LA LETTRE DE RECOMMANDATION
d'hiii même chez le baron. Ordonne (l\atteler mon cabriolet, Firmin.
— Le domestique sortit, et Tamiral se mit h faire les cent pas dans le salon en continuant contrit le notaire ses récriminations entrecoupées de son invariable souhait : — Que les cinq cents diables le brûlent!
L'embarras d'Antoine Méry devenait extrême : il tournait son chapeau sans'savoir s'il devait se retirer ou parler, lorsque les regards de M. de Rabou s'arrêtèrent sur lui.
— Eh bien! et celui-là, s'écria le vieux marin, d'où sort-il donc pour dégeler ainsi?
Le paysan regarda à ses pieds, et s'aperçut alors, avec effroi, que la neige dont il s'était couvert en descendant au secours de Brisquet venait de fondre à l'atmosphère plus chaude du salon, et avait formé une longue traînée sur le magnifique tapis qui en garnissait le parquet. Il voulut reculer vers la porte; mais le mai était fait.
— Que les cinq cents diables te brûlent! s'écria l'amiral, trouvant une occasion naturelle de placer son anathème habituel; pourquoi es-tu entré? que viens- tu faire ici ?
— Pardon, amiral, dit Antoine déconcerté; j'étais venu... J'aurais voulu... Je désirais vous parler de la ferme.
— Quelle ferme ?
— La Petite -Pommeraie... qui va se trouver vacante.
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— Qui t'a dit cela?
— Mais... tout le monde, amiral.
— Tout le monde est fou...
— Cependant M. Rovère m'a aussi assuré...
— Ah ! M. Rovère s'occupe de me chercher des fermiers pour la Petite-Pommeraie! interrompit le marin; probablement, parce que je ne l'en ai pas chargé!... Et c'est lui qui t'envoie?
— Oui, amiral.
— Eh bien ! tu lui diras que je n'ai besoin de personne pour trouver un fermier.
— Comment?
— Que je prétends le choisir moi-même!
— Alors, amiral...
—, Et que je ne prendrai pas ainsi le premier venu sans être sûr de sa capacité et de sa bonne réputation.
— Aussi était-ce de ça que M. Rovère parlait dans sa lettre, fit observer Antoine avec plus de fermeté.
— Ah! oui, reprit Tamiral, une lettre de recommandation, ça se donne h tout venant comme un passeport.
— M. Rovère y met plus d'attention, objecta Antoine.
— Parce qu'il t'a recommandé, répliqua le vieux marin ironiquement.
Le paysan rougit.
— L'amiral n'a pas lu la lettre, dit-il.
— Mon Dieu! je sais d'avance ce que j'y trouverai, reprit M. de Rabou ; on fait valoir sans doute que tu es jeune...
LA LEITRE DE UECOMMANDATlOrV. lo.'î
— En effet.
— Eh bien! je préfère, moi, un vieux cultivateur qui a de l'expérience. On ajoute que tu es probe, laborieux.
— Il est vrai.
— J'aime mieux un fripon paresseux, mais riche, qui me donnera des garanties positives. Le loyer est toujours plus sûrement hypothéqué sur les meubles que sur la conscience.
— Et M. Tamiral a-t-il trouvé le riche fermier qu'il désire? demanda Antoiue avec un peu d'émotion.
— Oui, répliqua le marin; le gros Paturot m'a fait des propositions; je les accepterai.
Méry ne répliqua rien. Quelque cruel que fût pour lui ce désappointement, il n'était pas homme h insister après une pareille déclaration ; il exprima brièvement son regret, rouvrit la porte du salon que l'amiral l'empêcha de refermer, et traversa l'antichambre.
Il allait sortir, lorsqu'un grognement plaintif se fit entendre. Il tourna la tête, et aperçut Brisquet, que, daus sa préoccupation, il avait oublié, et qui se traînait vers lui avec peine.
Antoine se baissa pour le prendre dans ses bras. L'amiral, qui s'était arrêté à la porte du salon, lui demanda ce que c'était que ce chien blessé. Le jeune paysan raconta comment il l'avait trouvé en venant au château.
— C'est donc là ce qui t'avait couvert de givre et de neige? répliqua M. de Rabou d'un ton moins bourru ;
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et pourquoi diable t'exposer à te casser le cou pour ce chien?
— Puisqu'il souffrait, monsieur Tamiral, répliqua Antoine.
— Et que vas-tu en faire, maintenant?
— Je connais sa maîtresse.
— Ah ! je comprends alors ; tu espères être récompensé.
— Faites excuse, amiral, c'est une pauvre femme ; mais je n'en serai pas moins payé de ma peine.
— Comment cela?
— Je la rendrai si contente ! L'amiral regarda le paysan en face.
' — Ah! tu tiens à cela, lui dit-il d'un ton radouci... Comment t'appelles-tu?
— Antoine Méry.
— En effet, c'est le nom que j^ai vu dans la lettre de maître Rovère... Et tu aurais désiré la ferme de la Petite-Pommeraie?
— C'était toute mon ambition, amiral, répondit Antoine avec un soupir; là, j'aurais pu élever mes trois enfants.
— Tu as trois enfants? c'est un malheur!
— Un malheur! répéta le paysan étonné; faites excuse, amiral, ils sont tous trois bien portants.
— Oui, mais il faut les nourrir...
— Certainement... C'est ce qui encourai^e à travailler! Si seulement je pouvais avoir une ferme, ils ne manqueraient de rien : mais, comme disait tout à l'heure