‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 3 sur 37 · LE CHIRURGIEN DE MARINE · texte numérisé non relu

LE CHIRURGIEN DE MARINE

j'ai pleuré de joie, parce que j'y lisais votre éloge, et qu'elle pouvait lever bien des obstacles; mais pourquoi aurais-je songé à avoir des renseignements sur votre vie? Avais-je pense à vous en donner sur la mienne î Je vous connaissais mieux que nul autre, car je vous aimais plus. Je n'ai pu empêcher cette démarche qui vous a irrité ; j'ai eu tort, puisque vous avez soufifert ; mais vous me pardonneriez une faute, ne pouvez-vous me pardonner un malheur ?

Ces mots avaient été prononcés avec une si angélique douceur; il y avait dans le geste, dans la voix, dans le regard de miss Fanny, une vérité si saisissante par sa simplicité, une douleur si sincère, et pour ainsi-dire, si modeste, qu'Edouard en demeura frappé. Son ressentiment s'amortit contre cette soumission. Il arrivait furieux, la main levée, et il trouvait un enfant à genoux, qui lui prouvait d'un mot son innocence, et lui demandait néanmoins pardon. Quelle colère ne se serait brisée devant cette humble tendresse? Il prit les mains de miss Fanny, et les serrant contre sa poitrine :

— C'est vrai, dit-il, je suis un fou, et vous un ange, ne m'en voulez pas. Mais l'idée d'une défiance de votre part m'a mis hors de moi : j'ai été trop prompt. C'est encore cet homme que j'aurais du accuser. Toutes les fois qu'un ennui m'arrive, je devrais penser à lui, je le trouve partout sur mon chemin.

— Ne le jugez pas^ au nom du ciel ! Edouard^ ne le jugez pas encore; attendez à le mieux connaître.

— Quel qu'il soit, devrais-je le remercier du mal qu'il m'a fait ?

— Peut-être, mon ami.

— Je ne vous comprends pas, Fanny.

— Aussi ne vous ai-je point demandé de me comprendre, mais de me croire, dit-elle, avec un irrésistible sourire.

Edouard fut entraîné.

— Vous avez raison, Fanny ; c'est moi qui suis un insensé de vous tourmenter ainsi. Vous voyez, je suis si peu accoutumé au bonheur, que je ne sais point m'en servir; je le gâte et le gaspille sans raison, pardonnezmoi. Je sens combien je vous méritais peu...

— Allez, interrompit gaiement la jeune tille, en posant sur les lèvres de Launay deux mains qu'il baisa avec amour ; je vous pardonne, mais ne péchez plus.

Les deux amants s'assirent ensuite l'un à cùté de l'autre et commencèrent une de ces conversations impossibles à redire, mélange de mots sans suite, de gestes joueurs, de folies sérieuses et de lutineries caressantes. Leur amour paraissait doublé, car c'est là Veilet ordinaire de ces querelles. Il semble alors que la passion, comme un enfant qui a boudé longtemps et auquel on ^ienl(le pardonner, clicrche à faire oublier sjs l'auto^

J.h (.IlliaiVGlL.N DE iMAlU.NK. \>)

par mille gentillesses. Fanny et Edouard se livrèrent à toutes les puérilités ravissantes habituelles à de tels entretiens. Rèves^ souvenirs^ confidences, idolâtries, rien ne fut oublié ; puis il fallut savoir qui d'elle ou de lui aimait le mieux ; éternel débat des amants toujours soulevé et jamais résolu.

— J'aime plus que vous, car je vous dois plus, répétait Launay, en jouant avec Técharpe de Fanny.

— On ne peut jamais devoir plus que le bonheur.

— Moi, j'aime en vous votre douceur, votre intelligence, votre beauté; mais vous que pouvez-vous aimer en moi?

— J'aime votre amour.

— Ah ! oui, aimez cela, Fanny, s'écria le jeune homme, aimez cela, car c'est la seule chose que je sois sûr de ne perdre jamais; vous avez raison, c'est là mon charme ; aimez mon amour, car il est immense, car c'est le premier, le seul que j'aie ressenti.

— Le premier, le seul, répétait Fanny, en secouant la tête, et cependant cette main porte une bague d'alliance.

— Cet anneau ? Ah ! n'en soyez point jalouse ; ce n'est qu'à défaut de vous, qu'il me procurera une fiancée, et alors mon infidélité ne pourra vous blesser : Mon ombre^ comme celle dupoëlc^ voyagera sur Vaile des vents^ couverle d'un nuaye sombre.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien^ rien^ enfant; ne nous occupons que du présent^ parlez-moi de votre tendresse^ si vous m'aimez toutefois^ car vous ne me Tavez point encore dit.

— Méchant^ murmura-t-elle, souriante et confuse.

— Méchant^ veut dire je vous aime un peu, n'est-ce pas ? Et pourtant, mi^s, vous êtes trop bien élevée pour m'aimer devant le monde ; quand nous ne sommes point seuls, et que je cherche à vous parler du regard, vous baissez vos grandes paupières comme une pensionnaire en visite, et vous faites de vos longs cils une sorte d'éventail à votre cœur. Parmi vous, cela s'appelle, je crois, décence, mais, dans le dictionnaire, ma belle miss, cela se nomme hypocrisie.

Et Fanny de se récrier.

— Hypocrisie, miss, répétait Edouard en souriant, et de la moins logique ; car pourquoi cacher Tamour quand vous ne cachez point l'amitié ? Vous souriez à M. Burns, et non à moi ; vous lui accordez des faveurs que vous me refusez.

— Lesquelles donc ?

— Mille : par exemple, cette écharpe que je tiens, c'est lui qui vous Ta donnée ; porteriez-vous ainsi un présent de moi?

— Quelle différence !

— Je n'eu vois pas; pourquoi ne nraccordez-vous pas

LE CillKUllGlEN DE MAKLXE. 47

aussi cette joie? Laissez-moi vous donner une agraffe pour cette écharpe^ Fanny : chaque fois que je vous la verrai^ je me dirai que vous voulez établir une douce égalité entre M. Burns et moi.

— Plus tard^ répondit la jeune fille prête à céder.

— Je vous renverrai ce soir;, dit Edouard. Quelqu'un entra.

Une heure après^, Launay fouillait dans un écrin richement garni et en retirait un magnifique camée que Fanny reçut le jour même^, avec un billet qui ne contenait que ces mots :

(( C'est un bijou de famille^, il appartenait à ma mère^ c'est elle qui Tofl're à sa fille. »

Ainsi que le jeune homme Tavait prévu^, ces deux lignes levèrent les derniers scrupules de la jeune fille^ et^ lorsqu'il descendit le soir dans la salle commune où les baigneurs étaient réunis, il aperçut miss Morpeth .trop entourée pour qu'il pût lui parler, mais qui le cherchait des yeux; le camée retenait son échaipe. Edouard la remercia d'un regard plein de reconnaissance et d'amour.

Dans ce moment Burns entra. Après avoir salué tout le monde, il s'approcha de miss Morpeth; en se penchant vers elle pour lui parler, ses yeux rencontrèrent le camée, et il s'arrêta tout court.

— Qu'avez-vous ? demanda Fanny étonnée.

-i8 NOUVELLES.

— Je ne vous connaissais pas ce bijou^ dit-il en désignant Tagrafe du regard.

Miss Morpeth devint confuse.

— Depuis quand est-il en votre possession ?

— D'aujourd'hui seulement.

Il s'approcha davantage^ et l'examina plus attentivement.

— A qui l'avez-vous acheté ?

— Je ne l'ai point acheté^, murmura la jeune fille n'osant lever les yeux.

M. Burns fit un brusque mouvement de surprise.

— On vous l'a donné ?

Elle ne répondit pas.

Il laissa échapper un geste de mécontentement et parut près d'adresser un reproche^ mais comme s'il eut senti que le lieu n'était point favorable pour une explication :

— Nous en reparlerons^ veuillez^ dit-il^ seulement me confier un instant ce camée.

Miss Morpeth tremblante le détacha et le lui remit. M. Burns le considéra longtemps avec une attention singulière; il le retourna en tous sens^ examina les moindres détails d'un air d'incertitude^ mais tout à coup un souvenir sembla l'illuminer ; il posa le doigt sur une aspérité imperceptible et le camée s'ouvrit; il ne put retenir une exclamation. Fannv sui>ail tous ses mou^e-

i-K (JiiKLiuiiKN luo maium:. 49

ments avec une sorte d'épouvante. 11 se tourna brusquement vers elle.

— D'où M. Launay a-t-il eu ce bijou ?

— Il lui a été laissé par sa mère.

— Il vous a dit cela?

— Il me Ta dit.

Le front de l'Anglais s'assombrit^ il s'éloigna tenant toujours l'agrafe, et se mit à se promener dans le fond de la salle. Ses yeux se portaient alternativement du camée sur Launay, qui, placé à quelque distance, n'avait rien remarqué. Enfin il parut prendre une résolution subite et se rapprocha du cercle des baigneurs.

Dans ce moment, un Français parlait de l'expédition de VEuphrate et des dangers que couraient les explorateurs au milieu de ces peuplades sauvages.

— Les dangers auxquels on est exposé en Europe ne sont guère moins grands, fit observer M. Burns, et il est peu de voyageurs qui n'aient couru risque de la vie au moins une fois.

— Sur les routes d'Angleterre peut-être, répondit le Français mécontent d'avoir été interrompu.

— En France, monsieur, il n'y a pas encore douze ans que moi, qui vous parle, j'y ai été assassiné.

Les femmes poussèrent une exclamation d'effroi et de curiosité.

— VouS; ^ ous ! comment cela ?

Tous les sièges se rapprochèrent^ et le cercle se resserra autour de M. Burns.

— C'est un événement fort simple^ reprit-il^, quoiqu'il ait eu pour moi des suites cruelles. Après être débarqué à Brest Je parcourais la Bretagne en chaise de poste^ j'étais seul et porteur de 400;,000 francs, en bank-notes. Nous devions traverser une'grèye immense appelée grève de Saint-Michel.

Launay qui était resté à l'écart et étranger au mouvement qui s'était fait autour de M. Burns, tressaillit au nom que celui-ci venait de prononcer ; il leva la tête et prêta l'oreille. L'Anglais, qui avait tout vu, continua :

— Quand nous arrivâmes à ce passage, la nuit se trouvait déjà avancée, et l'obscurité était profonde. La chaise de poste commença à rouler sur le sable humide sans que l'on entendit le bruit des roues, ni celui des chevaux. Il y avait quelque chose d'étrange dans cette situation, je me sentais emporté comme par enchantement à travers les ténèbres; à ma droite et sur une ligne immense, je voyais des formes blanches et mouvantes qui paraissaient et disparaissaient alternativement. Une rumeur confuse semblable à celle d'une multitude, venait de ce coté ; c'était le bruissement de la marée qui descendait. Je roulais ainsi depuis dix minutes, tout occupé du spectacle bizarre que j'avais sous les yeux, lorsque la voiture passa devant un rocher ac-

LK CllinUlUilEN DE MAIUNE. M

croupi au milieu de cette plaine de sable, comme un sphinx égyptien dans le désert. — l'Injlas ! me cria le postillon, en me montrant avec son fouet lecueil énorme. Ce nom devait rester dans ma mémoire. A peine avionsnous dépassé le rocher, que la chaise de poste s'arrùta subitement, j'entendis un cri et le bruit que fait la chute dun homme, je m'élançai à la portière, mais je n'eus le temps de rien voir ; je retombai à Tinstant dans la voiture, la tête brisée et baigné dans mon sang.

Un long murmure d'horreur interrompit M. Burns. Il tourna les yeux vers Launay, celui-ci n'avait point quitté la même place, mais sa pâleur était effrayante.

11 reprit :

— Lorsque je revins à moi, plusieurs jours après, je sus que des pêcheurs m'avaient recueilli sur la grève, où Ton avait trouvé ma voiture pillée et le postillon mort. Je fus trois mois à me rétablir de ma blessure.

— Et l'on ne put découvrir vos assassins ? demandèrent plusieurs personnes en même temps.

— Les recherches qui furent faites alors n'amenèrent aucun résultat. J'avais pourtant quelqu'espoir, car, parmi les objets volés, se trouvait une cassette qui contenait plusieurs bijoux faciles à reconnaître, entre autres, un camée semblable à celui-ci.

M. Burns montra l'agraffe qu'il avait gardé à la main. On se penchait déjà pour l'examiner, lorsque miss Fanny

,j-2 >UCYELLES.

poussa un cri : tous les yeux se tournèrent vers l'endroit qu'indiquaient ses regards; Edouard Launay s'appuyait au mur^ prêt à perdre connaissance.

— Qu'a-t-il? s'écria-t-on de tous côtés. M. Burns se leva.

— Je puis vous l'apprendre...

— Mon père!... s'écria Fanny en s'élançant vers lui éperdue et les mains suppliantes.

L'Anglais s'arrêta et la reçut dans ses bras presque évanouie. Mais à ce cri tous les spectateurs s'étaient détournés stupéfaits. Launay lui-même l'entendit^ il se redressa comme un spectre^ écarta ceux qui l'entouraient et apercevant M. Burns qui soutenait la jeune fille :

— Son père ! répéta-t-il avec égarement ; mon Dieu, son père !

Il chercha un instant autour de lui d'un œil éperdu, et s'élançant vers la porte, il disparut.

Yl

Les soins que M. Burns fut obligé de faire donner dans les premiers instants à miss Morpeth^ qui venait d'être saisie de spasmes^ le détournèrent de toute autre pensée. Sa fille^ car nous pouvons désormais lui donner ce nom, venait enfin de s'assoupir; il Tavait quittée un instant et se promenait pensif dans la chambre qui précédait celle de Fanny, lorsque la porte s'ouvrit doucement et Edouard Launay parut sur le seuil. M. Burns recula de surprise et presque d'effroi. Le jeune homme s'arrêta ; il y avait tant d'humilité dans son attitude que l'Anglais en fut rassuré.

54f NOUVELLES.

— Vous ne m'attendiez guère^ sans doute, monsieur^ dit Edouard à voix basse.

— Il est vrai : les assassins ont d'habitude plus de prudence.

— Aussi en aurais-je davantage^ si j'étais un assassin^ mais je tiens à vous détromper^ monsieur.

M. Burns secoua la tête.

— Ah! ne vous pressez point de juger; ce que je vais vous dire me laisse assez coupable pour qu'on me croie. Du reste^ monsieur^ la preuve que je n'ai point trempé dans ce crime est facile ; à l'époque où il fut commis, je me trouvais, depuis un an, dans les mers du Sud. Ces actes de services en font foi.

L'Anglais jeta les yeux sur le papier que Launay lui présenta.

— D'où vient donc alors ce camée? demanda-t-il, pourquoi votre trouble en écoutant tout à l'heure mon récit? Il est évident que vous avez eu connaissance du crime,, si vous n'y avez pris part.

— J'en ai eu connaissance.

— Vous avez remis une agrafe à miss Morpeth comme un héritage de famille; est-ce votre famille que je dois accuser ?

Launay frémit; une justification à laquelle il n'avait point songé lui était indiquée!... Mais il eut honte de celte pensée.

LE CHIRURGIEN DE MARINE. oo

— Non, non ! dit-il, ma famille fut toujours respectée et digne de Têtre,

— Quelle part avez-vous donc eue au crime, malheureux?

— J'en ai accepté Tliéritage, voilà ma faute. Ecoutezmoi, monsieur, mes instants sont précieux et je n'ai point de temps à perdre.

M. Burns lui fit signe qu'il Técoutait. Alors Launay lui raconta tout ce qui s'était passé. La révélation de Pierre Cranou, sa mort, les recherches qu'il avait faites d'après ses indications dans l'Irglas; enfin, leur succès. Quand il eut achevé cette longue confession dans laquelle il ne négligea aucun détail, il présenta à M. Burns un portefeuille et un écrin.

— Vos quatre cent mille francs ont été placés sur TEtat, continua-t-il, vous en trouverez là les reçus avec un acte de ma main qui vous en confère la propriété. L'écrin renferme le reste de ce qui vous avait été enlevé.

M. Burns examina les papiers et l'écrin. Lorsqu'il se fut assuré que rien ne manquait :

— Monsieur, dit-il à Launay avec un certain embarras, ce que vous venez de me raconter est si étrange, cette restitution est pour moi si imprévue, que je ne sais quels sentiments vous témoigner, et si je dois vous adressez des remerciements ou des reproches; vous avez commis une faute grave.

— Un crime, monsieur, interrompit .Edouard, un crime. Ah! je ne cherche point à farder la vérité. Après la confidence de Cranou, j'ai lutté quelque temps, mais sans succès; je ne pensais qu'au trésor caché. Chaque nuit je voyais Tlrglas dans mes rêves, j'y apercevais la cassette et le portefeuille. Quand un chef brodé d'or me rendait à peine mon salut , quand une femme élégante passait près de mon humble uniforme sans se détourner, j'entendais en moi une voix qui criait : Vlrglasf VIrglas/Lk était tout; les saints polis, les équipages, les sourires de femmes ! Pour devenir riche, il me suffisait, comme dans les contes de fées, de dire : Je veux! Je n'avais, nouveau Moïse, qu'à frapper le rocher, j'en faisais couler un ruisseau d'or ! et pour cela, il ne fallait ni tuer, ni parjurer son nom, mais seulement essuyer le sang dont un autre avait taché le trésor et l'emporter sans rien dire. Je succombai. Mais avec ma pauvreté je perdis mon repos; une ombre me suivait partout! A chaque instant il me semblait qu'une voix allait me dire : Rends-moi ce que tu as volé. Je ne marchais plus qu'avec du poison, résolu de ne pas survivre à ma honte, si j'étais découvert. Je me répétais en vain que mes craintes étaient insensées, que le propriétaire de ses richesses ne vivait plus; malgré tout, j'avais peur comme les enfants ont peur la nuit, par instinct et sans savoir pourquoi.

Page 1