INE MIT DANS LES NUAGES
nous puissions nous présenter devant Dieu sans fiel dans le cœur.
— Ah ! je veux la remercier avec vous, Michel, dit Florence, qui venait de se ranimer.
— Prions donc, s^écria Ritter en la serrant dans ses bras ; et puisse Dieu nous pardonner comme nous pardonnons !
A ces mots^ il se découvrit ainsi que Christian , et ces trois âmes se confondirent dans une prière commune.
Comme ils l'achevaient , une pâle lueur colora Torient, c'était le jour.
Le vent, qui les avait jusqu'alors emportés vers les régions les plus élevées, parut fléchir tout à coup ; le ballon commença à redescendre doucement, et un peu d'espoir rentra dans leurs cœurs.
La réconciliation avait d'ailleurs ranimé leur courage. Isolés par la haine, chacun d'eux n'avait eu que luimême pour consolateur et pour appui, tandis que maintenant ils se trouvaient trois qui pouvaient s'encourager et se soutenir.
Le soleil acheva de se lever, et ils ne tardèrent point à apercevoir les campagnes l)adoises.
Ce fut pour eux comme une résurrection : ils n'étaient plus seuls dans cet abîme de ténèbres au milieu duquel ils avaient flotté toute la nuit ; le soleil brillait ; la terre existait encore ! Ils la voyaient au-dessous d'eux, ils apercevaient les fleuves, les montagnes, les villes ; la étaient des hommes, leurs semblables, dont les regards
sous LA TOIV^ELLE.
les suivaient peut-être dans les nuages, dont les vœux les appelaient.
Et le ballon descendait toujours.
Enfin, ils purent distinguer les champs, les maisons, les personnes. Tout a coup Ritter poussa une exclamation de joie. Il venait de reconnaître Loërrach, et, plus loin, sur le versant des coteaux, son village et ses champs! Le vent les portait de ce côté. Ils arrivèrent bientôt au-dessus des prairies qui bordent les collines.
Florence avait joint les mains en sanglotant : elle distinguait le toit de leur demeure , le bosquet de chênes où elle allait s'asseoir et travailler, le petit ruisseau qui tournait au pied des rochers. Michel lui-même pleurait. Dans ce moment, le ballon, qui avait jusqu'alors continué à descendre, se releva lentement, soulevé par une brise. La jeune fille et son frère jetèrent un cri de désespoir, se penchèrent sur les bords de la nacelle, et étendirent les bras comme s'ils eussent voulu s'élancer vers leur habitation.
-—Ah ! n'est-il donc, mon Dieu ! aucun moyen de redescendre? s'écria Florence éplorée.
— Il en est un, répliqua Loffinann, mais dangereux.
— Quel qu'il soit, tout phuôt que cette agonie! reprit vivement Ritter; songez à cette nuit dernière.
— Oui, dit le jeune homme; c'est d'ailleurs notre dernière ressource ; allons...
Il se souleva avec précaution, éleva le bâton ferré (|u'il avait jusqu'alors gardé près de lui. et déchira l'envelo])pe du ballon.
UNE TSnTT DANS LFS NUAGES. 7?)
Celui-ci seml)la pousser uu soupir, et s'agita eouvulsivemeut comme un être animé qui reçoit une blessure. Pendant un moment l'incertitude fut terrible. Le gaz s'échappait impétueusement par l'ouverture qui venait d'être faite ; le ballon détendu s'abaissa avec une rapidité effrayante, comme s'il se fût abîmé dans Tespace. Les trois voyageurs fermèrent les yeux , épouvantés et étourdis...
Tout a coup un long déchirement se fit entendre, et fut suivi d'une secousse violente ; ils relevèrent la tête avec terreur : le ballon venait de s'arrêter aux dernières branches d'un sapin, et la nacelle se balançait à quelques pieds de terre.
Vers la fin de ce même jour, Loffmann et Ritter étaient accoudés à la fenêtre d'une maisonbâtie surle penchant de la colline. C'était celle de Michel, qui y avait conduit son compagnon de voyage aussitôt après leur commune délivrance.
Le frère et la sœur n'avaient songé d'abord qu'à se réjouir avec lui de leur bonheur ; mais une fois la première joie passée, Ritter sentit se réveiller en lui le souvenir de ses intérêts si gravement menacés.
Appuyé sur la balustrade de bois qui servait de balcon, il gardait depuis quelque temps le silence, lorsque Christian, dont les regards se promenaient sur la campagne, se détourna tout a coup, et dit :
—Jusqu'où s'étend votre domaine, monsiem^ Ritter?
76 sors LA TONNELLE.
Celui-ci tressaillit comme si celle demande lui eût révélé la pensée secrète de son hôte.
— Ah! vous voudriez connaître ce que vous rapporterait déterre le gain de votre procès? dit-il avec quelque amertume.
— Surmoname ! je n'y ai point songé, reprit Loffmann déconcerté.
— Il ne faut point rougir pour cela, dit Ritter ; chacun a confiance dans son droit. Je vais vous montrer les limites du domaine.
Et il se mit à lui désigner, Tun après l'autre, les bois, les champs, les prés qui en faisaient partie.
— C'est une propriété merveilleusement aménagée, fit observer Christian.
— Aussi y ai-je mis tout mon temps et toute mon intelligence, répliqua le fermier. J'espérais exécuter bien d'autres améliorations ; mais qui sait combien de jours je dois encore passer ici? cette terre a déjà cessé peut-être de m'appartenir...
Comme il achevait ces mots, Florence entra. Elle était troublée, et tenait à la main une lettre portant le timbre de Manheim.
— Est-ce de M. Littoff? s'écria Michel en pâlissant.
— De lui, répondit la jeune fille.
— Alors, le jugement est prononcé, et nous allons savoir.
Il étendit, pour prendre la lettre, unemain qui tremblait; mais Florence saisit cette main dans les siennes, et, jetant à Loffninnn un regard timicU» :
LISE Mil DANS LKS INLAGES. il
— Ah ! quoi qu'il arrive, dit-elle, n'oubliez point que vous avez renoncé a la haine.
— Cette lettre ! donne cette lettre ! interrompit Michel agité.
La jeune fille recula d'un pas.
— Promettez d'abord de vous soumettre sans rancune a ce qui a été décidé, dit-elle plus vivement.
Et montrant du doigt, au pied de la colline, le sapin aux branches duquel pendaient encore les débris du ballon, elle ajouta :
— Rappelez-vous la nuit passée au-dessus des nuages !
Ritter et Loffmann se regardèrent. Il y eut un instant d'hésitation, puis tous deux se tendirent la main.
—Oui, s'écria Michel, il ne sera point dit que le danger seul a ouvert nos cœurs à la miséricorde ! Sauvés par la bonté de Dieu, prouvons-lui notre reconnaissance par notre soumission. Christian Loffman, nous avons laissé notre inimitié là-haut; ne la reprenons pas en nous retrouvant sur la terre. Quoi que cette lettre annonce, je déclare que je Taccepterai sans colère.
— Et moi, je la bénirai de m'avoir assuré un ami, ajouta Christian , dût-elle assurer la ruine de toutes mes espérances,
Florence tendit alors la lettre à son frère, qui l'ouvrit d'une main ferme, la parcourut et pâlit légèrement. La jeune fille fit un mouvement.
— Vous êtes chez vous, monsieur Loffman, dit le fermier en se tournant vers le jeune homme.
78 sous LÀ TONNELLE.
— Ainsi les juges ont décidé en ma faveur ! s'écria celui-ci avec un éclair de joie.
— Voici l'arrêt.
Christian prit le papier que lui tendait Michel.
— Désormais, continua le fermier , vous êtes le maître de ce qui a appartenu à votre cousin; son domaine est à vous...
— Un domaine ne vaut point le bonheur d'un ami! interrompit Loffmann qui déchirait le jugement.
Ritter le regarda étonné; Florence joignit les mains.
— Oui, reprit le jeune homme, je suis entré ici comme un hôte, je n'y resterai pas comme un ennemi. Celui qui m'a reçu avec tant de générosité désignera lui-même un arbitre pour régler nos droits.
—Moi ! dit Ritter attendri; ah! quipourrais-je choisir?...
Loffman tourna un regard plein de tendresse vers Florence, qui baissa les yeux; puis, prenant la main du fermier :
— C'est à celle qui a formé l'amitié d'en resserrer a jamais les nœuds, dit-il, et de rendre entre nous le partage facile.
— Comment cela? demanda Michel.
— En faisant que les amis deviennent des frères.
Ritter regarda Florence en souriant , connne pour l'interrogur du regard, et la jeune lille confuse se jeta sur son cu^ur en tendant la main à Loffman.
ottr-