. Quelquefois Ritter ou Loffman se penchaient en dehors, et alors, au fond de ce gouffre de ténèbres, ils apercevaient des lumières tremblantes et confuses qui leur indiquaient les villes ou les hameaux. Mais peu à peu ces dernières traces de la terre disparurent, le ballon avait atteint les régions les plus élevées, et Tair devenait à chaque instant plus rare. Nos trois voyageurs commencèrent à se sentir oppressés. De sourds bourdonnements tintaient à leurs oreilles ; des lancinations douloureuses parcouraient leur corps ; l'air, toujours plus froid, glaçait leurs membres engourdis. Florence, dont les forces étaient épuisées, se laissa glisser aux pieds de son frère.
— Que faiS'tu ! s'écria celui-ci.
— Je veux dormir, mmniiura la jeune fille.
— Réveille-toi! réveille-toi! reprit Michel effrayé; le sommeil, c'est la mort ! Lève-toi, Florence !
Mais elle demeura immobile.
— Florence ! répéta Michel éperdu... 0 mon Dieu! elle ne m'entend pas; et nul moyen de la réchauffer...
— Prenez ce manteau, dit une voix.
Il releva la lêie, et aperçut Loffmaii qui se dépouil- || lait d'une sorte de pelisse fourrée dont il était entouré.
— Mais vous-même? demanda Ritter surpris et touché.
— C'est aux plus forts de souffrir, répliqua Christian en déployant le manteau.
Michel l'aida à en envelopper sa sœur; et comme, en prenant ce soin, sa main rencontra celle du jeune homme, il la saisit vivement.
— Ce que vous faites là rachète tout le reste, dit-il, et je regrette d'avoir prononcé des paroles qui ont dû vous blesser.
— ■ Ne regrettez rien, reprit Loffman ému ; car le plus grand tort est venu de moi.
— Soyons donc indulgents Tun pour Tautre, reprit Michel; chacun de nous aura bientôt à justifier devant Dieu ses sentiments et ses actions; déposons au moins notre haine avant de nous présenter a lui.
— Je n'en ai plus, s'écria Christian; voici ma main , Michel liitter, et c'est celle d'un ami.
— Je l'accepte comme telle, dit Michel avec une effusion pieuse. Nous avons été trompés tous deux, Loffman; chacun de nous a cru que l'antre était un méchant, par cela seul qu'il avait des intérêts opposés, et nous nous sommes calomniés faute de nous connaître. Hélas ! il en est ainsi le plus souvent parmi les hommes; leurs haines ne sont que des ignorances ou des malentendus, liemei'cioiis tous deux la Providence de nous avoir réunis l\ une heure suprême pour que