‹ Contes et nouvellesChapitre 10 sur 33 · JULIETTE ET OPHÉLIA · texte numérisé non relu

JULIETTE ET OPHÉLIA

Mon ami parla ainsi :

— Sur la route du Saint-Golhard, le voyageur rencontre, en arrivant à Wasen, une charmante maisonnette. Un torrent peu rapide sépare du chemin Tenclos qui l* entoure. Sur ce torrent est jeté un pont de bois, espèce de chalet ou plutôt de cottage anglais ; fraîche ] proprette , cachée en partie par de grands arbres , cette habitation séduit à première vue : elle vous sourit avec coquetterie, vous tente, vous appelle, vous fascine. Une sirène antique, une gracieuse femme du monde, ne saurait mieux faire. *— Vous êtes rêveur et pris d'amour : quel divin séjour pour aimer et rêver ! Désabusé des grandeurs de la

terre, vous fuyez une société fastidieuse et désormais sans prestige; c'est là encore, là seulement, qu'on trouve la solitude et le repos.

Je me laissais prendre aux charmes de cette ravissante demeure, quand une rose, partie du milieu d'un bosquet, traversa l'étroit torrent et vint tomber près de moi. Le feuillage était épais; pourtant, mon regard étonné entrevit une robe blanche , et , peu après , sur le seuil de la porte , une toute jeune fille m'adressa un salut amical et disparut.

J'avais bien lu, dans les récits des touristes, des aventures mille fois plus étranges; mais, les touristes I je les avais vus rire, eux-mêmes de leurs fallacieux exploits. — Je m'étais bien répété, en quittant Paris, que j'allais commencer une existence merveilleuse. Dès longtemps je m'étais habitué à envisager le voyageur comme un être privilégié , sous les pas duquel l'imprévu naissait à chaque heure. Pour lui, tout rêve devenait réalité : l'ironie du château en Espagne n'existait pas; la pomme d'or des Hespérides n'était plus un symbole mythologique; l'impossible , enfin , était rayé de son vocabulaire. — En le voyant passer, souvent, au retour de pérégrinations peu lointaines^ je me surprenais à le contempler avec une admiration mêlée d'envie , et , s'il arrivait de loin , si son front était bruni par le soleil, sa barbe longue et épaisse, je le saluais humblement. Pas un mot de ses récits ne m'échappait; je touchais son bâton avec respect : c'était pour moi un être supérieur. — Pèlerin pour quelques mois, je devais donc , à mon tour, m'attendre à une vie tout en dehors des règles positives et des convenances

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de mon pays. — Il n'en fut rien; et cette rose, jetée à mes pieds par une main blanche et inconnue, me plongea dans un étonnement indigne d'un voyageur. Encore sans expérience , j'avais peine à me faire à ces privilèges du touriste. Avec d'aussi flatteuses espérances au début, que ne devais-je pas espérer de l'avenir! — Peut-être cette rose était-elle un jeu coquet et moqueur, peut-être même la jeune fille me connaissait déjà. Je résolus de le découvrir; car, bien que simple écolier, je .n'étais pas homme à reculer devant cette aimable rencontre. — J'emportai précieusement ma fleur et m'en allai , à un quart de lieue, m'établir à Wasen.

C'était une piètre auberge que celle où je m'installai ; mais, si la Providence promet monts et meneilles au pèlerin, elle ne lui assure pas un bon gîte. — Mes questions à mes hôtes se dirigèrent sur les mystérieux habitants du cottage. Une jeune fille était venue , quelques semaines avant mon arrivée, louer cette demeure; son frère seul l'accompagnait : elle était admirablement be lie Je n'en sus pas davantage.

Au coucher du soleil, je partis à la découverte de mon inconnue. Elle se promenait sous les arbres ; son bras s'appuyait sur celui d'un jeune homme d'une trentaine d'années, dont le visage était empreint d'une tristesse profonde. Quant à elle, elle devait avoir à peine dix-huit ans. Ses yeux étaient bleus et recouverts d'une longue paupière; les boucles de ses cheveux blonds encadraient son visage d'une admirable pureté, d'une douceur angélique. Une robe montante dessinait son corsage gracieux, mais encore légèrement développé. Elle se penchait in-

dolemment sur Tépaule de son frère, et, tour à tour, paraissait gaie, triste , distraite et rêveuse. — En arrivant près du pont, elle m'aperçut; un demi-sourire éclaira son visage. Je restai là longtemps, feignant de dessiner le chalet.

Le jour suivant, j'y étais de grand matin. J'attendis une heure. Elle parut , et je la trouvai plus belle encore que la veille. Pour la légèreté, sa démarche semblait celle de Foiseau; dans le balancement de son cou, dans les ondulations de sa taille, c'était une flexibilité divine. Le vent soulevait les boucles de ses beaux cheveux et l'inspiration régnait sur son front. Sitôt qu'elle me vit, elle me recommanda le silence, un doigt sur ses lèvres, et cacha un papier dans une touffe de réséda. Son frère la rejoignit au même instant. — Une fois le jardin redevenu solitaire , je poussai la grille et courus à la hâte chercher la lettre. Elle contenait ce seul mot :

« Ce soir.

(( Blanche. »

— Ce soiri répétai-je en m'en allant, c'est en vérité bizarre! Je sais qu'à Venise l'amour marche vite; dans les romans , les rendez-vous se donnent avec un sans-façon tout aussi cavalier; mais, ici, je ne voguais pas au milieu de l'idéal, et puis, je n'étais pas à Venise. — Qu'importe! dis-je, j'irai.

Je revis donc la jeune fille à la tombée du jour. Elle se tenait appuyée contre la grille ; un chàle de cachemire couvrait en partie sa robe blanche.

— Bonsoir, me dit-elle, je vous attendais.

Et , sans me laisser répondre , elle me conduisit squs un bosquet. Je m'assis près d'elle, sans prononcer un mot , me croyant le jouet de quelque rêve fantastique ; mais Blanche était bien là, près de moi, avec son charmant sourire, et la naïveté qui perçait dans chacune de ses paroles enlevait de mon esprit toute supposition malveillante à son égard.

— Je vous semble bien étourdie , n'est-ce pas? me demanda-t-elle, la joue colorée d'une pudique rougeur; que voulez-vous ? je vous ai aimé si vite I Dès la première fois que je vous ai vu , je n'ai plus été maîtresse de mon cœur! Je ne devrais peut-être pas vous parler ainsi. Vous allez me trouver légère , il n'en est rien. Pourtant , pardonnez-moi.

La lune s'était levée et éclairait le visage de la jeune fille. C'était une de ces belles nuits mélancoliques, languissantes et parsemées d'étoiles , que Dieu fait pour les poètes et les amoureux. Le ruisseau glissait à travers les rochers ; un vent tiède agitait le feuillage et nous apportait le parfum des roses, dont le jardin était rempli. Je me laissais entraîner au charme de cette enivrante soirée. Je craignais de voir mon bonheur s'envoler; je voulais prolonger mon songe. J'écoutais cette voix harmonieuse; j'étais à Vérone, sous le balcon de Tamante de Roméo : c'était la même heure, le même ciel, les mêmes paroles.

« Tu le vois, la nuit étend son masque sur mon visage, sans quoi ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues de la rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien conserver encore les appa-

ne JULIETTE

rences; je voudrais pouvoir nier ce que j*ai dit. Mais, adieu toutes ces formes. — En vérité , je m'abandonne trop à ma tendresse , et tu peux trouver ma conduite légère. Crois-moi, néanmoins, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus que moi Tart de se déguiser. »

Elle ke parla longtemps. Son châle, tombé près d'elle, découvrait sa robe blanche, sur laquelle frappaient les rayons de la lune. Ses discours étaient empreints de simplicité et parfois s'élevaient jusqu'à l'éloquence et la poésie.

— Ils disent que je suis malade, que l'air des montagnes me fera du bien. Ils m'ont fait quitter mon pays, où je vous avais rencontré. C'est vrai, mon cœur a souffert; mais désormais, près de vous, je suis guérie.

Je pensai un moment que ces paroles ne m'étaient pas adressées, que la jeune fille se trouvait le jouet d'une bizarre re^ssemblance. Mais ces doutes cessèrent bientôt. J'aperçus de la lumière à l'une des fenêtres de la maison. Je craignis que le frère de Blanche , inquiet de la disparition de sa sœur, ne nous surprit. Elle devina ma pensée.

— Ohl il n'arrivera pas encore. Qui vous presse? L'heure n'est pas avancée! Restez près de moi!

Se reprenant bientôt :

— Vous avez raison, il va venir; hâtez-vous de vous éloigner. Au revoir! au revoir!

Et je croyais encore entendre la fille du poète : « Veux-tu donc déjà me quitter? Le jour n'est pas encore près de paraître : c'est le rossignol., et non l'alouette, dont les sons perçants ont pénétré ton oreille

inquiète ; toute la nuit, il chante là-bas sur le grenadier. Crois-moi, cher amour, c'était le rossignol. »

Je pris la main de Blanche et la posai à mes lèvres.

— Mais, parlez-moi avec franchise. Vous ne m'avez pas encore dit si vous m'aimiez. M'aimez-vous?

Je lui répondis que je l'aimais de toute mon âme. En vérité, je n'oserais dire que je mentais; car, à vingt ans, qui donc ne garde, dans un recoin de l'âme , une petite place pour l'amour que le bon Dieu enverra? A cet âge, où l'on croit aimer tout ce qui est beau , tout ce qui charme, tout ce qu'on désire, on s'imagine si vite entrevoir la femme idéale et toujours attendue ! Un soir, on aperçoit une jeune fille blonde et rêveuse; on est triste, inquiet, rempli de vagues désirs; mais

Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, Jeunesse de visage et jeunesse de cœur!

C'est bien là celle qu'on a vue en songe ; elle avait ce regard; ce sourire, c'est le sien; tout son être était ainsi; même voix , même pose , mêmes pensées. On remercie Dieu et on aime. Je le demande donc : qui pourrait dire que je ne l'aimais pas?

En retournant à Wasen, les étoiles sur ma tête, le front découvert à la brise et la joie dans le cœur, je ne m'étonnai pas un instant des événements de la soirée. Je voguais à pleines voiles dans le domaine de la fantaisie. Le sentiment de Ja réalité me manquait. Je venais de rétrograder de cinq siècles ; je n'appartenais plus à la France

d'aujourd'hui. Je portais la toque de velours et le pourpoint de Roméo. J'étais à Vérone; je venais d'entendre Juliette. Ce n'était plus en Suisse que je voyageais , mais bien à travers un monde par moi découvert et livré encore aux poétiques et cavalières allures du passé. — Â la grâce de Dieu et de mon rêve I — Ce rêve se prolongea jusqu'au matin. Il s'envola avec le jour. Je me trouvai, comme devant, un simple pèlerin du dix-neuvième siècle, avec des bottes et un habit. — Mais la soirée de la veille n'était pas un songe.

 l'heure indiquée, on le pense bien , je fus exact au rendez-vous. Blanche fut encore simple , inspirée , adorable. L'honnête gentilhomme de Molière se fût écrié que la charmante fille ne parlait pas en prose.

— Dans trois jours, dit-elle, c'est ma fête; vous demanderez ma main à mon frère. Quand il saura que je je vous aime, que je veux être votre femme, il ne pourra vous refuser.

A ces mots, je me crus la victime de quelque machination diabolique.

— Ma femme ! m'écriai-je avec surprise.

Blanche me regarda avec de grands yeux ; et, baissant tristement la tête :

— Je suis prête à vous suivre partout , vous le savez. Parlez, et je quitte à l'instant cette demeure. Mais mon frère, s'il ne me retrouvait plus, il serait si malheureux! Il m'aime bien, mon frère! Tenez, n'en soyez point jaloux; mais je l'aime bien aussi. Demandez-lui ma main; il ne s'informera pas si vous êtes riche. Nous avons une grande fortune : elle est à vous.

Je voulus répondre. Blanche leva tous les obstacles.

— Mais votre frère se rendra-t-il à nos désirs? il ne me connaît pas.

— Ohl il vous connaît déjà! Je lu? ai parlé de vous, et lui aussi il vous aime.

Les amours improvisés m* ont toujours souri > et j*y crois. D'ailleurs, Blanche était charmante, elle était ri> che, (lie m* aimait, trois qualités assez rares pour ne pas les mépriser quand le hasard les jette sur votre route. Les choses, il est vrai, avaient suivi une marche rapide ; mais combien se lient plus inconsidérément que je n'allais le faire en ce moment!

— Dans trois jours, dis-je à Blanche, j'irai trouver votre frère.

— Tenez, reprit-elle en se levant le visage radieux et cueillant une rose, celle que je vous ai donnée est fanée sans doute.

Puis elle coupa une boucle de ses cheveux et me l'offrit :

— J'ai votre parole. A demain.

Elle me reconduisit jusqu'à la grille. Là, elle se pencha vers moi, et mes lèvres effleurèrent son front. — Tandis que je m'éloignais:

— Bonne nuit! bonne nuit! répétait-elle d'une voix remplie d'une indicible douceur.

Je ne dormis pas. Ce mot de mariage raisonnait mal à mon oreille. Mais en réfléchissant que j'étais en Suisse et qu'après tout j'avais encore du temps devant moi, mes terreurs matrimoniales se dissipèrent. Insensiblement je tombai dans un demi-sommeil, et les aveux de Blanche me

berçaient mollement, comme Tharmonieux refrain d'uu chant vague et terminé que Técho répète encore. Je me voyais habitant le cottage de Wasen, calme, sans ambition, avec de l'ombrage, des courses lointaines, des loisirs et du bonheur près de cette aimable enfant qui m'offrait si naïvement son cœur. Tous mes vœux étaient comblés. — Bientôt pourtant, et comme par un correctif indulgent pour mes faiblesse^, je m'apercevais entouré de mes livres; j'achevais un travail avec une lenteur complaisante; je fuyais pour quelques jours, je retrouvais Paris, les arts, les lettres, les amis; je retournais, à la dérobée, dans cette chère et pauvre Bohême, terre dure et rocailleuse, hélas! et souvent ingrate pour ses enfants, mais vers laquelle ils reviennent toujours.

L'après-midi, je rencontrai dans la salle de l'auberge un ancien ami, déjeunant comme un homme dont une longue route a largement développé l'appétit. — Notre surprise fut égale. En pays étrauger, les camarades sont des amis. Nous fûmes heureux de nous revoir. Alfred était un garçon plein d'entrain et de jovialité. Tout, dans la vie, lui apparaissait sous le côté plaisant. — Â la fin de son repas il se leva, et je lui souhaitai un bon voyage.

— Bon voyage? reprit-il, mais je ne pars pas.

— Comment, m'écriai-je avec stupeur, tu ne pars pas?

— Non, mon ami, j'ai découvert dans les envirous de délicieux paysages, et je m'établis ici pour huit jours.

— Allons donc! un ciel sans horizon, d'éternelles murailles de granit, des vues uniformes que tout le monde sait par cœur ! allons, tu n'y penses pas. *

— Ah çà! mais toi, que fais-tu ici?

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— Moi... c'est différent... je parcours le pays... je rêve... j'achève un roman.

— Eb bien ! je ferai comme loi ; je courrai le pays, et. si je ne sais que devenir, je rêverai. Pourquoi même, à la dernière extrémité, n'écrirais-je pas un roman? n'en suisje donc pas capable?

Mes raisonnements ne purent le convaincre. Il resta; il fallut subir sa présence et le voir contrarier mes projets. Après tout, me disais-je en essayant de me consoler, il ne dessinera sans doute pas tous les jours mon cottage, — • Je me trompais. Le lendemain, à l'heure du rendez-vous, je le trouvai prenant la vue du chalet. Le surlendemain, il y était encore. C'était le terme fixé par Blanche pour mon entrevue avec son frère. Que devait-elle penser, en ne me voyant pas revenir? que je me jouais de sa franchise, que j'avais voulu la tromper. Je résolus, quoi qu'il advint, de la voir le soir même.

Je m'achemine donc vers sa demeure, je m'approche de la grille. Alfred n'est pas là; j'entre dans le jardin ; deux voix se font entendre sous le bosquet témoin de mes rapides amours. Sans doute son frère est près d'elle, elle lui conte sa peine, elle m'appelle ingrat. J'avance, je prête l'oreille, mon cœur bat avec violence, ma vue se trouble. Je regarde à travers le feuillage. 0 ciell Alfred est assis près de Blanche, qui lui abandonne sa main sans contrainte. — J'hésitai un instant ; je voulus les surprendre et les confondre. Je ne sais quelle réflexion m'arrêta.

A son retour à l'auberge, Alfred me rencontra sur le seuil.

— Tu dessinais un clair de lune? lui dis-je avec ironie.

Et mes expressions sont amères et provoquantes jusqu'au défi. Mais lui, sans y prendre garde , répond avecî plus de douceur que jamais; hors de moi, je lui avoue que j* aime Blanche. Nos paroles se croisent; chaque mot est une blessure. Le lendemain nous nous battrons.

— Mais enfin, quelle est donc cette femme? répétais-je en me promenant à grands pas dans ma chambre pendant la nuit. Quelle est donc cette jeune fille naïve qui vient ellemême vers moi, et que je trouve le jour suivant près d'un étranger? 11 y a là quelque infamie ou quelque projet mystérieux. Ce n* est pas lui qu'il faut punir; c* est d'abord elle.

Et me voilà méditant longuement ma vengeance, afin de la rendre plus horrible et plus certaine. — Gomme je sortais pour respirer l'air du matin et chercher des distractions à mes pensées, Alfred vint à moi; il était aussi gai que de coutume.

— Écoute, me dit-il; j'aii beaucoup réfléchi à nos affaires. Un duel au milieu des montagnes, à Wasen, aurait bien, je l'avoue, son côté pittoresque, surtout pour deux artistes; mais c'est impossible.

— Et pourquoi impossible? Un homme d'honneur ne peut garder une insulte.

~ Tout cela est bel et bon; mais, que diable I nous ne pouvons pourtant nous transpercer avec les broches de la rôtissoire, et tirer au sort à qui se précipitera dans la Reuss me paraît par trop britannique. Tu sais que j'ai toujours abhorré les Anglais.

11 continua sur ce ton et finit en disant qu'il ne tenait nullement à son amour d'une heure, que j'avais des droits antérieurs aux siens, et que, pour me complaire, il m'a-

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baDdonnait volontiers celle qui causait notre différend, sauf à nous battre plus tard.

—Pourtant, ajouta-t-il, je dois te parler avec franchise, dussé-je être accusé de fatuité : elle m* aime.

— Et moi aussi elle m* aime.

— Elle me Ta avoué positivement.

— Moi, je réponse ; je devais demander hier sa main à son frère.

— EhbienI moi aussi, elle veut que je Tépouse ! s'écria Alfred avec un grand éclat de rire.

En ce moment on m'annonça une visite.

Je trouvai le frère de Blanche dans ma chambre. Il était pâle et paraissait accablé par une longue souffrance. Il me tendit la main :

— Oh I monsieur, dit-il, vous voyez un homme bien malheureux I

Ce début me surprit. Je croyais que le frère de Blanche venait m* ordonner de m'éloigner, ou me demander raison. — Mais sans doute il veut d* abord s'adresser à ma loyauté ; il fait bien, pensai-je en voyant sa tristesse et me sentant ému. Je partirai et il sera heureux. De quel droit détruirais-je le bonheur d*un homme qui me tend la main avec franchise? Blanche sera pour moi un rêve charmant, un amour ébauché, comme il y en a tant déjà dans ma vie, et l'issue du moins me fera honneur. L'aventure me souriait pourtant, mais je ne voulais pas voir couler des larmes. Ce n'était, après tout, qu'un caprice, qu'une amourette de passage, qu'une poétique vision, et j'ai toujours regardé comme un jeu égoïste et lâche celui qui s'exerce aux dépens du repos d' autrui.

m JULIETTE

— Ma soeur vous a» vu, n'est-ce pas? Elle vous a jeté des fleurs?

— C'est vrai.

-* Sans doute, elle vous a dit qu'elle vous aimait.

— Elle me Ta dit.

— Elle vous a fait des serments, elle vous a promis de vous épouser?

— Oui, tout s'est passé ainsi.

— Hélas! monsieur^ ma pauvre sœur est folle!

— Folle!

— Oui, monsieur, folle depuis un an. La mort d'un brave jeune homme, mon ami, qu'elle aimait de toute son àme, lui a enlevé la raison. On a pensé que les voyages la guériraient. Je l'ai conduite en Suisse. La maison que nousliabitons lui a plu, elle m'a prié de rester là, et, tout entier à ses moindres désirs, j'y veux rester jusqu'au moment où elle me dira : Partons. Que m'importe désormais le lieu de la terre où j'irai! Je n'ai (dus qu'elle au monde, monsieur. Je suis bien malheureux!

Ces quelques mots m'avaient vivement attristé.

— Sa folie est bizarre, continua le frère de Blanche : elle croit sans cesse reconnaître celui qu'elle a aimé; sitôt que je la quitte, elle vient près de la route, jette des fleurs aux passants et leur parle d'amour. Ses discours n'ont rien qui dénote positivement la folie, bien que leur exaltation les rende étranges. Je ne m'étonne pas que vous vous y soyez laissé tromper. A votre âge, monsieur, on est si crédule quand il s'agit d'amour I — N*est41 pas vrai?

A mon tour je lui tendis la main.

— Adieu I dit-il encore; poursuivez votre voyage et soyez heureux I Oubliez Blanche, ou, si vous avez une sœur, et si étant près d'elle vous pensiez à la mienne, priez Dieu, monsieur, qu'il me la rende. C'est toute ma joie, tout mon bonheur.

Je passai le reste du jour à Tauberge en compagnie d'Alfred. Ce brave garçon avait perdu sa gaieté. — Une jeune fille venait de lui donner son cœur sans coquetterie, sans arrière-pensée, et celle-là était folle!

Le lendemain, au lever du jour, je voulus, avant de m' éloigner, j^er un dernier regard sur la maisonnette. J'y allai avec Alfred.

Blanche était assise au bord de l'eau; ses pieds rasaient la surface ^(èe. Un saule l'entourait de ses rameaux mélancoliques. Ses cheveux étaient ornés d'une couronne bizarre. Elle tenait des fleurs dans ses mains, elle en avait près d'elle et paraissait les tresser avec plaisir; c'étaient des rosés, des violettes, des marguerites. Elle chantait ce refrain étrange :

C*est le jour de Saint-Valentin :

irfoit bon se levôdnatio.

Si le ciel à tous me destine, Je serai votre Valentine.

Cette fois, ce n'était plus Juliette rougissant au premier baiser de l'amour, Juliette soupirant après la nuit qui doit ramener vers elle son amant et comptant les heures <( avec toute l'impatience d'un enfant qui songe au bal où elle portera la robe nouvelle qu'on lui a donnée. «C'était

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Ophélia, Ophélia la pauvre foHe cauverte de fleurs, assise sous le saule au feuillage blanchâtre, près du ruisseau qui doit remporter.

« 0 rose de mai, chère fille, aimable sœur, douce enfant! est-il possible que la raison d*une jeune fille soit aussi fragile que la vie d'un vieillard? La nature s* exalte dansTamoiir, et, lorsqu'elle est ainsi exaltée, elle envoie vers r objet aimé une portion précieuse de sa propre substance.

Le frère de Blanche se tenait, à son insu, derrière elle, le visage abîmé dans la douleur, les yeux au ciel. Elle ne nous voyait pas; lui, au contraire, nous envoya avec la main un adieu triste et doux.

Le soleil inondait cette scène de lumière blonde ; la brise entr* ouvrait le calice des fleurs qu'emperlait la rosée. Les grands arbres du jardin formaient le fond du tableau. — Nous rendîmes au frère son salut.

En levant les yeux, Blanche nous aperçut. Elle fit un mouvement, son pied glissa sur le bord ; mais son frère la retint dans ses bras. — Elle nous jeta un bouquet de pensées et de romarin : ce Voilà du romarin ; c'est pour le souvenir : souvenez-vous de moi. — Et voici des pensées; pensez à moi. j>

Il y a un an, un de mes amis est allé en Suisse. Près dé Wasen, une jeune fille lui a jeté des roses. — Pauvre Blanche!

A M. THÉOPHILE GAyTlBR,

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