‹ Contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 34 sur 37 · LA PETITE COLONIE · texte numérisé non relu

LA PETITE COLONIE

Le soleil se levait sur le petit archipel de Bergh «, et commençait à illuminer TOcéan qu'agitait un reste de tempête. On voyait les vagues folles courir le long des récifs de corail qui défendent ces îlots étages les uns au-dessus des autres comme les terrasses d'un parc immense.

Devant Tun des moins élevés se dressait encore le

' Dans les Caroliiies, en Océanie.

mât d'un navire submergé, dont chaque flot emportait un débris; c'était VOceank^ surpris la nuit précédente par Forage et poussé contre ces digues redoutables sur lesquelles il était demeuré entr'ouvert.

Au moment du désastre, passagers et matelots avaient espéré échapper à la mort en se précipitant dans les embarcations; mais celles-ci avaient essuyé le même sort que le navire lui-même, et s'étaient brisées, quelques instants après, contre les écueils. Quatre des naufragés, servis par d'heureuses chances, avaient seuls gagné l'île la plus prochaine, et se trouvaient alors groupés sur un étroit promontoire d'où ils contemplaient les restes du vaisseau déjà presque entièrement démoli par les vagues.

Leur salut avait été, du reste, un de ces jeux du hasard qui semblent dérouter toute prévision et contredire toute logique; car, à part Georges Ritler, dont la force et l'adresse pouvaient justifier un pareil résultat, tous semblaient devoir être les premières victimes du désastre qui venait de faire disparaître YOceanic et son équipage entier.

L'un, Arthur Tarling, appartenait a la classe paisible et studieuse des savants de cabinet, plus propres à classer une plante ou à déterminer la famille d'un batracien, qu'à lutter contre les vagues; Tautre, nommé ^Villiam Trot, s'était juscfu'alors principalement exercé aux tours de gobelets, aux sauts de carpe et à la danse sur la corde raidc; enfin le troisième était une pauvre malade, mistress Koppel, presque entièrement privée de l'usage

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de ses jambes, et (|iie la houle avait jetée à terre sans qu'elle sût comment.

La première émotion de terreur apaisée, les quatre naufragés, si miraculeusement sauvés, s'étaient rejoints, reconnus, et ils venaient d'acquérir la triste cejlitude qu'ils avaient seuls écha[)pé a la tempête.

Mistress Koppel, assise sur le sable, avait les mains jointes et la tête baissée ; William Trot regardait la mer en faisant prendre machinalement à son bonnet les mille formes bizarrres qu'il avait coutume de donner à sa coiffure de Pierrot; enfin Arthur Tarling, qui avait d'abord promené autour de lui des regards désolés, venait de les arrêter involontairement sur un coquillage d'espèce inconnue, que par habitude il s'occupait de classer.

Georges Ritler seul avait fait quelques pas vers l'intérieur des terres, et cherchait les ressources que l'on pouvait y espérer.

Ritler était un homme d'action dans toute la force du mot. Longtemps adonné au braconnage, puis a la contrebande, il s'était embarqué pour échapper aux tracasseries de la justice, et avait apporté dans sa nouvelle profession le même caractère audacieux et insoumis. Au moment même du naufrage, il se trouvait a fond de cale, les fers aux pieds, et il ne devait sa délivrance qu'a la perte de VOceanic.

Après avoir examiné les contours de l'îlot sur lequel la merles avait jetés, et approximativement estimé son étendue, il se rapprocha de ses compagnons, et dit brusquement :

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— Les outres sont noyés , c'est bon ; mais nous autres, comment allons-nous faire pour vivre ici sans abri, sans armes, sans provisions?

— Peut-êlre trouverons-nous quelque ressource, répliqua Tarling; dans ces latitudes, la nature produit spontanément de quoi suffire aux premiers besoins ; il doit y avoir, au centre de Tîle, des cocotiers ou des arbres à pain.

— x\lors, tachons de les découvrir! reprit Georges, qui venait d'arracher un bambou pour s'en faire un bâton; cette partie de Tile est d'ailleurs la plus aride; on n'y trouve ni eau ni ombrage, et le soleil va devenir ardent; nous ne pouvons songer à y rester.

Les deux hommes en tombèrent d'accord et firent un mouvement pour suivre Ritler; mais la vue de mistress Koppel arrêta tout à coup Arthur.

— Et cette pauvre femme qui ne peut nous suivre ! dit-il plus bas à ses compagnons.

— La diseuse de prières? répéta Georges ; que Dieu l'assiste, puisqu'elle a en lui tant de confiance; nous ne pouvons traîner après nous ce fardeau inutile.

— Quoi! l'abandonnera une mort certaine! reprit Tarling; cela ne peut être, monsieur Georges Uitler.

— Que le gentleman emporte alors la vieille dévote sur ses épaules, répliqua ironii[uement le contrebandier ; quant à moi, je trouve déjà assez difficile de sauver ma peau, sans m'occuper de celle des autres.

— Ainsi, vous ne voulez point aider à cette bonne action, Georges?

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— Non, par tous les diables!

— Eh bien ! s'écria le naturaliste indigné, je me chargerai seul de la malheureuse. La même infortune nous a frappés, nous devons associer nos forces, comme le hasard a associé nos misères. Tant que je pourrai mettre un pied devant Tautre, je ne trahirai pas ceux qui sont devenus mes parents de douleur et d'abandon.

— Si la vieille dame est notre parente, nous lui devons assistance, reprit William Trot avec son habitude de jovialité ; je tiens d'autant plus h ma nouvelle famille, que je n'en ai jamais eu jusqu'ici.

Et, se tournant vers mistress Koppel :

— Voyons, cousine, continua-t-il en lui prenant la main, il faut faire un effort pour trouver une auberge; nous tâcherons que nos bras vous servent de chaise à porteurs; mais, pour Dieu! faites-vous légère.

La recommandation était inutile, car la maladie avait amené la pauvre femme à un état de maigreur qui lui donnait Tapparence d'une ombre. Ses deux compagnons s'aperçurent à peine qu'ils la portaient, et eurent bientôt rejoint Riiler, qui venait d'entrer dans la partie ombragée de Tîle.

Mais la marche, d'abord facile, devint ensuite embarrassante au milieu des hautes heibes et des arbustes qui couvraient le sol. Malgré le feuillage des arbres, la chaleur se faisait sentir à chaque instant plus dévorante. Les naufragés haletants, épuisés de soif, se trouvèrent enfin au milieu d'un fourré tellement épais, que l'œil ne pouvait découvrir d'ouverture d'aucun côté. William

avait été le premier à bout de force ; il s*était arrêté avec la malade, tandis que Georges et Tarling allaient à la découverte ; mais, après quelques recherches inutiles, ils revinrent sur leurs pas, également découragés. Ils trouvèrent mistress Koppel et le bateleur étendus à terre, dans l'impossibilité de reprendre leur route. .Georges les montra à Tarling.

— Vous voyez que leur affaire est faite, dit-il brusquement, il faut qu'ils meurent là comme des chiens. Puisque vous êtes plus robuste, songez à m'aider, et, à nous deux, nous pourrons peut-être nous frayer une route dans cet infernal fourré.

— A la condition que vous viendrez avec moi les reprendre, lorsque nous aurons trouvé une source et un abri, répondit Arthur.

— Et que voulez-vous en faire? interrompit le braconnier durement; si nous sommes condamnés a rester dans cette île, quel service pouvons-nous attendre de pareils compagnons? Une femme malade et un joueur de gobelets !

— Alors même qu'ils nous seraient inutiles, nous n*en restons pas moins obligés à leur égard, répondit Tarling. Cherchons une issue comme vous le voidez; mais, ([uel que soit le résultat de nos tentatives, je reviendrai vei's eux pour leur faire partager mon sort.

Georges et Arthur se lancèrent de nouveau dans les hautes herbes et rencontrèrent bientôt un rocher qui barrait le passage; obligés de tournera droite, ils furent arrêtés par un fourré im|>énétrable, et enlin ramenés,

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