GEORGE
Non, George n'avait point oublié Perlette. Lui aussi il souffrait, martyr d'une noble et religieuse affection. — Madame Giraud avait revu son fils avec ivresse. Bonne et intelligente femme , déjà vieillie par les années et plus encore par le chagrin, elle ne vivait. que pour son enfant. Privée de bonne heure de son mari, brouillée avec la famille de son père qui avait vu une mésalliance dans son union avec un notaire; repoussée par celle de M. Giraud, jalouse de sa naissance, et de ses manières aristocratiques, elle avait quitté l'Anjou pour habiter près de Dieppe une propriété de son fils, — Là, elle s'était réfugiée tout entière dans son a*iour pour George. Elle avait vécu seule, à l'écart, s'occupant de son éducation, s' étudiant à lui donner les goûts simples de la campagne et de la famille, et rêvant pour lui, dans l'avenir, un bonheur qu'elle n'avait pas connu. Ses actions n'avaient qu'un seul but ; ses vœux se tournaient vers un même objet.
Mais George, en grandissant, avait senti un noble sang couler dans ses veines. La compassion pour le malheur.
le goût de Tétude, que madame Giraud cherchait à semer profondément dans son esprit, eurent bientôt besoin de se développer sur une plus grande échelle. 11 voulut aller à Paris ; sa mère le laissa partir. Indulgente à la jeunesse, elle n'ignorait pas qu'il ferait des fautes, mais elle était certaine que son cœur le ramènerait vers elle : ce n'était pas une erreur. — George rendait amour pour amour à madame Giraud , avec la disproportion cependant qui existe toujours entre l'affection des enfants et celle des parents. Cette affection , nous ne la rendons complète ni à notre père ni à notre mère. Nous la faisons retomber sur ceux auxquels nous donnons la vie. Il en a toujours été ainsi.
Madame Giraud s'était complue à préparer la chambre de George : elle s'était étudiée à satisfaire ses goûts et ses désirs. Il fut touché des bons soins de sa mère, mais tous ses efforts ne purent cacher sa peine. Habituée à lire dans ce cœur qui lui avait été toujours ouvert , madame Giraud découvrit sans peine le mal dont il était atteint. Elle parla à son fils de Tétude du notaire , alors en vente ; elle le conduisit plusieurs fois dans la famille d'une douce et charmante jeune fille , qu'elle convoitait pour lui depuis longtemps. — George resta silencieux; et cependant, que de prévenances délicates, que de ruses maternelles n'avait-elle pas mises en usage pour s'assurer de celle qu'elle croyait devoir faire le bonheur de son enfant! — L'amour de l'amante se rapproche de celui de Dieu pour l'ardeur, celui de la mère pour la durée. Ce dernier est éternel. — Quand tu seras marié , lui disaitelle, ne pense pas que je m'éloigne de toi. Non. Celle
que je t*ai choisie m'aime déjà comme ma propre fllie.— Mais je ne dois pas vivre toujours, et il m'en coûterait de te laisser seul , mon enfant , sans une main amie pour remplacer la mienne.
George ne répondait pas, ou bien il répétait à sa mère qu'elle était jeune encore, qu'elle resterait longtemps avec lui , et qu'ils songeraient plus tard à son mariage. — Madame Giraud souffrait de ne plus avoir la confiance de son fils. — Chaque jour elle le pressa davantage, et il finit par tout avouer. Il lui raconta longuement son amour pour Perlette. Aucun détail ne fut omis ; il confia à sa mère cette affection vraie, pure, dévouée. Il énuméra les soins tendres- qu'elle lui avait prodigués; en un mot, il fit si bien, que, malgré la jalousie qui se glissait involontairement dans l'âme de madame Giraud, elle n'eut pas la force de le blâmer.
Pendant la nuit, elle ne dormit pas. Elle pensait à son fils. Après de longues et pénibles réflexions, elle résolut de le guérir, quelque amer que fût le remède. Elle ne s'abusa pas sur les souffrances qu'elle allait endurer pour lui complaire. Aucune pensée égoïste ne la dirigea ; elle porta elle-même à ses lèvres le calice qu'il devait boire, et néanmoins elle demeura ferme dans son dessein. — Certes, il fallait qu'elle le crût indispensable au bonheur de George.
Celui-ci, de son côté, avait écrit à Perlette. Un instant ébranlé par la douleur muette de sa mère, il s'était bien promis de ne pas céder à ses instances. Ce serait un crime, se disait-il, je n'y consentirai jamais. Au matin, il venait d'achever sa lettre lorsque madame Giraud entra.
Elle était pâle de sa veille de la nuit. Des boucles de cheveux gris encadraient son beau visage. La sollicitude maternelle brillait dans ses yeux et illuminait son front d'une auréole divine.
Leur conversation fut longue , souvent interrompue , douce et pleine de douleur. Comme la veille , Tamant de Perlette s'échappa à l'aide de réponses évasives. — Madame Giraud se coucha avec la fièvre. Durant la nuit, George, inquiet de la santé de sa mère, qu'il voyait pour la première fois souffrir à cause de lui et par lui, se glissa doucement dans un cabinet de toilette d'où il pouvait, par une porte vitrée, plonger dans sa chambre. Elle était appuyée sur son lit. Sa main tenait un médaillon représentant le portrait de son fils. De grosses larmes coulaient sur ses joues. — A cette vue, George n'est plus maître de son émotion; il ouvre la porte et se jette dans les bras de sa mère. 11 fut vaincu et promit de ne pas envoyer la lettre qu'il venait d'écrire. — Qui donc refuserait quelque chose à sa mère qui pleure I — Ce n'est point une promesse d'un moment que j'implore de toi , dit madame Giraud , c'est une promesse solennelle, mon ami. Te sens-tu la force d'un semblable sacrifice?— Oui, répondit George d'un ton grave.
Madame Giraud baisa la main de son fils ; mais celui-ci fut bientôt sur son cœur.
Le lendemain, il dormait encore lorsqu'elle entra dans sa chambre. Elle apportait un rouleau de deux cents francs, sur lequel était écrite l'adresse de Perlette. — Au commencement de chaque mois, elle en envoya un semblable à Paris.
Une mère seule pourrait dire les consolations délicates et de chaque heure qu'elle s'efforça de faire descendre dans Tâme de George. Mais, qui dira les désespoirs cachés , les luttes intimes de celui-ci ? Ce fut un long martyre , mais un martyre porté à deux. Je me trompe , ce fut un triple martyre : Perlette , George , sa mère , souffraient tous les trois Tun par l'autre, et nul n'oserait dire quelle fut la plus poignante douleur.
Un jour, assis sur les bords de la mer, au coucher du soleil, il songeait au passé, à Perlette, à ses rêves de liberté ; il voyait toutes ses nobles pensées, tout son avenir étouffé dans une étroite et égoïste petite ville de province. Le découragement brisait son âme, ses lèvres pressaient une lettre de Paris reçue le matin. Dans cette lettre, Perlette pleurait et conjurait, au nom de leurs anciennes amours ; elle demandait une ligne , une seule ligne , car elle ne pouvait croire à son oubli. — George alla vers sa mère, il embrassa ses genoux, il la supplia les mains jointes : — Un mot, un seul mot, disait-il, et je ne lui écrirai plus ! Qu'elle sache du moins que je l'aime toujours! Mais elle me croit ingrat! Oh! ma mère , votre fils passer pour ingrat! — George, tais-toi, mon enfant; je ne saurais pas te refuser, je permettrais ton malheur!
Et madame Giraud, sur le point de céder, fut obligée d'échapper aux prières de George.
Depuis lors Perlette n'écrivit plus qu'une fois et refusa l'argent que chaque mois lui envoyait madame Giraud au nom de son fils. — Cette dernière lettre était déchirante. C'en était plus que George n'en pouvait supporter. — Sa mère avait trouvé des forces pour résister à ses supplica-
lions brûlantes, elle fut sans courage pour lutler contre la tristesse silencieuse qui ne le quitta plus. Il ne demandait plus rien. Il souffrait à l'écart, et, près de sa mère, feignait d'être heureux. Mais souvent il s'éloignait, sous un vain prétexte, la contrainte ne lui étant pas possible plus longtemps. Son visage était devenu pâle et amaigri. Le remords rongeait son cœur. Placé entre ces deux femmes, il ne pouvait faire le bonheur de Tune qu'en faisant le malheur de Tautre. Pauvre nature humaine! toujours incomplète et misérable I Destinée fatale, il lui fallut être à la fois bon et méchant, tendre et cruel.
A la fin , madame Giraud succomba : — George , ditelle , pars pour Paris. La parole que tu m*as donnée, je te la rends. Va, mon enfant, j'aurai le courage de me séparer de toi. Va, et sois heureux. Ici tu souffres. Ne reste pas plus longtemps. Que m'importe par qui et comment tu connaîtras le bonheur. Près de moi, j'aurais aimé à te voir sourire. Ton sourire est le dernier rayon qui dore ma vie. Mais que me font quelques jours de plus sans soleil, pourvu que tu ne marches pas le front soucieux, que jamais tu ne connaisses la douleur. Pars , George , pars demain, mon enfant bien-aimé; cette fois, c'est ta mère qui t'en prie. En restant, tu la rendrais malheureuse.
Madame Giraud s'arrêta; elle ne pouvait en dire davantage. Elle avait été grande dans sa force ; elle était sublime dans sa faiblesse.
George ne sut que répondre à ces paroles qui lui enlevaient toute volonté. Il avait bien préparé des armes contre les raisonnements destinés à le retenir au pays; mais jamais il ne s'était demandé ce qu'il ferait si sa mère
elle-même lui disait : a Aime Perlette, et va à Paris. » Cette supposition n'était pas entrée un instant dans son esprit. ^ Il pressa la main de madame Giraud sur ses lèvres et s'efforça de la consoler. Mais celle-ci, redevenue grave et silencieuse, s'appuya sur son bras et regagna lentement sa demeure. Le lendemain , elle passa la journée à préparer chaque chose pour le départ de George , qui devait prendre la voilure à six heures du matin pour se rendre à Dieppe et de là à Paris.
Ce triste jour arrivé, elle se leva de bonne heure, veilla elle-même au déjeuner de son fils et donna un dernier coup d'œil à sa malle, où elle renferma encore les quelques économies qu'elle tenait en réserve. — George descendit. Il était six heures. Un rayon de soleil perçait les nuages gris de l'automne. George s'avança vers madame Giraud. Sur son visage, à travers une douce mélancolie , on lisait le contentement que donne une résolution noble achetée par une lutte difficile. — Ma mère, dit-il, je ne partirai pas. Vous chercheriez vainement à ébranler ma résolution. Désormais, vous ne me trouverez plus triste. Entre l'amour et l'amitié , j'ai choisi l'amitié; entre Perlette et ma mère, j*ai préféré ma mère.
La diligence passa; George ne partit pas. Il n'écrivit plus à Perlette. Insensiblement le sourire , mais un sourire toujours empreint de quelque vague douleur, reparut sur son visage. Il puisa dans son affection pour sa mère, dans la sévère jouissance du sacrifice accompli, la force nécessaire pour vivre loin de ses rêves d'amour et de liberté. Et puis, disons-le, le temps et Tabsence, ces deux .médecins implacables auxquels nulle souffrance ici-bas
n* a jamais pu résister, cicatrisèrent à la longue ses blessures. - Une année s'écoula. Il acheta Tétude du notaire, et un voyage à Paris fut jugé indispensable pour les arrangements que nécessitait sa nouvelle position.
Quand il partit, le nom de Perlette ne fut pas prononcé. Madame Giraud n'exiga aucune promesse. Seulement, en Tembrassant, elle ne put cacher son émotion, et un tremblement nerveux agita tout son être. — Soyez sans crainte, ma mère, dit George, je reviendrai bientôt.
George passa trois jours à Paris, à Paris où il était resté cinq ans, où vivait Perlette, où se trouvait la chambre de la butte Montmartre. Que de souvenirs embaumés par Tamour et par le temps qui transforment le passé le plus triste en jours de fêtel Que de retours vers sa vie indépendante , vers les pensées d'affranchissement , de sainte délivrance des êtres souffrants! Chaque femme qui pa.sse, la jeune fille voilée, la grisette, la dame dans le brillant équipage, la modiste qui revient le soir du magasin, toutes ces visions frappent son esprit inquiet. Sans cesse il croit reconnaître celle qu'il aima, celle qu'il aime encore.
Durant les deux premiers jours ses affaires l'aidèrent à vaincre les tentations qui venaient T assaillir à tout instant. L'après-midi du troisième, il se trouva complètement libre et inoccupé. La voiture ne partait que le lendemain.— Son cœur et ses regards se dirigeaient toujours vers la rue des Martyrs, il voulut passer une fois seulement devant son ancienne demeure. Était-ce donc un mal de se repaitre à la dérobée de la vue lointaine de ce charmant séjour? Le sacrifice du cœur accompli, au
moment de commencer celui de Tintelligence, ne lui étaitil pas permis de dire adieu aux joies de sa jeunesse, de puiser des forces dans ses chers souvenirs? Est-ce un crime d'être fidèle au passé, de se recueillir une heure en présence du bonheur enfui? Qui oserait le blâmer? Sa mère elle-même, si elle était là, lui refuserait-elle cette consolation, à lui qui venait de tout donner pour elle?
Et George gravit le sentier connu qui conduit aux hauteurs de Montmartre. En avançant, son cœur bat plus fort. Si elle était à sa fenêtre I Si elle venait à Tapercevoir! Après l'avoir entrevue, aurait-il le courage de la quitter? 11 arrive. — Les contrevents de la chambre sont fermés, il entre. La portière n'est plus la même. Un écriteau indique que l'appartement est à louer ; il monte l'escalier et s'appuie sur la rampe, car ses genoux fléchissent.
0 petite chambre aimée, où il a presque connu le bonheur, cet hôte impossible I en te revoyant, son cœur se serra. Voici le papier qu'elle-même avait choisi, la fenêtre où elle s'accoudait le soir» le foyer qui les réunissait tous les jours. Il lui semble encore entendre sa voix; il croit voir son châle jeté négligemment sur son lit. Pauvre Perlelte I En quelques heures, cette chambre nue peut reprendre son premier aspect, les meubles peuvent se trouver à la même place, le lit au fond de l'alcôve, le feu dans l'âtre humide. Mais qu'est-ce qu'un nid charmant sans les oiseaux amoureux? — Et où sont-ils, ces pauvres pigeons voyageurs qui s'étaient juré de vivre et de mourir ensemble? L'orage et la destinée les ont emportés bien loin. Hélas! ils ne se reverront plus. — Pourtant., qui sait? peut-être reviendront-ils au logis, comme dan^
la fable de Jean de la Fontaine, éclopés sans doute» ti* rant de l'aile, traînant la patte, demi-morts, demi-boiteux, mais s* aimant toujours I Qui sait? peut-être pourront-ils se revoir, et, las des bruits étrangers et des excursions lointaines, recommencer une nouvelle existence et mourir heureux, comme dans le conte de Baucisetde Philémon.
George voulut savoir depuis combien de temps cette chambre était inhabitée. La portière, récemment établie à Montmartre, ne put rien lui apprendre. Un voisin le reconnut, et lui dit qu'il y avait un an Perlette était partie un soir dans un bel équipage et n'était pas revenue.
L'après-midi fut longue à passer. George attendait avec impatience le moment de retourner vers sa mère. La nouvelle apprise à Montmartre avait désolé son âme. Partie I répétait-il, partie un soir dans un brillant équipage avec un amant riche et généreux qui lui fera connaître le luxe, ce denii-bonheur de la femme I Et il soupirait avec amertume Pourtant, en arrivant à Paris, il s'était dit : Si je pouvais du moins apprendre qu'elle est heureuse et consolée, que rien ne lui manque de ce qui fait la vie plus riante, qu'elle ne souffre pas à cause de moi, qu'elle m* oublie! Aujourd'hui ses souhaits sont comblés, et il se plaint, frappé dans son amour, plus encore peut-être que dans son orgueil. —Nous ressemblons tous à George. En quittant celle que nous aimons, pour elle, nous ne demandons à Dieu qu'une chose : qu'elle oublie! Et si Dieu exauce notre prière, notre amour-propre se récrie. Nous devenons injustes, nous nions la fidélité de la femme, nous croyons avoir le droit de maudire. L'amour, le
bonheur que chaque homme rencontre une fois au moins sur sa route, qui d* entre nous sait le conserver? Nous ne gardons que le souvenir, et bien souvent encore nous invoquons Toubli! — George, lui, n* avait point oublié. Le destin seul fut coupable. N'essayons pas de sonder l'avenir, ne cherchons pas à connaître ce qu'il fût advenu, si le sort eût été plus doux envers Perlette et son amant. Croyons à l'amour, à l'amour éternel, lors même que nous voyons des affections naître et se flétrir en un jour. L'homme est mortel et inconstant. L'homme manque à l'amour. L'amour est éternel.
Le soir George entra à l'Opéra. Les heures lui semblaient des siècles, il croyait que le moment du départ n'arriverait jamais. On jouait la Favorite, Tune des œuvres dernières de Donizetli, que le génie et la raison ont abandonné. Ayons confiance, ils reviendront : sans son génie, Donizetti peut-il vivre ?
George était triste. Bien des fois il avait entendu la Favorite avec Perlette. Ensemble ils avaient assisté à la première représentation. — Pendant Tentr'acte, son regard errait çà et là au milieu des loges émaillées de femmes belles ou du moins en ravissantes toilettes; car les philosophes prétendent que souvent ce n'est pas la femme qu'on admire, c'est sa robe, c'est sa coiffure, ce sont ses diamants. Quoi qu'il en soit, c'est toujours son bon goût et sa grâce, sinon son charmant visage.
Dans une loge de face, ses yeux s'arrêtèrent par ha» sard sur une femme jeune, d'une admirable beauté, parée avec un goût simple et exquis. Elle était seule, pâle, souffrante, ne provoquant pas les regards flatteurs, écou-
tant parfois avec attention, plus souvent paraissant rêver : c'était Perlette. A cette vue, George tressaillit. Perlette, dans cette loge, ce n'était plus la Perlette d'autrefois. Qui donc lui a donné de la fortune ?— Mais elle rêve encore, elle est triste. Oh ! alors, c'estbien elle. Elle a trouvé la richesse, elle n'a pas trouvé le bonheur. Cette pensée empêcha George de la maudire. Un instant il hésite, il veut aller près d'elle, lui dire adieu, savoir si elle est heureuse... Mais non, il n'ira pas; car la figure de sa mère apparaît devant lui. « Elle est riche, dit-il, la richesse fait supporter bien des douleurs. »
Dans l'entracte suivant, il monte à la loge de Perlette. A la dérobée il regarde au travers de l'étroite ouverture de la porte. Elle a pâli, mais son visage est toujours le même, il veut entrer, il lève la main pour frapper, il veut l'appeler par son nom; mais l'image sacrée de sa mère se dresse encore devant lui. Il regarde Perlette une dernière fois et quitte précipitamment le théâtre. Sa tête était brûlante. — De retour à l'hôtel, où il n'était pas rentré depuis le matin, il trouva une lettre de madame Giraud ; elle était ainsi :
« George, loin de toi le malaise et l'ennui remplissent mes heures. Demain, mon ami, je serai sur la route et t'attendrai )>
Le lendemain, George monta en voiture. Il y avait deux ans qu'à la même époque, à la même place, il avait quitté Perlette. Singulier hasard! en ce moment, une jeune fille reconduisait aussi son amant. — Au revoir! au revoir! disait-elle en agitant son mouchoir et envoyant des baisers; dans quelques semaines tu reviendras!... - Et moi
aussi, pensa George, lorsque je partis, je devais revenir
bientôt.
Il retourna en Normandie. Mais tout en conservant le souvenir de Perlette, le baiser et la présence de sa mère rendirent à son cœur quelque peu de la sérénité perdue. — - Les mois s'écoulèrent, et un matin madame Giraud dit elle-même à son fils d'écrire à la jeune fille qu'il lui avait sacrifiée. Certaine que désormais George n'avait plus rien à craindre, qu'il lui était rendu, qu'il était sauvé, elle pouvait, sans danger, lui permettre de se souvenir de Perlette. — Le jeune enthousiaste blessé près de Barbés était devenu possesseur d'une étude de notaire, et les distractions de sa charge nouvelle l'empêchaient de songer trop complaisamment au passé. -- Et puis, disons-le, le remords agitait l'esprit de madame Giraud. Ce que George lui avait dit au sujet de Perlette la lui avait fait aimer. Elle comprenait que celle-ci était son égale par le cœur et la noblesse de ses sentiments ; elle en avait eu pitié et gémissait d'avoir été forcément cruelle. En un mot, elle se trouvait coupable envers Perlette et désirait lui faire connaître que son fils n'était pas ingrat.
George éct ivit donc, mais quelques mots vagues et laconiques, selon la volonté de sa mère.
Madame Giraud écrivit aussi à Perlette. Dans sa lettre, elle racontait naïvement les faits tels qu'ils s'étaient passés; elle parlait des luttes de George; elle s'adressait à Perlette avec respect, avec amitié, avec estime; elle l'appelait son enfant.
« Vous m'avez rendu mon fils, disait-elle en finissant, soyez bénie, mademoiselle, soyez bénie par une mère et par Dieu. »
BEMCOMTRE DE L IDEAL.
Perlette rassembla lout son courage, et, obéissant aux prières de madame Giraud, elle ne répondit pas. A dater de ce moment, le souvenir de son amant lui devint encore plus cher. Elle n* envisagea plus la mort comme un bonheur pour elle seule : c'était un dévouement. La poésie et la religion, ces deux consolatrices suprêmes, restèrent jusqu'à la fin à son chevet. Ses derniers moments furent calmes, doux même. Elle s'éteignit sans paraître trop souffrir, les yeux au ciel, l'espoir sur le front, rêvant toujours et souriant parfois. Le nom de George revenait sans cesse sur ses lèvres.
Et nous non plus, ne soyons pas injustes envers lui. Ne lui soyons pas plus sévères que Perlette. Ne disons pas qu'il fut cruel pour la pauvre fille ; ne le maudissons pas. Sans chercher, en pénétrant au plus profond de son cœur, si le temps et l'absence n'ont pas affaibli en lui le souvenir, si, plus tard, il n*a pas éprouvé un vague bonheur en se sentant libre, humilions-nous en présence des faiblesses de notre nature. Sa lutte fut longue, pesante.
A Perlette seule appartiendrait peut-être le droit de le blâmer, et Perlette a pardonné la première. — Plaignons Perlette, plaignez-la, douces lectrices, comme elle amoureuses de T idéal! Sur elle répandez vos plus nobles regrets. — Mais plaignez aussi George, George qui demeura seul dans la vie, appuyé sur le bras de sa vieille mère, n'ayant pour soutien que l'âpre poésie du devoir. Non, ce n'est pas Perlette qu'il faut plaindre, Perlette mourant à l'hôpital , mais respirant déjà un air pur et partant pour une patrie tant rêvée. C'est George, resté sans idéal et sans amour, George qui vivra — pour ne pas faire pleurer sa mère. — Que si vous l'accusez encore, c*est moi qui suis coupable. Alors je vous ai mal dit son martyre ; je vous ai mal fait entrevoir la belle figure de madame Giraud baignée de larmes. La faute est à moi seul. Pardonnez-lui donc. — L'amour maternel a fait un miracle. George, George, les mères du moins t'absoudront! — Un dimanche, Perlette avait été définitivement condamnée par les médecins qui passaient devant elle et s'arrêtaient à peine. La fenêtre entr'ouverte laissait pénétrer un rayon de soleil qui jouait sur son lit ; un parfum de réséda arrivait par bouffées jusqu'à elle. Les malades recevaient, avec un visage souriant, leurs parents et leurs amis. La salle, si triste d'habitude, avait presque un air de fête.
Perlette pensait à George. « Puisque je vais mourir, disait-elle encore, qu'importe que je lui parle une dernière fois ? Chacun aujourd'hui a près de soi un ami. Je vais lui écrire; il viendra ; je le verrai et mourrai plus tranquille. »
Elle fit sa lettre. Mais, pour la traduire, il faudrait
avoir le secret d'une langue que l'on écrit avec des larmes. Cette lettre était simple, poignante, douloureuse jusqu'au sublime.
La nuit suivante, elle eut un remords. « Non, dit-elle, il ne faut pas qu'il me voie mourir; il se reprocherait ma mort. — Il ne saura rien, rien, mon Dieul pas même que Perlette n'est plus sur la terre. »
Elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller. « Tu dors à cette heure, George ! dors en paix. Moi, je meurs, mon ami, mais on est si mal ici-bas I Un peu de courage encore, et tout va finir. Pourtant j'aurais été heureuse de te savoir là près de moi, ta main dans la mienne, à cette heure difficile! »
Heureuse de ce nouveau sacrifice, elle prit son chapelet et le baisa. Au matin, elle approcha sa lettre de la lampe placée près d'elle, et la réduisit en cendres. Un vent léger, après en avoir lutine les parcelles noircies, les emporta dans l'air. Et, s' adressant à la brise : — Porte-lui mes adieuxl dit-elle, je te les confie.
Ce fut sa dernière parole, sa dernière plainte. Cette prière tomba douce, mélancolique, résignée. Elle s'échappa de cette àme prête à partir, avec le premier rayon du jour, le premier cri de l'oiseau, le dernier parfum de son bouquet de violettes non renouvelé la veille.
Les sons d'un piano se firent entendre. On jouait le chœur de Guillaume Tell : Vierge que les chrétiens adorent!.,. Perlette ferma les yeux ef s'endormit. Elle aperçut, dans son sommeil, la patrie de ses songes; comme saint Paul, elle fut ravie. Dieu donnait enfin un avant-goût des joies célestes à cette unie coupable et pardonnée. —
16i PERLETTE.
Pardonnée! oui, vous Tétiez, Perlette,— car la souffrance absout et purifie. Partez donc, pauvre rêveuse, partez pour ce séjour que vous venez d'entrevoir. A chacun sa tâche sur la terre. La vôtre fut rude; elle est achevée. Partez, Perlette, allez à Dieu.
Rose fut fidèle à son amie. Au dernier jour elle était là. Perlette prit ses livres favoris, enfermés dans une cassette avec quelques souvenirs de George, et les lui donna. — Pauvre chère bonne, dit la grisette, ils t'ont fait bien du mal; je les brûlerai tous jusqu'à la dernière feuille. — Tu te trompes, Rose, répondit Perlette, ils m'ont consolée.
A la nuit tombante. Rose vint à ma demeure. J'étais arrivé ce jour-là même. — Je courus à la Charité. — Perlette ne parlait plus; mais elle était belle, d'une beauté qui n'appartenait pas à la terre. Son regard était calme, sa bouche souriante. Fiancée à la mort, il faudrait rajeunir pour elle l'ancienne et biblique comparaison de l'épouse parée pour recevoir son bien-aimé. Je restai près d'elle avec un de mes amis, alors interne à la Charité. Je le questionnai : il espérait encore; Rose attendait le jour avec impatience; moi, j'attendais tout de la jeunesse, Per-« lette seul n'attendait plus rien, E]lle Sivs^it doucement fermé les yeux : elle était morte.
Non, jamais jeune fille si triste et si belle ne fut couchée dans un cercueil.
Deux ans après la mort de Perlette, je partis pour
Dieppe avec mon ami Ludovic de la T C'était vers la
fin de juin. Nous laissions quelques ennuis à Paris, résolus
de n'emporter avec nous que nos espérances et notre jeunesse. Après être restés deux jours dans la ville des bains, nous nous mimes en route pour le Havre, par une belle après-midi, à pied et en longeant les falaises. Nous voulions visiter Fécamp, Sainl-Valery, Étretat, et revenir à Paris par la Seine. 11 était tard quand nous quittâmes Dieppe, mais que nous importait? Nous allions droit devant nous, un peu à la grâce du bon Dieu, certains de trouver à la nuit quelque âme charitable pour nous donner un gîte et un morceau de pain. Il faut être jeune pour aimer ces voyages-là. — Comme nous nous étions éloignés un instant de la mer, afin de suivre un sentier étroit et ombragé, nous fûmes bientôt complètement égarés.— Le jour tombait. Nous marchions au hasard. Mais la Providence veille sur le pèlerin. La flèche d'un clocher nous apparut à travers les arbres. Hélas I c'était la grande route qui passait là. Je dis hélas I car qu' avions-nous besoin du chemin; nous les fuyions tous. Pourtant, comme il était tard et que le village d'O... nous parut placé dans une situation charmante, notre parti fut bientôt pris.
0... se trouve assis dans un délicieux vallon, sur la joute de Saint-Valery, à une lieue de la mer. Une douzaine de toits, couverts de briques, forment tout le village abrité des vents par de grands arbres. Une maison plus belle que les autres s'élève à gauche comme la demeure seigneuriale. C'est l'habitation du maire, qui est en même temps le notaire du lieu.
Après avoir déposé notre léger bagage sur la table de l'auberge et commandé notre souper à notre hôte, qui nous parut revéche et soupçonneux et nous accabla de
166 PËRLËTTE.
questions, nous demandons la route de 1 église. Mon ami était artiste et pensait peut-être découvrir là un sujet d'étude pour le lendemain.
Un chemin escarpé conduit à cette église, entourée par le cimetière, ainsi qu'il arrive encore dans certains bourgs. Le sacristain sonnait V Angélus. C'était un homme de cinquante ans, fort laid et fort blond. II nous proposa d'entrer. — Il est difficile, lorsqu'on est toujours resté dans les villes, de se figurer le silence, le calme, le caractère mystérieusement religieux que donne aux églises de campagne l'heure du soir. — En vérité, dis-je à mon ami en sortant, je finirai par me faire curé de village. — Voilà six ans bientôt que tu me l'annonces, répondit mon compagnon, et j'attends encore.
En rentrant à l'auberge, nous nous trouvâmes en face de trois gendarmes, trois de ces bonnes têtes qui font sourire, quand elles ne font pas trembler. Mon passe-port était dans la malle que nous avions expédiée directement de Dieppe pour le Havre.
U fallut suivre les gendarmes chez le maire. Incertain si je n'allais pas être condamné à rester à 0... pendant une semaine avant l'arrivée de mon passe-port, je commençais à trouver le village beaucoup moins pittoresque et à maudire le fatal destin qui nous avait invinciblement ramenés sur la grande route. — Mais, je le répète, le pèlerin marche à la garde de Dieu. Le maire d'O..., celui qui allait méjuger, c'était mon ancien ami, c'était George.
Nous ne nous étions jamais écrit, pas plus les années qui précédèrent notre rencontre à Paris, que les années
qui la suivirent. Je savais qu'il habitait la Normandie, à quelques lieues de Dieppe, et rien de plus.
Il me tendit la main avec une joie mêlée de tristesse. Je lui apparaissais comme un remords de sa conduite passée.
George pensa, avec raison, que son hospitalité nous plairait davantage que celle du traître qui nous avait livrés entre les mains de la justice. Nous fûmes installés à la mairie.
Sitôt que mon ami fut retiré, George entra dans ma chambre et s'assit sur mon lit. Son premier mot fut celuici : — EtPerlette?
Il prononça ce nom d'une voix inquiète, troublée, presque honteuse. — Elle est heureuse! lui répondis-je. — Alors elle est morte, dit-il en appuyant sa tête sur sa main.
Puis, se levant vivement : — N'est-ce pas, reprit-il, j'ai été lâche et cruel ? Pourtant, mon ami, ne me réponds pas encore, il faut auparavant que tu voies ma mère.
Le lendemain, je me levai de grand matin. L'air était pur, la brise embaumée. Je m'égarai à travers des chemins étroits et couverts, bordés de haies d'aubépine, remplis de soleil et de rosée, et non sans une certaine analogie avec ceux de la Bretagne. Chaque ferme est entourée de grands arbres, habituellement des ormeaux, qui en dérobent l'entrée et leur donnent un aspect mystérieux qui fait rêver aux ermitages de Rousseau et à la chaumière de Bernardin.
Ce pays est riche et la végétation luxuriante ; des blés magnifiques, des trèfles, des prairies coupées de ruisseaux qui font tourner des moulins, s'étendent dans la
plaine. Les vaches et les chèvres paissent au milieu des sentiers ; les habitants sont polis et saluent le voyageur. Je me suis, ces jours-là, réconcilié avec les Normands.
Je songeais à Perlette, puis à George. Bizarre destinée ! me disais-je : des pensées de liberté, des projets d'affranchissement du peuple, des blessures dans la rue, sur les pavés brûlants, et puis une étude de notaire au village ; des rêves guerriers, un amour céleste, des serments éternels, et puis la vie modeste, le devoir, la réalité.
Le lendemain, je vis madame Giraud , noble et admirable femme, belle et souffrante figure, type de la bonté indulgente, de Tintelligence et de la résignation. — Uq nom revenait sans cesse dans ses discours : George. Seule avec moi, elle me parla de Perlette ; elle voulut connaître les moindres détails de la vie et surtout de la mort de la pauvre fille. Quand j'eus finis, elle pencha la tête et ne me répondit rien.
Je compris alors le martyre de George, Tétendue, la beauté de son sacrifice. J'avais conservé contre lui quelque amertume; il m'avait paru faible, sinon coupable. Devant moi, à cette heure, il fut absous. Et de ces trois destinées, je ne sus laquelle je devais plaindre davantage. — Ma mère, dit George avant mon départ et en ma présence, Dieu m'est témoin que je vous aime, et je vous en ai donné des preuves. Je resterai toujours près de vous; mais je vous le demande en grâce , ma mère, qu'il ne soit jamais entre nous question de mariage. Je ne me marierai jamais.
George se maria, mais ce fut pour enterrer son cœur.