LE PRÉCEPTEUR SANS LE SAVOIR
entendit sa toux douloureuse, il ne put retenir un mouvement.
« — Vite, vite! s*écria-t-il en se tournant vers les dames assises à ses côtés; aidez-moi à lui ôter ces vêtements mouillés; nous Tenvelopperons dans vos pelisses. Il y a eu répercussion , le poumon droit commence à se prendre; il fondrait ramener la vie à Textérieur... Alfred, passez-moi le flacon que vous trouverez dans la poche de la calèche, là, près de vous. »
En parlant ainsi, il avait déshabillé Etienne, aidé par la plus vieille dame, et il se mit à lui frotter tout le corps avec la liqueur du flacon. Quand l'enfant parut réchauffé, il Tenveloppa dans plusieurs vêtements dont se dépouillèrent ses compagnes de route, fit signe au jeune homme appelé Alfred qui se hâta de descendre, et étendit le petit malade a sa place sur les coussins. 11 se tourna alors vers moi, me demanda si j'étais encore loin de ma demeure , et, sur ma réponse, donna ordre au cocher de continuer doucement.
Je suivais près de la portière en le remerciant, et ne songeant plus a mon ànesse, lorsque le jeune homme qui avait quitté la voiture me la ramena. Nous continuâmes ainsi jusqu'à Thann. La pluie tombait toujours comme le jour du déluge , mais je n'y prenais point garde; mes yeux ne quittaient pas l'intérieur de la calèche où Tenfant était couché. Le monsieur aux cheveux blancs, penché sur lui, l'observait avec attention, suivait ses moindres mouvements; enfin il me fit signe que tout allait bien. La respiration du petit commençait
à se dégager, des gouttes de sueur se montraient sur son visage, et de plus nous arrivions. L'étranger porta lui-même le petit malade dans un lit qu'il avait fait chauffer, et au bout de quelques minutes il était endormi.
Je cherchais des mots pour le remercier ; il m'interrompit tout à coup.
« — Ne songez point à cela , dit-il ; mais allez vousmême changer d'habits. — Vous permettrez a mon fils d'en faire autant; le voici qui monte. »
Le jeune homme rentrait, en effet, chargé de son porte-manteau. Je me rappelai alors qu'il avait fait la route à pied près de moi, et que dans mon inquiétude je n'y avais point pris garde.
c( — Mon Dieu! si monsieur allait prendre mail m'écriai-je.
« — Pourquoi cela? reprit le médecin ; il est jeune et fort: avec des vêtements secs et un peu de feu, il n'y paraîtra plus.
c( — Mais pour([uoi s'est-il exposé a la pluie?
(( — Ne fallait-il pas faire place? reprit le vieillard en souriant; et vouliez-vous que Thomme bien portant laissât dehors l'enfant malade?
« — La voiture vous appartenait, répli(|uai-je tout ému, et quand vous y auriez gardé votre fils de préférence au mien, il n'y aurait eu rien à dire: c'était justice. »
Le médecin me regarda, et, prenant ma main .
« — Ne croyez pas cela, monsieiu', dit-il avec une
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gravité amicale; et soyez sur qu*il n'y a jamais de justice où il n'y a pas d'Iiuinanilc. »
Il ne me permit pas de répondre, et m'envoya quitter mes habits. Je le relins encore une heure avec sa famille, que je forçai a accepter quelques rafraîchissements; puis il repartit après m'avoir complètement rassuié sur le compte du petit.
De fait, son sommeil continuait aussi tranquille. Il était évident que les soins donnés si à propos avaient arrêté le mal à sa naissance et venaient de le sauver.
Je ne sais si vous avez remarqué ce que produit une grande inquiétude suivie d'un grand bonheur : ça vous attendrit et ça vous fait réfléchir; vous vous sentez comme un besoiu d'être meilleur pour mériter votre joie. J'étais donc la, près du lit du petit, le cœur tout brouillé^ pensant à cette pauvre famille et à cette belle maxime, qu'il n'y a jamais de justice là où il ny a pas dliuma' nité^ quand tout à coup un souvenir traversa mon esprit ! Je venais de penser h la veuve Lorin et à sa petite fille.
Elles aussi avaient besoin de secours, et, au lieu de leur en apporter, je restais renfermé dans mon droit comme l'étranger aurait pu rester dans sa calèche. Le rapprochement me saisit le cœur. J'étais dans un moment où l'émotion vous reud superstitieux : je me figurai que si j'étais sans pitié pour la veuve, le bon Dieu serait sans pitié pour mon gaçon et qu'il ne guérirait pas ! Cette idée me prit si bien à la gorge que, malgré la pluie qui continuait à tomber, je courus à l'écurie, je
montai à cheval, et j'arrivai à Mulhouse chezravocat au moment où il allait se coucher. Quand je lui dis que je venais reprendre les pièces, il me crut fou; mais peu m'importait: dès que je les eus souslebras, je me sentis content de moi et tranquille. Je mis ma monture au galop, et j'arrivai à Thann ventre à terre. Etienne continuait h dormir comme un chérubin.
Vous connaissez le reste. Au lieu d'être payé tout de suite, j'ai été payé en dix années par M"^^ Lorin, dont le commerce a prospéré et dont la fille a grandi, si bien qu'aujourd'hui Tancien procès va se transformer en un mariage. Désormais vous comprendrez pourquoi, toutes les fois que vous me rappeliez ce que j'avais fait en votre faveur, voisine, je rougissais comme une pensionnaire; les éloges qu'on ne mérite pas vous restent forcément sur le cœur. Maintenant, me voilà confessé, et je n'aurai plus honte; car vous savez que ma bonne action ne m'appartient pas : elle est la propriété de ce brave homme que je n'ai jamais revu depuis, mais qui m'a fait sentir ce que c'était que la véritable justice, et qui a été ainsi mon précepteur smis le savoir.
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