‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · LA LETTRE DE RECOMMANDATION · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE RECOMMANDATION

Une neige épaisse couvrait la lerre, le vent sifflait fortement à travers les arbres dépouillés, et, bien qu'on se trouvât au milieu du jour, la campagne était déserte.

Un seul piéton suivait la grande route qui conduit de Valognes à Briquebec. C^était un paysan jeune encore, robuste, et dont la physionomie ouverte plaisait dès le premier abord. Son costume endimanché prouvait suffi-

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sammeiit qu'il n'était point sorti pour le travail, mais pour quelque visite a faire dans le voisinage.

Antoine Méry se rendait, en effet, au château de M. de Rabou, dont la ferme allait se trouver vacante et qu'il désirait avoir à bail. Mais les concurrents étaient nombreux, et le jeune paysan n'eût point espéré réussir, sans les encouragements de maître Rovère, notaire de Valognes, qui lui avait donné une lettre pour le propriétaire.

A part cette recommandation, Antoine méritait du reste que sa demande fût prise en sérieuse considération; car, si le capital dont il pouvait disposer était faible, il y suppléait par le zèle, rintelligence et la probité.

Il apercevait déjà de loin les toitures du château de Rabou, lorsque des aboiements plaintifs frappèrent son oreille. Ils venaient d'une carrière abandonnée, ouverte à la droite du chemin. Antoine s'approclia, et distingua, au fond, un petit chien noir à demi enfoui dans la neige.

En Tapercevant, le pauvre animal se redressa sur ses pattes de derrière et redoubla ses gémissements d'appel. Méry était doué de cette sympathie instinctive qui nous porte a soulager tout ce qui souffre. H crut d'ailleurs reconnaître le chien pour celui d'une pauvre femme, sa voisine, à qui cette perte devait paraître d'autant plus sensible que c'était sa seule compagnie. Alia de s'en assurer, il appela Rrisquet; l'animal remua la queue on redoul)lant ses aboiements. Antoine, ne pou-

LA LEITRE DE KECOMMAISDATION. 1 W

vaut plus douter, regarda autour de lui ; il remarqua une sorte de sentier tournant par lequel on pouvait arriver au tond de la ravine, et s'y hasarda, non sans quehpie danger, car la pente était rapide et le givre Tavaii rendue glissante. Deux ou trois fois le pied lui manqua et il roula dans la neige ; mais il arriva enfin jusqu'à Brisquet, qui était sans doute tombé dans la ravine; car il avait deux pattes blessées et le froid l'avait saisi au point de lui ôter tout mouvement.

Antoine le prit sous un bras, remonta en s'aidant de son autre main, et continua sa route vers le château de M, de Rabou.

Ce dernier, qui avait longtemps servi dans la marine où il était parvenu au grade de vice-amiral, n'habitait le pays que depuis quelques mois; cependant on y connaissait déjà son humeur brusque, irritable, mobile. Sa bonté même était enveloppée d'une rudesse qui la rendait redoutable. Facile à contrarier, il devenait alors inabordable, et les qualités de son cœur étaient, pour ainsi dire, annulées par les défauts de son caractère.

Antoine, qui le connaissait de réputation, eut soin de laisser Brisquet dans rantichambre et de se faire annoncer comme venant de la part de maître Rovère. Le domestique fut longtemps absent; enfin il revint ouvrir la porte de Tamiral, et fit signe au paysan d'entrer. Mais celui-ci s'arrêta sur le seuil en entendant la voix de M. de Rabou, qui se plaignait d'être dérangé.

— Que les cinq cents diables le brûlent ! s'écriait le vieux marin ; on ne peut déjeuner en repos!...

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Et se tournant vers Antoine, il ajouta d*nn accent brutal :

— Eh bien ! qu'y a-t-il encore, que me veux-tu?

— Faites excuse, amiral, dit Antoine en saluant du pied et voulant se retirer, je reviendrai plus tard.

— Non, parle, puisque te voilà, reprit M. de Rabou ; tu viens de la part du notaire de Valognes?

— Oui, amiral.

— Et tu m'apportes une lettre?

— La voici.

Le vieux marin la prit avec un certain empressement.

— Pardieu ! je suis curieux de savoir s'il a terminé l'affaire du petit bois, grommela-t-il... Je ne serai tranquille qu'une fois Tacte de vente signé...

Il avait ouvert la lettre qu'il commença à lire, puis qu'il parcourut plus rapidement jusqu'à la fin.

— Comment, rien ! s'écria-t-il en arrivant à la signature; Dieu me damne!... il n'y aura plus pensé!... Que les cinq cents diables le brûlent!.,. Ces garde-notes se ressemblent tous. Et il ne t'a rien dit?

— Rien, amiral.

— Tu n'as point d'autre papier?

— Aucun !

M. de liabou jeta la lettre sur la table en frappant du poing.

— Et je me suis fié à lui! s'écria-t-il; que les cinq cents diables le brûlent ! j'aurais dû traiter moi-même l'affaire. Je la traiterai... ; oui... je veux aller aujour-

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