‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · DOUZIÈME RECIT · texte numérisé non relu

DOUZIÈME RECIT

La maison de banque de MM. Varnier et d'Alouzy était connue depuis près de trente ans comme la plus sûre, sinon comme la plus importante de la place de Paris. Fondée vers le commencement de l'Empire, elle avait étendu lentement le cercle de ses affaires; mais cette lenteur même avait contribué à Ini conquérir la confiance et à mieux constater la probité scrupuleuse de ses fondateurs. L'un d'eux seulement, M. Varnier,

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avait survécu : resté associé à Edmond d'Alouzy, le fils de sou ami, il portait seul le poids des affaires et laissait le jeune homme suivre en liberté tous ses goûts. Edmond avait une imagination active mais mobile, une instruction variée mais incomplète. Incapable de persévérance, il passait à peine une heure chaque jour à la banque pour prendre rapidement connaissance du courant des affaires.

Il venait précisément d'entrer dans le bureau particulier de la direction, afin de parcourir la correspondance du jour. Un vieux commis, le père Trudaine, décachetait les lettres qu'il lui soumettait avec une brève indication, et qui étaient ensuite passées à' un jeune homme assis près de la fenêtre, devant un petit bureau.

— De la maison Yancroft d'Amsterdam, dit le vieux commis, qui présentait un compte sur papier azuré.

— Encore en hollandais? demanda d'Alouzy.

— Oui, monsieur.

Le jeune banquier fit un mouvement d'épaules.

— Décidément, il faut que je l'apprenne, dit-il avec un air de résolution irrévocable ; la moitié de nos affaires se font avec FAUemagne et la Hollande, il est impossible de rester ainsi toujours à la merci des traducteurs.

— C'est une longue étude ! fit observer le père Trudaine en relevant ses lunettes, ouvrant sa tabatière et y pétrissant, avec méditation, une prise de tabac.

— Laisse/ donc, reprit d'Alouzy nonchalanmient : (juand on sait s'y |>rendre, il suffit de quelques mois.

LES l'ROJKTS. \\)ï

Choisissez un livre allemand, étudiez-le attentivement; remarquez la formation des mots, l'arrangement des phrases; décomposez celles-ci de vingt manières, cherchez tout ce que Ton peut exprimer avec les éléments qu'elles renferment; possédez enfin complètement votre livre, et le reste viendra tout seul. Les connaissances acquises de cette manière feront comme la pelote de neige qui s'adjoint tout ce qu'elle touche, et se grossit a mesure qu'elle avance.

— Mais pour une étude aussi sérieuse, il faut beaucoup de temps, objecta Trudaine.

— Du temps ! répéta Edmond en s' animant, à qui manque-t-il, sinon k ceux qui veulent le perdre? Avezvous jamais calculé le nombre d'heures gaspillées, faute de régularité dans nos habitudes, d'exactitude dans nos arrangements, de conscience dans nos efforts ? Tenez une seule de vos semaines en partie double, et vous serez effrayé de la perte de minutes qu'il faudra porter au passif. La journée arithmétique a vingt-quatre heures ; retranchez six heures pour le sommeil ; deux heures pour les repas, deux heures pour la promenade ou les visites, il restera encore quatorze heures. En supposant que j'en donne huit aux affaires, j'en aurai toujours six pour l'étude de Tallemand et du hollandais.

— Et votre santé ne souffrira-t-elle point d'un tel travail? demanda le vieux commis.

— Non pas, si je la gouverne avec sagesse, répliqua d'Alouzy, si j'évite les veilles, les longs repas, les alternatives de repos absolu et d'activité forcée. Le

corps humain est une machine ; épargnez-hii les brusques changements, les secousses, et tout ira à souhait. Une horloge ne se dérange point parce qu'elle marche, mais parce qu'elle est mal montée. Je veux, du reste, prouver par un exemple ce que peut la méthode, et je m'engage à comprendre, d'ici à six mois, toutes vos correspondances d'outre-Meuse et d'outre-Rhin.

A ces mots, le jeune banquier se leva, prit son chapeau, sa badine à pomme d'or, et quitta le bureau.

Trudauie regarda la porte se refermer, frappa sur sa tabatière, et laissa éclater un petit rire contenu.

— As-tu entendu, Julien? demanda-t-il a demi-voix au jeune commis, toujours occupé a enregistrer les lettres qui lui avaient été remises.

— Parfaitement, monsieur Trudaine, répondit-il.

— Et tu te laisses prendre à cela ?

— Mais il me semble que les raisons données par M. d'Alouzy...

— Sont excellentes, n'est-ce pas? Aussi je tangage à Técouter. Il a toujours de merveilleux projets qui n'aboutissent a rien, faute de pratique. Son esprit me produit l'effet de ces conservatoires des arts et métiers, où Ton a, en petit, les modèles de tout ce qui s'est inventé ; c'est admirable, mais ça ne peut pas servir.

Julien s\ibstint de répondre, car c'était une intelligence lente qui évitait les débats inutiles par défaut de prestesse d'abord, puis par bon sens; mais, ménie en acceptant la comparaison du père Trudaine, il pensa que si la collection de petits modèles ne pouvait être

utilisée dans la pratique, elle pouvait l'être comme indication et conseil. Il se mit en conséquence à méditer les réflexions du jeune banquier sur les moyens d'apprendre les langues étrangères, sur l'emploi du temps, et le résultat de ces réflexions fut la mise en pratique de tout ce qu'Edmond d'Alouzy avait indiqué. Du reste, il n'en avertit personne : persuadé que les paroles sont inutiles là où les faits doivent prouver, il poursuivit silencieusement sa tâche.

Le plus difficile n'avait point été de se résoudre au travail et de régler sa vie d'après le plan de son jeune patron : il fallait payer un professeur, acheter des livres, et les mille francs donnés à Julien par M. Varnier suffisaient tout au plus pour ses premiers besoins. Mais le travail a aussi son exaltation. Commentant par la pratique l'excellente théorie de d'Alouzy, il trouva moyen d introduire encore plus de frugalité dans ses repas, d'économiser sur la simplicité de ses vêtements, de supporter, dans sa mansarde, le froid de l'hiver et les chaleurs de l'été. Enfin, au bout de six mois d'études assidues, il put présenter à son jeune patron la traduction des correspondances allemandes et hollandaises.

La surprise d'Edmond se changea en admiration, lorsqu'il apprit la part que lui-même avait dans ce résultat.

— Eh bien ! s'écria-t~il triomphant et en regardant le père Trudaine, quand je vous disais qu'au bout de quelques mois j'aurais appris ces deux langues ! \oi\i\ Julien qui les sait... ce qui revient au même, puisqu'il a

suivi ma méthode. Tout dépend, voyez-vous, de la direction que Ton donne à ses efforts. Je veux continuer les essais dans cette voie ; m'assurer de ce qu'il faudrait de temps pour connaître les principales langues commerciales de TEurope. Traduisant toutes le même ordre d'idées, et satisfaisant aux mêmes besoins, elles ont nécessairement des rapports nombreux, en même temps qu'un domaine borné ; leur étude doit être faciK et aurait de sérieux avantages pour celui qui la pousserait jusqu'au bout. H faudra que je suive ce projet, et dès demain je me mets résolument à l'œuvre.

Dès le lendemain, en effet, l'idée de d'Alouzy étay. exécutée, mais par Julien, qui avait compris tout le parti qu'il pourrait en tirer. M. Varnier venait déjà de lui confier les correspondances étrangères avec une augmentation notable d'appointements. Bientôt d\autres maisons lui demandèrent des traductions et des règlements de ménioires, et son jeune patron eut également recours a lui, non pour des affaires de banque, niais pour des notes à prendre dans plusieurs recueils scientifiques d'Allemagne.

De nouvelles préoccupations absorbaient, en effet. d'Alouzy, depuis quelques mois. Après avoir successiviment essayé la niusi(iue et la peinture, il venait de s'éprendre d'une violente passion pour la chimie, et de monter un laboratoire dont il ne sortait plus. Julien y alla d'abord pour lui porteries traductions dont il l'avait chargé, puis pour le seconder dans ses expériences. Suivant son habitude, Edmond en restait le plus

souvent h la théorie et s'éparc;nait ronnui de suivre l'essai indiqué. Le jeune roniniis se chargea de cet examen pratique. Il y acquit bientôt les connaissances précises dont manquait d'Alouzy, et cette adresse de manipulation qui est en chimie ce qu'est le tact en cuisine. Son patron pouvait commander le dîner, mais lui savait le faire.

Trudaine ne manqua point de le remarquer.

— M. Edmond est pour toi une providence, disait-il en riant tout bas; il t'annonce ce qu'il apprendra et te laisse l'apprendre à sa place; ses désirs de science sont un programme auquel tu es chargé de satisfaire pour lui. Continue, petit, et prie Dieu qu'il ait l'envie de devenir un grand homme, afin que tu le deviennes.

Depuis quelque temps, les spéculations scientifiques de d'Alouzy s'étaient principalement tournées vers une question soumise à tous les chimistes : il s'agissait de trouver une substance économique susceptible de remplacer la cochenille. L'industrie nationale était intéressée k cette découverte pour laquelle un prix avait été proposé. Edmond en parla quinze jours, annonça vingt expériences qui semblaient devoir le mettre sur la voie, et finit par oublier ses projets pour une nouvelle théorie de la lumière qui venait de mettre en émoi tous les physiciens du monde savant.

Cependant Julien avait saisi, dans le chaos ùcs suppositions mises en avant par le jeune banquier, quel([ues possibilités qu'il voulut vérifier. Les premiers résultats ne furent point satisfaisants; le jeune commis en avertit

196 SOLS LA TOKMiLLE.

son patron : mais celui-ci répondit qu'il ne fallait rien préjuger d'un échec ; qu'en persévérant on était sur d'arriver tôt ou tard h son but.

— Les découvertes sont comme les fruits, ajouta-t-il ; il faut leur donner le temps de fleurir, de se former, de mûrir. Quand on applique son être tout entier à une recherche, qu'on y rapporte toutes les indications, tous les hasards, que Ton fait, en un mot, de l'idée que l'on poursuit, le centre de toules ses activités, il arrive infailliblement une heure d^illumination qui vous révèle, tout à coup, le secret tant cherché. La plupart des c}*oses ne nous sont impossibles qu'à cause de notre incapacité à reporter les forces de notre individuahté sur un seul objet; on éparpille ses efforts, on poursuit plusieurs proies en même temps ; on s'énerve dans une agitation qui ne mène à rien ; au lieu de faire marcher notre esprit toujours vers le môme point de Thorizon, nous le promenons vers les quatre vents. De la notre faiblesse ! les facultés de l'homme ressemblent au paquet de verges que le vieillard de la fable fit apporter devant ses trois fils; séparez-les, vous les briserez; rassemblez-les en faisceau, elles auront une force invincible. Je le prouverai en persistant dans cette recherche que vous abandonnez, et en trouvant la substance qui doit enrichir notre industrie nationale.

Il en fut de cette résolution comme de toules celles ([uc formait d'Alouzy; mais Julien exécuta scrupuleusement ce qu'il l'avait entendu i)rojeler. UnicpuMnenl occupé (le son œuvre, il étudia ce qui pouvait y aider; il

LIÎS rUOJETS, 1*J7

interrogea les hommes spéciaux, il tenta de nouvelles combinaisons, il lit et relit mille (ois les mêmes expériences sans découragement ni impatience. Placé comme un braconnier à l'affût de la découverte, il l'attendit patiemment, en multipliant les tentatives qui devaient 1 attirer vers lui. Enlin, après bien des espérances trompeuses et des demi-succès, il atteignit le but! Un jour que ^d'Alouzy, qui ne s'occupait presque plus de son laboratoire, y était descendu par hasard, il lui présenta un fragment de laine sortant d'une teinture, découverte par lui, et que les plus habiles teinturiers avaient déclaré rouge-cochenille !

Edmond avait le cœur bien placé ; il se réjouit franchement de la réussite de Julien ; lui donna d'utiles conseils sur ce qui lui restait à faire, s'entremit luimême pour le présenter à la Commission chargée d accorder le prix, et accepta avec reconnaissance la dédicace du mémoire dans lequel, en rendant compte de ses travaux préparatoires, il déclarait tout ce qu'il avait du aux précieuses indications du banquier.

Le prix de vingt mille francs accordé au jeune commis et la proposition de commandite faite par M. Varnier lui permirent d'entrer dans les affaires pour son propre compte. Il s'occupa d'exploiter son invention et de la perfectionner.

D'Alouzy, qui venait de retirer ses fonds de la maison de banque pour les engager dans des spéculations de terrains, continua a l'entretenir de ses projets, toujours h la veille de s'accomplir, sans se réaliser jamais.

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C'était le plus souvent au bureau de la banque, où ils se rencontraient, que Tancien associé de M. Varnier développait ses plans à son jeune protégé. Le père Trudaine écoutait en égrenant son tabac et en souriant sous ses lunettes; mais lorsque d'Alouzy était parti, il prémunissait Julien contre les tentations que de pareils discours auraient pu lui donner.

— Laissez-le bâtir, sur ses terrains, des châteaux en Espagne, les seuls qu'on y bâtira jamais, répélait^ironiquement le vieux commis ; vous avez une carrière faite, n'en sortez pas. La vie est un jeu ; quand on a gagné aux premiers coups , il ne faut plus se risquer.

Ces conseils étaient prudents; mais Julien avait des raisons particulières pour ne pouvoir les écouter.

Depuis que sa persévérance lui avait f^iit gravir les premiers échelons de la" hiérarchie sociale et l'avait lié d'intérêts à son ancien patron M. Varnier, celui-ci le recevait familièrement dans son intérieur. Souvent retenu h dîner par le banquier, invité à ses soirées et devenu un des habitués de la maison, Julien n'avait pu voir avec indifférence M^^^ Fanny Varnier. Celle-ci, de son côté, lui témoignait une bienveillance d'autant plus libre quV^lle était sans arrière-pensée. Elle avait pu apprécier les excellentes qualités du jeune homme; elle savait par quels honorables efforts il avait réussi, et elle avouait tout haut Testinie affectueuse qu'elle lui accordait.

C'était beaucoup sans doute, mais Julien eut voulu davantage. Il aimait M*^^ Varnier de cet amour sans bruit qui se cache ou se maîtrise, mais n'en persiste (jueplus

LKS PROJETS. in*.)

éiiergiqiiement. Par mallieur il avait pou d'espérance. Bien que ses affaires eussent prospéré, son aisance était si loin de Topulence du banquier, et les prétentions de celui-ci pour sa lille si connues, qu'il ne pouvait songer à une demande en mariage qui Teût inévitablement brouillé avec son ancien patron. La seule ressource était d'attendre qu'une heureuse chance fit disparaître la trop grande inégalité des positions.

Après y avoir longtemps rélléchi, Julieri se décida a consulter Edmond d'Alouzy, dont l'imagination féconde lui avait fourni tant d'utiles indications.

Il trouva celui-ci en compagnie d'un négociant brésilien, avec lequel il combinait les éléments d'un notiveau projet. A la vue de l'ancien commis , d'Alouzy frappa joyeusement sur son bureau.

— Dieu soit loué! voici l'homme qu'il nous faut, s'écria-t-il; nous allons avoir de lui tous les renseignements dont nous avons besoin.

Et faisant signe à Julien :

— Venez, mon cher, s'écria-t-il, il s'agit de me faire doubler ma fortune en deux ans; vous ne pouvez pas refuser cela à votre ancien patron.

D'alouzy lui expliqua alors rapidement la spéculation projetée. Il s'agissait d'acheter au rabais, dans les maisons de commission et dans le:> halles des villes de fabrique, les étoffes démodées en France, et d'aller les revendre dans les ports de l'Amérique du Sud. Le succès était assuré par le négociant brésilien, Antonio Lopez, venu à Paris pour cette affaire, dans laquelle il

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engageait une somme considérable. Il ne cherchait qu'un associé qui connût les ressources de la France, comme celles de l'Amérique du Sud lui étaient connues, et qui pût aussi bien acheter qu'il était sûr de bien vendre, D'Alouzy avait accepté cette association; mais Antonio Lopez demandait des renseignements sur les prix des marchandises, leur nature, leurs qualités, l'époque de leur livraison, et d'Alouzy espérait que Julien pourrait les obtenir.

L'ancien commis s'y engagea avec empressement. Il emmena le négociant brésihen pour savoir au juste de lui ce qu'il désirait. Antonio Lopez était un homme laconique , exact et positif, qui expliqua son phui avec une telle précision, que Julien en. eut bientôt saisi tous les éléments.

Ses habitudes de suite et d'observation lui avaient donné des connaissances précieuses. Paris était pour lui un dictionnaire dont il savait Tordre, et qu'il feuilletait toujours à coup sûr. Après un mois de courses, de recherches, de correspondances, il avait les mains pleines de détails qui donnaient une nouvelle physionomie à l'affaire. Au lieu de la borner aux étoffes, il Tavait étendue à tous les objets de luxe dont le caprice de la mode avait annulé la valeur; il apportait la liste avec rindication des prix, des modes de payement et des moyens de transport.

Antonio Lopez écouta tout avec la dignité flegmaticpie d'un Espagnol, remercia, et dit (ju'il allait faire connaître sur-le-champ à d'Alouzy la nouvelle physionomie

LFS PROJETS. 201

que Taffaire avait pris(\ i^iare ;)n\ soins d(* JulitMi. Mais il ne larda pas l\ reparaître avec une lettre dans laquelle le jeune capitaliste lui annonçait que, forcé de partir pour rAUemagne, il renonçait, bien àrei;ret,àla spéculation de TAmérique du Sud.

— C\^.st un million qu'il perd, dit Julien après l'avoir lue.

— Voulez-vous le gagner a sa place? demanda Lopez.

— Moi! s'écria le jeune homme.

— Je vous proposeles mêmes conditions qu'a M. d'Alouzy.

— Mais je ne pourrais fournir qu'un faible capital.

— Vous fournirez votre activité et votre intelligence, ce qui est mieux; quant aux fonds, je les trouverai. L\affaire vous convient-elle ?'

— Pardon, dit Julien étourdi: mais il s'agit de rompre avec tout mon passé ; quelque avantageuse que soit la proposition , je demande vingt-quatre heures pour y réfléchir.

— Bien, dit le Brésilien, je reviendrai demain. Lorsque Lopez revint, Julien avait pris sa résolution ;

il acceptait.

Il travailla le jour même à la liquidation de ses affaires, afin de pouvoir partir avec Antonio Lopez.

Lorsque M*'^ Varnier apprit ce départ, elle ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise.

—Vous nous quittez, monsieur Julien ! s'écria-t-elle.

— Pour revenir plus digne de ceux qui s'intéressent à moi, répondit le jeune homme en la regardant.

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Elle rougit sans répondre, et Julien partit sans Tavoir revue.

Mais il emportait son souvenir comme un encouragement.

Bien que tous les calculs du négociant brésilien fussent exacts, les deux associés eurent à subir de nombreux désappointements et à courir de sérieux dangers au milieu des perpétuels bouleversements qui agitaient les jeunes républiques du Nouveau-Monde. Une portion des marchandises fut injustement retenue, des créances furent niées; il fallut montrer autant de persévérance que de courage pour réaliser les bénéfices espérés et légitimement acquis. Enfin, au bout de trois ans de fatigues, d'inquiétudes, de périls, Julien aborda au Havre avec une fortune qfii lui permettait de regarder comme possible ce qui lui avait jusqu'alors semblé un rêve.

Il venait de faire porter ses malles à l'hôtel, et, arrêté sur le quai, il promenait autour de lui ce regard insatiable et ravi de l'exilé qui revoit son pays. Il reconnaissait la teinte du ciel natal, les eaux plus sombres, la verdure phis touffue, les maisons plus élevées; il écoutait avec enchantement ces nmrmures de voix qui parlaient la langue de la patrie ; il reprenait enfin possession de la France par tous les sens, lorsque son nom, prononcé derrière lui, le fit tressaillir.

Au même instant, deux bras s'appuyèrent sur ses épaules; il retourna vivement la tête et se trouva en face de d'Alouzv.

Tar lin niouvcmenl presque involoulaire, Julien se jeta dans ses bras.

— Comment diable êles-vous ici, vous que je croyais au Brésil? s'écria d'Alouzy, en rendant au jeune homme son embrassement.

— J'arrive, répondit Julien.

— Parbleu ! c'est jouer de malheur, répondit Edmond visiblement contrarié; vous rencontrer, après une si longue séparation, au moment même où je vais partir!

— Vous?

— Je me rendais au paquebot, voyez.

Et il montra à Julien une petite valise qu'il tenait à la main.

— J'ai un rendez-vous à Londres pour une affaire d'éclairage... une nouvelle invention!...

— Et vos mines allemandes? demanda Julien.

— Ah ! ne parlons pas de cela ! interrompit d'Alouzy ; j'y ai perdu quatre cent mille francs... à peu près tout ce que je possédais...

Julien laissa échapper une exclamation.

— Oh! les affaires ont été terriblement meurtrières depuis votre départ, repritEdmond; vous trouverez bien des maisons à bas. Et tenez, encore une dont je viens d'apprendre la ruine inévitable, celle de mon ancien associé, ce brave Varnier.

— M. Varnier est ruiné! s'écria Julien saisi.

— Par trop de probité, répliqua d'Alouzy ; quand les autres atermoyaient, lui il a voulu arriver à échéance, tenir tous ses engagements! Mais le fardeau était irop

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lourd, il a succombé, ou du moins il est près de le faire.

— Gomment avez-vous appris?...

— Par une lettre du père Trudaine à notre ancien correspondant du Havre, que je viens de voir. Le brave homme déclare que Yarnier avait fait face à tout, qu'il était sauvé, s'il ne lui avait pas manqué cent mille francs.

— Et il n'a pu les trouver?

— Il n'a pas voulu les chercher, parla crainte de ne pouvoir les rendre. Trudaine écrivait de son chef pour demander du secours ; mais il n'obtiendra rien ; Varnier sera forcé de déposer son bilan, et, je le connais, il n'y survivra pas.

— Quoi ! et il ne se trouvera personne qui veuille risquer cette somme pour sauver un homme d'honneur! s'écria Julien avec agitation.

D'Alouzy haussa les épaules.

— Dans la banque, dit-il, il est rare que Ton expose cent écus pour sauver Thomme qui vous en prie a genoux ; il plus forte raison celui qui ne demande rien, qui vous refuserait peut-être ! car Varnier est un don Quichotte (le délicatesse ; s'il craint de ne pouvoir restituer ces cent mille francs, rien ne les lui fera accepter ; aussi, voyez-vous, si j'avais eu ma fortune d'autrefois, je ne lui aurais rien proposé; mais j'aurais mis la somme sous un pli que j'aurais envoyé au père Trudaine, et tout se serait arrangé.

La cloche du paquebot qui appelait les voyageurs ne permit pas a d'Alouzy de prolongiM' rentretion; il serra

LES PROJETS. iO-i

la ninin du nouvonu déhnnuié, promit de Tnllor voir a son retour l\ Paris, el eourut au bateau à vapeur, dont les roues commençaient à s'agiter.

Mais ce qu'il venait de dire n'avait point été perdu pour Julien, et le soir même il adressait au vieux commis de la maison Varnier une lettre chargée, qui renfermait, sans aucune désignation, les cent mille francs demandés.

Les affaires de Julien le retinrent au Havre une semaine entière; enfin il prit la route de Paris, et sa première visite fut pour son ancien patron.

Il le trouva vieilli, abattu, mais calme. Fanny le reçut d'un air un peu contraint et le félicita de son retour avec une cordialité mêlée de tristesse. Quant au père Trudaine, il ouvrit ses bras à Tancien commis et essuya trois fois ses lunettes que les pleurs avaient obscurcies.

— Eh bien ! tout va à souhait, j'espère? dit Julien, que l'émotion du vieillard avait gagné.

— Oui, oui, dit le père Trudaine à demi-voix, tout va bien, grâce aux bons enfants.

Julien coupa court à une explication dans laquelle il craignait de se trahir. Il demanda au vieux commis des nouvelles de leurs connaissances, et s'informa des changements survenus sur la place de Paris. Beaucoup de variations avaient eu lieu dans les fortunes ; plusieurs anciennes maisons, connues de Julien, avaient disparu dans ces tempêtes de la Bourse qui agitent perpétuellement la richesse publique ; quelques nouvelles maisons avaient surgi. Parmi elles, Trudaine nomma celle de

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M. Joseph Parné, qui s'était lié d'affaires, depuis quelque temps, avec Varuicr, et dont on commençait à pai 1er comme d'un futur associé. Julien, qui attachait une médiocre importance à tous ces détails, interrompit l'entretien dès qu'il y trouva jour, et quitta le vieux commis, complètement rassuré.

Le surlendemain, il se présenta de nouveau chez son ancien patron avec quelques curiosités américaines qu'il venait offrir à Fanny. Ses visites se renouvelèrent les jours suivants et devinrent plus longues, plus rapprochées. Fanny recevait le jeune homme avec la même bienveillance que par le passé, mais sans la libre gaieté qui présidait autrefois à leurs entrevues. Elle semblait éviter toutes les confidences essayées par Julien, et redouter, par-dessus tout, ses explications. Celui-ci voulut sortir enfin de ses perplexités par une franche ouverture. Il demanda une entrevue à M. Varnier, et lui avoua son amour pour sa fille. Le banquier fit un brusque mouvement.

— Est-ce bien vrai? s'écria-t-il : vous venez me demander la main de Fanny?

— J'en ailahardiesse/maintenantquemes efforts ont réussi, répliqua Julien.

Et il raconta rapidement à M. Varnier comment l'espoir de ce mariage avait déterminé son départ et soutenu son courage.

Le visage du banquier prit une expression de contrariété douloureuse.

LES niOJKTS. ^07

— Il y a une malédiction sur nous ! s'éoria-t-il en se frappant le front.

— Que voulez-vous dire? demanda Julien.

— Vous ne m'aviez rien avoué ; je ne soupçonnais rien, répliqua M. Varnier.

— Eh bien?

— Eh bien ! ma tille est promise à M. Joseph Parné. Le jeune homme poussa un cri de désespoir.

— Je ne pouvais balancer, continua le banquier ; cette union, convenable à tous égards, m'assurait une association sans laquelle l'avenir de ma maison se trouvait compromis; j*ai exposé àFanny ma situation.

— Et elle a consenti?

— Après réflexion, mais sans contrainte.

— Et si, touchée de mon affection, elle revenait sur ce consentement? s'écria Julien.

— Vous ne voudriez pas lui faire trahir une promesse, reprit M. Varnier; elle s'est engagée d'honneur ; le jour du mariage est convenu; manquer sans motif à une parole donnée serait de la déloyauté; elle-même d'ailleurs a accepté librement la proposition de M. Parné.

— Librement ! non, s'écria Julien ; car elle savait que ce mariage vous était nécessaire ; vous l'avez dit vousmême ; elle a cédé h une sorte de violence morale...

— Et si elle n'avait cédé qu'à la reconnaissance ! interrompit M. Varnier vivement; si cette alliance était le seul moyen de s'ac([uitter envers un homme auquel nous devons l'honneur?

— Comment?

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— Ne m'interrogez pas, je ne puis rien vous dire de plus.

— Mais moi, je vous dirai tout, interrompit une voix. Et le père Trudaine écarta tout à coup le paravent

qui cachait la porte d'entrée.

— Vous nous avez écoutés? s'écria M. Yarnier, dont les sourcils se plissèrent.

— Malgré moi au premier instant, répliqua le vieux commis, car je venais vous faire signer ces papiers; mais ce que j'ai d'abord entendu m'a engagé à écouter le reste.

Et se tournant vers Julien :

— Le service qui a été rendu au patron peut vous être expliqué en deux mots, dit-il : nous étions dans rimpossibilité de faire notre fin de mois; il nous manquait cent mille francs, sans lesquels la faillite était imminente, et nous avions perdu tout espoir, quand je les ai reçus par la poste.

— Et comme je n'avais confié ma situation qu'à Parné, ajouta le banquier, lui seul pouvait m'adresser cette somme. Il en est d'ailleurs convenu depuis.

— Et il a menti! s'écria Trudaine. Par ma foi! j'ignorais Terreur du patron et la vanterie de maître Parné, sans quoi j'aurais depuis longtemps tout éclairci.

— Vous savez donc quel est l'auteur de l'envoi? demanda Varnier.

— J'ai gardé Tenveloppe qui le renfermait, répliqua le vieux commis, en montrant un papier ([u'il tira de son portefeuille.

LES TROJETS. 200

— Eh bien !

— Il y avait sur celte enveloppe une adresse.

— Et vous connaissez récriture? dil Julien.

— Par la raison que c'est la tienne, petit, s'écria le vieux commis; il est impossible de se tromper sur les majuscules.

Varnier prit l'enveloppe qu'il examina, puis leva les yeux sur le jeune homme qui était resté immobile à la même place, tout rouge d'émotion.

— Mon fils ! s'écria-t-il en ouvrant les bras.

Julien s'y jeta transporté : tous deux restèrent longtemps embrassés, tandis que Trudaine attendri essuyait de nouveau ses lunettes.

Fanny, qui n'avait consenti a épouser le futur associé de son père que par gratitude, et qui aimait depuis longtemps Julien, remercia Dieu de trouver un bonheur là où elle n'avait espéré que l'accomplissement d'un devoir. Yarnier vécut encore plusieurs années avec ses enfants, et ne mourut qu'après avoir vu le crédit de sa maison complètement relevé, grâce aux efforts de Julien.

Elle se trouvait au plus haut point de sa prospérité lorsqu'on annonça un jour à Julien Edmond d'Alouzy! Il vit entrer un homme chauve, pauvrement vêtu, et dont les traits altérés révélaient de longues souffrances; c'était son ancien protecteur qui, de projet en projet, avait dissipé tout son patrimoine, annulé des facultés précieuses et perdu les vingt plus belles années de sa vie. Il venait solliciter l'appui de Jidien pour obtenir

iîlO SOLS LA TONNELLE.

un humble emploi qui lui permit de satisfaire aux besoins de chaque jour!

Julien ne lui laissa point achever sa demande.

— Votre place est trouvée, s'écria-t-il ; vous resterez près de moi et avec moi. Nous formerons une association dans laquelle vous apporterez votre imagination pour capital ; ce sera à vous de donner des conseils, de fournir les idées...

— Et vous vous chargerez de les accomplir, acheva d'Alouzy. Hélas ! nous continuerons ainsi ce qui s'est toujours fait. Depuis que j'existe, j'ai dessiné sur tous les murs des plans que le premier passant exécutait ; j\ai semé atout vent des projets qui étaient cultivés par d'autres, et, faute de suite et de persévérance, je suis resté un homme inutile avec plus de ressources qu'il n*en fallait peut-être pour rendre d'importants services a mon pays.

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