‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · LES RIVAUX · texte numérisé non relu

LES RIVAUX

La petite rivière de THuisne coule dans une vallée verdoyante, comprise entre Longny et Pervenchères. A peu de distance de ce dernier village, vers la source même du cours d'eau que nous venons de nommer, se trouve le moulin du Dreil, qui travaille seul pour presque toute la commune, et ne peut suffire aux demandes de ses patriques trop nombreuses.

Le Dreil appartenait au meunier Rigaud, connu sur-

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tout pour sou amour de la tranquillité et Thabitude de s'entremettre dans toutes les querelles en criant : La paix! ce qui l'avait fait surnommer « le bonhomme Pacifique. »

Tel était, en effet, Téloignement de Rigaud pour la lutte, non-seulement contre les personnes, mais contre les choses, qu'il n'avait jamais pu se décider à changer les dispositions de son moulin, et à donner à la chute d'eau une direction qui eût permis d'ajouter une meule nouvelle. Chaque fois que Touvrage pressait, il sentait l'utilité de ces améliorations; il en parlait comme d'un projet à réaliser; mais Tamour du repos l'empêchait toujours de passer outre.

Cependant la nécessité devenant chaque jour plus pressante, le bonhomme Pacifique commença à chercher un expédient qui pût concilier ses intérêts avec son horreur pour le changement.

Il avait une fille; Ivonnelte était déjà grande; il devenait temps de la marier, et Rigaud avisa, tout a coup, qu'un gendre pourrait accomplir ce qu'il avait jusqu'alors ajourné. R fallait seulement trouver, pour cela, un jeune homme intelligent, actif et ayant quelque bien ; car notre meunier prétendait améliorer son moulin sans toucher à ses propres économies. Son futur gendre devait lui apporter, en même temps, la capacité et l'argent nécessaires pour le changement projeté.

11 se rendit en conséquence chez son couqière Raudin, ;iutr('fois huissier à Mortagne, maintenant propriétaire à Ra/oches-sur-UocMie, et lui conta son alfaire de

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point en point. L'ancien huissier promit de trouver ce qu'il clierchait; mois plusieurs mois se passèrent sans qu'il parût se mettre en peine de remplir sa promesse.

Pendant cet intervalle, Rigaud, que l'âge rendait moins actif, s'était décidé à gager un garçon meunier qui ne tarda pas à le décharger de tout travail. Claude était doué de la précieuse l'acuité de faire vite et bien. Grâce a son zèle infatigable, le moulin marchait nuit et jour, et les pratiques n'attendaient plus que le temps rigoureusement nécessaire ; encore trouvait-il des moments perdus poiu' aider Ivonnette au ménage, faire ses commissions à Pervenchères, et causer avec elle de mille sujets.

Au moment où s'ouvre notre histoire, tous deux étaient engagés dans un de ces entretiens que Claude prolongeait toujours, et dont la jeune fille ne paraissait jamais fatiguée. 11 était question des projets de Rigaud, que ce dernier avait confiés au jeune garçon dans un moment d'épanchement. Ivonnette paraissait douter.

— Laissez donc ! vous vous raillez de moi, disait-elle avec un sourire un peu inquiet; le compère Raudin s'occupe à élever les bœufs et non à marier les filles.

— L'un n'empêche pas l'autre, s'il vous plaît, répondit Claude, qui ne paraissait nullement en goût de railler; le père Rigaud m'a bien dit la chose comme je vous la répète. Il veut un gendre habile...

— Eh bien ! ce n\^st pas un tort, fit observer Ivonnette, en lançant un regard détourné au jeune garçon.

— Mais il veut de plus un richard, ajouta Claude.

— Ça n'est pas encore un tort ! reprit la jeune fille avec malice cette fois, si le richard a bon caractère et bon cœur.

— Alors, vous approuvez son projet? s'écria le garçon meunier : au fait, vous pouvez prétendre à beaucoup !... quand on est jeune, jolie, bien dotée... Ah ! il y a des personnes qui ont tout pour elles... et d'autres... rien.

— Est-ce que vous êtes envieux de ce que le bon Dieu m'a donné? demanda-t-elle en riant.

Claude ne répondit que par un gros soupir.

— Ah ! si mes parents m'avaient laissé un héritage ! dit-il, comme s'il se parlait a lui-même.

— Dans ce cas, vous n'en voudriez pas à ceux qui en ont? acheva Ivonnette.

— Ce n'est pas à leur héritage que j'en veux ! fit observer le garçon meunier en secouant la tête, c'est au bonheur qu'il leur procure... Une supposition, par exemple, qu'il y eût, en mon nom, chez le notaire deux ou trois mille écus l... j'aurais pu arranger le moulin du père Rigaud comme u\\ autre.

— Tiens ! ça vous est donc venu cette idée-lh? interrompit Ivonnette,.. Mais pourquoi alors n'en avez-vous rien dit au père, quand il vous a conté la chose?

— Vous savez bien qu'il m'aurait mis a la porte, répondit Claude tristement, et ce n'est |)as bon a vous de tourner ainsi en moqueries ce qui me tient tant au cœur

— Ah! si vous prenez cet air-là, ou ne pourra phis rien dire, répliqua la jeune fille, (|ui cherchait évidemment à arriv(M\ par la plaisanterie, à uiir explicatiim se-

rieuse ; mais pimrijiioi ne poiirr.'iis-je pns rire connue vous?

— Est-ce que je ris, moi? s*écria Claude avec une sorte d'emportement aflligé. Vous ne savez pas peut-être que je donnerais un de mes bras pour ne jamais quitter le Dreil.

— Un meunier manchot serait nn pauvre meunier ! lit observer comiquement la jeune fille.

— Mais ça pourrait êlre un mari heureux, ajouta le jeune garçon enhardi par les joueries d'Ivonnette.

Et comme celle-ci, au lieu de répondre, affectait d'examiner nn sac de mouture avec une attention singulière :

— Pas vrai, ajouta-t-il en se penchant vers elle et baissant la voix-.. Reste seulement à savoir si vous seriez une heureuse femme... répondez, Ivon nette!

Celle-ci hésita, releva la tête, rougit, puis éclata de rire.

Claude s'arrêta déconcerté.

— Rire n'est pas répondre, fit-il observer avec dépit.

— Faudrait-il donc pleurer? demanda la jeune fille un peu confuse... On pleure quand on a du chagrin.

— De sorte que vous êtes bien aise de ce que je viens de dire? s'écria Claude.

— Ai-je Tair d'être fâchée ? répondit Ivonnette qui riait toujours et rougissait davantage.

Le garçon meunier poussa une exclamation de joie, et lui saisit les deux mains.

— Répétez-moi ça, s'écria-t-il; oh ! si vous saviez le

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bien que vous me faites ! J'ai eu tant de chagrin, allez. .. je suis resté si longtemps sans oser parler... J'ai l^esoin que vous m'encouragiez.

— Ce n'est donc plus aux hommes à avoir du courage, répliqua l'incorrigible rieuse; qui est-ce qui vous fait peur?

— Les idées du bonhomme Rigaud.

— Bah ! le père est bon comme du pain ; s'il voit qu'il faut changer quelque chose a son plan pour que ça nous contente, il ne résistera pas longtemps.

Claude secoua la tête.

— Oui, oui, dit-il avec inquiétude, le bourgeois est bon, il n'aime ni le chagrin ni les disputes, mais il tient à ce qu'il veut plus que pas un de la paroisse ; et, quant à l'argent, il en a trop compté dans sa vie pour ne pas connaître ce qu'il vaut. Lui-même me Fa dit, il lui faut un gendre qui ait de quoi arranger le moulin, et moi je ne possède que ma bonne volonté.

— Eh bien! faut la garder, répliqua îvonnette plus sérieusement ; le père est maître de moi, et je dois lui obéir; mais le temps amène bien des choses, et si vous êtes chrétien, Claude, vous n'avez pas oublié que l'espérance est une vertu théologale. Il y a ça dans le catéchisme.

— Alors, j'espérerai, dit le jeune meunier avec un sourire de reconnaissance et de contentement; puisque vous vous intéressez à mon désir, j'aurai de la patience. Ah ! si vous saviez comme ça m'occupe, Ivonnette ! je no pense pas à autre chose...

JJS RlVAl'X. fîlT

— C'est bon, inlerrompit la fille du père Rigaud, qui savait désormais tout ce qu'elle voulait savoir... Pensez aussi un peu à notre meule qui a besoin d'être repiquée. Faut que le père, en revenant deLongny, trouve la besogne faite.

A ces mots, elle sortit, et Claude Tentendit qui montait Tescalier en chantant la jolie ronde normande de la Saint-Jean :

Voici la Saint-Jean, L'heureuse journée, Que nos fianceux Vont à l'assemblée.

Marchons, joli cœur; La lune est levée.

Le pauvre garçon soupira et allait se décider à reprendre le piquage de la meule, comme Ivonnette le lui avait conseillé, lorsqu'un étranger parut à la porte du moulin.

C'était un homme d'environ trente-cinq ans, vêtu d\in costume demi-paysan, demi-bourgeois, et tenant à la main un de ces bâtons terminés par un fouet que les Normands affectionnent tout particulièrement. Il s'arrêta sur le seuil en demandant le bonhomme Rigaud.

— n n'y est point pour le momeiit, dit Claude: mais faut pas que ça vous empêche d'entrer.

Le nouveau venu obéit à l'invitation.

— Ah! il n'y est pas, répéta-t-il en regardant autour de lui, comme s'il eût voulu faire l'inventaire du moulin; et il est loin d'ici peut-être?

— A Longny.

— Voyez-vous ça ! moi qui en viens ! El il tardera beaucoup ?

— Nous Tattendons dans la soirée.

L'étranger murmura quelques mots de désappointement, parut se consulter, et finit par s'asseoir sur un sac de blé, en disant qu'il attendrait.

11 avait a peiue eu le temps de tirer son chapeau pour essuyer son front humide de sueur, lorsqu'un nouveau personnage entra brusquement.

Le nouveau venu portait une blouse de voyage, couverte de poussière, et avait à la main une branche de houx, coupée en passant dans quelque taillis.

Il ne s'arrêta point sur le seuil comme celui qui l'avait précédé; mais, s'avançant jusqu'au milieu du moub'n, il se mit à frapper le plancher de son bâton en criant :

— Ohé, du moulin; n'est-ce pas ici que demeure le papa Uigaud, dit le père Pacifique?

Le voyageur assis sur le sac de blé se retourna avec une exclamation de surprise.

— Jean Taurin! s'écria-t-il.

— Tiens? François Laudrillé! répliqua l*autre.

— Comment donc es-tu ici?

— Et toi?

— Je viens pour parler au meunier.

— Moi de même.

— Voilà une rencontre! Alors tu arrives de Uegmalard?

— En droite ligne. Et toi?

LES RÏVALX. 21V»

— De Touroiivre.

— Voyez-vous ça! Et tu as parlé au meunier?

— Il n'y est pas.

— De sorte que tu TaUencls?

— Comme tu vois.

Jean Taurin prit place sur un second sac, vis-a-vis (le François Laudrillé, et tira également son chapeau. La chaleur de la route ne Tavait pas moins fatigué que celui-ci, et il se mit à se plaindre bruyamment de la poussière et du soleil. Claude, qui connaissait les règles de rhospitalité normande, alla chercher un pot de cidre et deux verres qu^il plaça sur une roue de rebut, transformée en table pour les voyageurs.

Tous deux se hâtèrent de faire honneur au bère du papa Rigaud, en reprenant la conversation un moment interrompue.

Il était évident que Tun et l'autre s'étonnait de la présence de son compagnon au Dreil, et désirait en connaître le motif; mais une explication entre deux paysans normands est toujours une chose singulièrement compliquée ; Tesprit de circonspection leur a donné une habitude de faux- fuyants et d'ambages qui font de leur conversation une sorte d'équation surchargée de termes contradictoires, et dont il faut laborieusement dégager Vinconmie.

Cependant, le cidre aidant, les deux voyageurs arrivèrent a s'avouer qu'ils venaient au Dreil pour une affaire importante.

— Voudrais-tu, par hasard, acheter le moulin du

père Pacifique? demanda Laudrillé en regardant Taurin.

— Il est donc h vendre? répliqua celui-ci avec un étonnement qui parul naturel à son compagnon.

— A vendre, non pas, reprit François, mais à prendre... seulement il y a une condition !...

Il avait prononcé ces derniers mots confidentiellement en avançant le bras vers le pot de cidre pour remplir de nouveau les verres; une main prévint la sienne, enleva la pinte de grès et lui en substitua une nouvelle.

Les buveurs, qui avaient levé en même temps la tête, aperçurent Ivonnette dont le sourire laissait voir deux rangées de dents aussi blanches que des perles fines.

— Claude s'était trompé, dit-elle gaiement; il n'avait pas tiré au tonneau du maître cidre, comme on doit le faire aux gens du dehors; ces messieurs excuseront.

Et, tournant sur elle-même avec la prestesse gracieuse des Normandes, elle disparut en fredonnant.

Les deux voyageurs la regardèrent partir, puis s'écrièrent en même temps :

— La jolie fille !

— La charmante créature !

— C'est l'héritière du moulin, dit Taurin.

— La belle Ivonnette, ajouta Laudrillé.

— Tu sais son nom? reprit le premier, surpris.

— Qui est-ce qui le saurait doue? répliqua le second en clignant des yeux et remplissant les deux verres; je t\ai parlé tout h l'heure d'une condition.

— Eh bien?

— Eh bien ! la voilà, la condition !

LES RIVALX. 221

— Comment! la tille du père liigaud...

— Attend un éponseur qui devra agrandir le moulin.

— D'où sais-tu cela?

— Du papa Bourdin qui a pensé que Tafiaire pourrait me convenir.

— Est-ce vrai?

— Il m'a écrit à Regmalard voilà huit jours ; mais j'étais occupé de la succession de mon oncle, et je n'ai pas pu venir plus tôt.

— Alors, tu arrives trop tard, s'écria Taurin ; le père Bourdin a eu idée que tu refusais, et il m'a fait venir de Tourouvre pour m'envoyer à ta place.

Laudrillé fit un haut de corps en arrière.

— Toi ! repril-il stupéfait, tu viens au Dreil pour la fille de Rigaud?

— Pour elle, dit Taurin qui vidait son verre à petits coups.

— Et tu espères te faire accepter?

— J'apporte pour ça une lettre de mon parrain.

Laudrillé ouvrit la bouche pour protester ; puis, obéissant h ce principe d'un fameux diplomate qui recommandait Acse défier toujours de sonpremier mouvement ^ il s'arrêta et avala, coup sur coup, trois gorgées de maître cidre. Taurin voulut le forcer à s'expliquer en répétant que son retard avait dû être regardé comme une renonciation a la fille du meunier; mais Laudrillé eut soin de répondre avec cette ambiguïté normande qui n'apprend rien, et la conversation ne tarda pas à se ralentir des deux côtés.

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Cependant ni l'un ni Tautre ne songeait à céder, et si la parole languissait, les esprits avaient en revanche redoublé d'activité. Les deux rivaux cherchaient déjà le moyen de s'évincer réciproquement, et, pendant que leurs verres continuaient amicalement à se heurter, leurs imaginations passaient en revue tous les pièges qu'ils pouvaient se tendre.

Comme Timportant était de prévenir favorablement le meunier, tous deux parurent d'abord décidés à ne pas se céder la place; mais Laudrillé, qui avait plus d'expérience, ne tarda pas à comprendre que cetie obstination, nécessairement imitée par son rival, ne le conduirait h rien. Changeant en conséquence de projet, lient l'air de prendre son parti, déclara tout haut qu'il ne pouvait attendre plus longtemps, et, souhaitant le bonsoir à Taurin et à Claude, il prit résolument le chemhi de Pervenchères.

Taurin, qui avait voulu s'assurer de la direction qu'il suivait, rentra complètement rassuré et reprit sa place, bien décidé à attendre le retour du père Pacifique.

Mais Laudrillé n'eut pas plus tôt perdu de vue le Dreil que, foisant un détour, il rebroussa chemin, passa derrière le moulin sans être vu, et gagna la route de Longny, sur laquelle il savait devoir rencontrer Rii^aud. Il l'avait vu assez souvent a Regmalard pour être sur de le reconnaître, et il se mit à préparer tout bas ce qu'il devait lui dire, afin de se reconnnander lui-même et surtout de perdre son rival.

Son plan lui réussit a souhait; il rencontra à mi-che-

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niiii de Longny le meunier, qui s*était arrêté à la porte d'un cabaret pour faire souffler sa jument et goûter le cidre de Tendroit. Laudrillé se nomma, dit de quelle part il venait, et reçut du père Pacifique un accueil qui lui donna les meilleures espérances.

Après lui avoir parlé du prix des grains et des nouveaux procédés de moulure, de manière a prouver (ju'il était de la partie, il fit l'inventaire des différentes sommes qu'il avait placées chez le notaire, y ajouta Testimation de quelques champs loués à bail, et arriva à un total d'environ mille pistoles, net de toute obligation. Ce premier point établi, il amena adroitement la conversation sur un filleul du père Bourdin, auquel celui-ci avait d'abord donné une lettre pour le meunier, mais qu'il avait ensuite reconnu incapable de satisfaire aux conditions requises. Taurin (c'était son nom) avait déjà dissipé une portion de son patrimoine, et le reste se trouvait sérieusement compromis. Son séjour au grand moulin de Mortagne lui avait d'ailleurs donné des goûts de paresse et de dissipation; c'était un de ces jeunes garçons à demi engagés dans la mauvaise voie, et qu'un miracle seul peut sauver.

Pendant qu'ils causaient ainsi, le meunier et son compagnon avaient laissé la nuit venir. Le bonhomme Rigaud pensa enfin à regagner le Dreil, et prit congé de Laudrillé, auquel il fit promettre de revenir le lendemain. Tout en cheminant, il repassa dans sa mémoire les renseignements qui venaient de lui être donnés, et se réjouit en lui-même de ce que ce filleul de son com-

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père n'eût point profité de la lettre qui lui avait été remise pour se présenter au moulin. Maintenant, du moins, s'il arrivait, le père et la fille se trouveraient avertis et se tiendraient sur leurs gardes.

Il achevait ces réflexions en rentrant au Dreil, où il trouva Taurin assis à la même place devant un pot vide et un verre plein. Cette vue produisit sur le meunier une impression de désagréable surprise ; il eut comme une révélation subite.

— Dieu nous sauve ! voici un gars qui doit avoir un parrain à Bazoche, dit-il en regardant le jeune homme en blouse.

— Comme vous dites, père Pacifique^ répliqua Taurin, qui avait également deviné le meunier.

— Et il est ici depuis longtemps?

— Depuis plus de trois heures.

— Alors il vient pour affaire ?

— J'apporte une lettre du père Bourdin.

Tout ce que Laudrillé avait annoncé se vérifiait. Le bonhomme Rigaud prit la lettre en jetant a Taurin un regard en dessous. Un autre lui eût laissé voir ses mauvaises dispositions, \m\s>\epère Pacifique n'était point homme a hasarder une explication qui eût pu amener un débat. Il ouvrit la missive et se mita lire lentement. Au lieu de songer a son contenu, il réfléchissait au moyeu de se débarrasser sans éclat du filleul de Thuissier. Les phrases de la lettre qu'il lisait a demi-voix passaient sur sou esprit sans y pénétrer; enfin, arrivé au bout, il s'arrêta forcément, toussa deux ou trois fois , et adressa

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à Taurin une deuH-doiizaine de questions indifférentes, afin de gai-ner du temps.

Mais le jeune honjuje était trop pressé de se débarrasser de son rival pour se prêter aux digressions du meunier. Il le ramena brusquement a ce que renfermait la lettre, en Tavertissant qu'un malentendu de son parrain auiènerait probablement au moulin un second prétendant. Rigaud se garda de dire qu'il Tavait vu.

— Peut-être bien que vous le connaissez, reprit Taurin; c'est ce grippe-sou de Laudrillé... un vieux grêlé qui pourrait être le père de votre fille... Prenez bien garde à lui, père Pacifique^ il y a toute une légion de diables dans ses souliers.

Rigaud regarda le jeune homme d'un air étonné.

— Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de ses procès, reprit Taurin; il a plaidé contre ses oncles, contre ses frères ; il plaiderait contre tous les saints du paradis, s'il espérait y gagner quelque chose. Laissez-le seulement mettre un pied dans le moulin, et avant un an il en sera seul maître.

— Lui ! s'écria Rigaud effrayé.

— Sans compter qu'il vous trompera sur son avoir, reprit Taurin ; presque tous ses fonds ont été prêtés sans hypothèques, et, avant trois ans, ce sera un hommeruiné.

Le meunier devint pensif.

— Je ne vous parle pas de votre fille, continua Jean : autant vaudrait marierunefauvette a un hibou ! mais vous ne voudriez pas avoir un gendre qui se croiseraii les bras six mois sur douze et vous laisserait le travail du moulin.

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Celte dénonciation, bien que faite d'un accent qui en prouvait la passion, avait trop de vraisemblance pour ne point frapper le père Pacifique. Ce que lui-même savait de Laudrillé semblait d^ailleurs l'appuyer. Il commença à se gratter Toreille, singulièrement perplexe au milieu de ces accusations venant des deux côtés. Grâce à elles, Laudrillé et Taurin lui étaient devenus également suspects. Il croyait chacun d'eux dans le mal qu'il disait de son adversaire, et s'en défiait pour le bien qu'il ajoutait de lui-même. Les deux rivaux n'avaient réussi qu'à se perdre réciproquement dans son esprit.

Cependant, lorsque Taurin, chassé par la nuit, demanda la permission de revenir le lendemain pour reparler sérieusement de l'affaire qui l'amenait, le père Pacifique n'osa refuser, et répondit qu'il l'attendrait.

Mais le jeune homme parti, il demeura quelque temps immobile à la même place, tout contrarié et tout rêveur. L'espèce de lutte ({ui allait s'engager entre les deux prétendants effrayait son humeur paisible ; il eût voulu pouvoir se débarrasser de tous deux sans bruit ; car tous deux lui déplaisaient également; par malheur le moyen lui échappait; il avait beau combiner les faux-fuyants, chercher des prétextes, appeler h son secours les atermoieujents, la nécessité d'en venir à une explication lui ai)paraissait toujours inévital)le.

Après avoir murnmré plusieurs exclamalioris de chagrin et de dépit, entrecoupées de gros soiq)irs, il fallut donc se résoudre à braver les débats du lendemain.

Le père Pacifique, tout troublé de cette cruelle néces-

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site, se mit à faire l'inspection du moulin qu^il avait quitté depuis la veille.

Claude avait été si diligent, que la besogne la plus pressée était faite, et que tout se trouvait a sa place. On eut dit que Tœil du maître n'avait cessé de surveiller, et Rigaud ne trouva matière à aucune réprimande. 11 passa du moulin à la maison d habitation, oùlvonnette n'avait pas moins bien employé son temps. Les meubles, cirés à neuf, brillaient de propreté, le vaisselier avait été orné de branches de thym, et le couvert était mis près de la fenêtre qui laissait pénétrer la fraîcheur du soir.

La jeune fille, occupée à préparer le souper devant un feu qui flambait joyeusemicnt, chantait comme un oiseau des bois. Le bonhomme sentit son cœur plus léger au milieu de cette atmosphère d'ordre, de travail et de paix. 11 rendit gaiement son bonjour à Claude, baisa Ivonnette sur les deux joues, et s'assit à table avec un soupir de soulagement.

La jeune fille avait voulu fêter son retour, et le souper était plus somptueux que d'habitude. Comme il allait finir, Ivonnette apporta même avec une certaine solennité une bouteille de cognac a demi-pleine, qu'elle gardait au fond de Tarmoire au linge, et dont Tapparition n'avait lieu que dans les grandes circonstances. Cette vue acheva de dérider le père Pacifique.

— Dieu me sauve ! tu es une bonne fille, s'écria-t-il en se hâtant de boire le cidre qui restait dans son verre : tu as deviné que j'avais besoin ce soir de la petite goutte de consolation.

— Les gens qui sont venus tout à l'heure vous auraient-ils donc fait du chagrin? demanda Ivonnette en échangeant un regard avec Claude.

— Oui, oui, reprit tristement le meunier, qui dégustait lentement le cognac dont il s'était versé un demi-verre. On a raison de dire qu'il faut tourner la langue sept fois avantdeparler! Si je n'avais pas communiqué mon projet au compère Bourdin, je ne serais pas aujourd'hui dans l'embarras.

— Ainsi le bourgeois ne s'est pas encore décidé entre les deux épouseurs? demanda Claude, qui tachait de paraître indifférent.

— Tu sais pourquoi ils venaient? ditRigaud étonné.

— Tous deux en ont parlé au moulin, reprit le garçon meunier, et chacun se vantait de réussir sûrement.

Le père Pacifique se versa un nouveau coup d'eau-devie.

— C'est ce que nous saurons, dit-il, légèrement échauffé par la brûlante liqueur; je suis là pour quelque chose aussi, peut-être ! Faudra voir, comme on dit, si nous avons le même curé !

— Il doit pourtant y en avoir un que vous préférez? ht observer Claude avec une sorte d'inquiétude.

Le meunier haussa les épaules et aUongea les lèvres !

— Je ]im sais rien, dit-il lentement, je n'en sais, ma foi, rien !

Et se penchant vers le garçon d'un ton de confiance :

— A te dire vrai, vois-tu, continua-t-il, je ne serais pas fâché de les voir tous les deux au diable.

LES RIVAUX. iiO

— Ah ! j'étais sûre qu'ils vous déplairaient ! s'écria joyeusement Ivonnette.

— Oui ! reprit Rigaud pensif, mais le difficile est de s'en débarrasser; tous deux viennent de la part du compère, et, selon ce que dit Claude, ils se croient surs de leur affaire.

— Si Ton a des raisons pour les refuser? fit observer la jeune fille.

— Pardieu ! on n'en manque pas de raisons, reprit Rigaud ; mais il faut les donner, et c'est là le difficile ! Ils se fâcheront ; une parole en amène une autre, et on finira par se quereller, sans compter que le père Rourdin me gardera rancune. C'est une malédiction, vois-tu, Ivonnette, qu'ils soient arrivés ici ; je donnerais les profits du mois pour n'avoir pas à débattre cette affaire ; ça va me gâter mes repas et mon sommeil pour huit jours.

— Mais le bourgeois ne peut-il s'en débarrasser sans leur faire offense? demanda Claude.

— Voilà ce que je cherche, s'écria le meunier; faudrait trouver un moyen honnête de les congédier; quelque chose qui permettrait de se séparer bons amis.

— Eh bien ! mais c'est facile, interrompit étourdiment Ivonnette ; si vous disiez que je suis promise?

Le père Pacifique redressa la tête.

— Toi ! répéta-t-il. Dieu me le pardonne ! c'est une idée ! mais ils me demanderont à qui.

— Ah c'est juste, répliqua la jeune fille d\ui air embarrassé; qui donc pourrait passer pour mon fiancé?

— Voyons, reprit Rigaud, qui goûtait évidemment

Texpédient; si Ton pouvait choisir quelqu'un parmi lôs voisins...

— Oh ! pour cela, non, s'écria Ivonnelte ; ils pren« draient la chose au sérieux.

— Eh bien ! si le choix est bon?... continua le meunier plus vivement. Supposons que ça ne soit pas un semblant, mais que je te marie tout de bon à un autre, pour échapper aux deux vauriens qui doivent revenir demain...

— Vous savez bien qu'il n'y a personne dans la paroisse, fit observer Ivonnette : vous voulez un meunier ?

— Sans doute.

— Laborieux et bon enfant?

— Comme tu dis.

— Qui puisse améliorer le moulin?

— Oui...

— Et qui reste pourtant soumis à votre volonté?

— C'est ainsi que je Tentends.

— Eh bien ! pour cela, mon père, il faudrait un garçon qui n'eût, lui, que ses bras.

— A cause?...

— À cause du proverbe (juiditque les richards veulent garder pour eux tout le pain l)lanc. Si répouseur a deTargent, vous ne devez pas compter sur sa soumission; il voudra être le maître, et tôt ou tard nous verrons la guerre au moulin. C\^st à vous de choisir entre la dot et la paix.

— La paix ! je veux la paix ! s'écria le pcrc Pacifique

LES lUVALIX. 231

avec une énergie qu'exaltait le cognac ; mais j'aurais tout de même voulu une dot.

— Qu'y gngnerez-vous? fit observer la jeune fille : le moulin peut continuer avec ses deux meules sans qu'aucun de nous en dorme moins ou mange de i)lus mauvais appétit. Ce qu'il laut au père, c'est un gendre dont il soit sur comme de lui-même, et qui lui garde sa vie contre les inquiétudes et les querelles.

— ïu as raison ! s'écria Rigaud, dont l'intelligence commençait à prendre la direction qu'essayait de lui donner Ivonnette.

— Seulement, un pareil homme est difficile à trouver.

— Tu crois? continua le meunier, qui guigna Claude.

— Il faut quelqu'un de bien connu, reprit la jeune fille.

— C'est ça ! murmura lligaud.

— Un brave travailleur qui ait assez d'esprit pour se conduire seul, et assez de douceur pour obéir.

— Eh bien ! j'ai ton affaire, interrompit le père Pacifique en élevant son verre à la hauteur de son œil. Au diable la troisième meule ! je la payerai, s'il le faut, de mon argent... mais je resterai le maître à Dreil, et nous aurons la paix jusqu'à ce que je sorte d'ici les pieds en avant. Ton verre, Claude, et bois-moi ceci bravement. Le paroissien en question est de ta connaissance.

— De ma connaissance ! répéta le garçon meunier, qui tremblait d'espérance.

— Et de ta famille, continua Rigaud.

— Se peut-il? Au nom du bon Dieu ! achevez, maître Rigaud ; ce gendre choisi par vous...

:232 SOIS là iomsklle.

— Parbleu ! c'est le tils de ta mère, cria le meunier, en éclatant de rire.

Claude poussa un cri, etivonnette détourna la tête, toute rouge de saisissement et de plaisir.

Le père Pacifique, qui avait pris son parti, confirma de nouveau sa résolution, et se plut à recevoir les remerciements passionnés de Claude et les joyeuses caresses d'Ivonnette, qui voyait ses espérances arrivées k bon port. 11 fut convenu qu'on se débarrasserait le lendemain des prétendants avec force politesse, en leur appr^'uant quils arrivaient trop tard, ce qui fut fait comme il avait été dit.

Laudrillé et Taurin sortirent ensemble du moulin la tête basse et le cœur triste ; ils avaient enfin compris qu'en cherchant h se nuire, ils avaient assuré le succès d'un troisième rival. Au moment où ils allaient se séparer, tous deux relevèrent les yeux en même temps et se regardèrent.

— Ma foi ! nous avons eu ce que nous méritions, s'écria Taurin avec une sorte de grossière franchise ; que ceci nous serve de leçon, compère; il ne faut jamais oublier le proverbe qui dit que quand deux larrons se battent pour savoir qui aura la proie, il en arrive souvent un troisième qui l'emporte.

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