‹ Contes et nouvellesChapitre 11 sur 33 · ROMAN · texte numérisé non relu

ROMAN

— Encore une histoire d'amour?

— Et que vous dirai-je, madame, même en ces temps de préoccupations et d* attente, à vous qui êtes belle et tant aimée? — Mais je vous ai promis un conte. Le voici.

Vers le numéro 120 de la rue Saint-Jacques s'élevaient deux maisons en face Tune de F autre. Au sommet de ces maisons, au cinquième étage, étaient deux chambres, disons-le mot : deux mansardes et deux fenêtres ou-

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vrant sur la rue. —Deux fenêtres, deux chambres ! c'est cela! dites-vous? Et dans ces mansardes, sans doute, deux amoureux qui laissent leurs yeux et leurs cœurs traverser r espace?— Précisément, madame. — Cette histoire est simple et sans nulle prétention à Tintrigue. Et, d'ailleurs, je voudrais bien qu'on m'apprit à quel usage sont destinées les fenêtres, sinon à aider les amoureux ! — Un matin d'avril, quand tout fleurit, les lilas dans la campagne et l'amour dans le cœur, une jeune fille, minois mutin, œil vif, cheveux noirs, lèvres roses, dents blanches, corsage luxuriant et fraîche santé, une vraie grisette enfin, ouvrit sfa fenêtre, arrosa ses fleurs et suspendit à un clou une cage dans laquelle habitait un linot. Au bruit que fit la fenêtre en s' ouvrant, la fenêtre placée en face s'ouvrit aussi, et un étudiant s'accouda comme pour regarder dans la rue. Mais les passants n'attiraient point son attention; sitôt que les fleurs furent arrosées, la cage suspendue, la fenêtre se referma, et l'œil du voisin s'efforça vaii^ment de pénétrer au travers des rideaux blancs de la grisette. Pas un regard pour le pauvre amoureux! — Sans doute, amoureux! Que voulez-vous, madame, que fût Théophile? — Pourtant, depuis quinze jours qu'il habite cette demeure, que d' œillades timides et suppliantes, que d'agaceries adressées au linot > comme pour l'inviter à plaider sa cause! Que ne donnerait-il pour un sourire! et pour entrer une fois seulement dans cette chambrette, à quel supplice ne se laisserait-il pas condamner! Le monde est mal fait; et la métempsycose sourit à Théophile, quand il songe qu'il pourrait renaître linot et appartenir à Harinette.

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Pour nous, en vertu de notre pouvoir discrétionnaire de romancier, entrons. — Pourtant, il est grand matin ; le ménage n*est point achevé, et Marinette, encore en corset, vient à peine de jeter sur ses épaules un fichu transparent, dont Théophile,— et bien d'autres aussi, — serait heureux de tenir la place. Vœux inutiles I la métempsycose elle-même n'ayant pas encore toléré de semblables transformations. — Le sergent de police et le romancier entrent partout et à toute heure. Passons par la fenêtre, comme les voleurs. Et, rassurez-vous, madame, nous ne prendrons rien à Marinette. — Un coup d'œil maintenant autour de nous. Et, d'abord, on a fait bien des descriptions de mansardes. Les uns, comme Déranger, les ont toujours entrevues proprettes et joyeuses. D'autres n'ont dit, au contraire, que leur aspect sombre, tout de souffrance et de misère. Tous ont outré la réalité. La mansarde, habituellement, n'e^tni triste, ni gaie par ellemême. Tout dépend de l'habitant, de son caractère, de sa fortune. S'il est pauvre , sans travail , sans ressources, ou si de sublimes préoccupations l'empêchent de gagner son pain; si l'amour de l'art et les pensées ambitieuses viennent à son chevet, quand personne n'est là pour lui sourire, alors la mansarde est plus désolée que l'enfer, elle renferme la solitude. Mais jetez dans cette âme quelques parcelles de gaieté et d'insouciance, dans cette vie, non pas du luxe, mais un lendemain assuré ; joignez-y un grain d'amour et de jeunesse, et vous aurez dans la mansarde des locataires plus heureux que l'empereur de la Chine dans ses palais de porcelaine.

Telle était la mansarde de Marinette, avec ses meubles

en noyer, un simple papier noisette et une courte-pointe rose sur le lit. Près de la fenêtre, une coii)eille renferme son ouvrage, ses pelotons, ses écheveaux de soie et ses aiguilles; un portrait de Béranger est collé au mur, un morceau de buis bénit appenda près du lit, sur la cheminée un bouquet de violettes, — qui n*a coAté qtt*un sou, — et sur la table , son petit pain et un vase de lait. Le seul meuble coquet de cet intérieur doux et paisible est un miroir artistement encadré, un vrai bijou qu*elle consulte souvent et qui toujours lui répond qu'elle est jolie. Marinette sait lire, écrire, broder et chanter. Elle se lève de bonne heure, met chaque chose en ordre, regarde ses fleurs, et, depuis l'arrivée de l'étudiant, elle se hâte de * refermer sa fenêtre. Mais, patience. Ne préjugeons de rien. Dans cette manœuvre féminine la vertu seule n'est peut-être pas enjeu. Qui sait s'il ne s'y mêle pas quelque brin de coquetterie? Laissons la toilette s'achever; la robe d'indienne va cacher ce ravissant corsage, le bonnet va se placer fièrement sur le haut de la tête, d'une façon si jolie et si légère qu'on le croirait sans cesse prêt à s'envoler par-dessus les moulins. Et, quand vous aurez une gentille petite créature , coquette , pincée, toilettée , tirée à quatre épingles , gaie comme un pinson , fraîche comme une rose, vous verrez la fenêtre s'ouvrir de nouveau , et cette fois ne pas se refermer aussi vite. Ne médisons pas non plus. Marinette est sage. Jusqu'ici elle n'aima jamais que son linot, son miroir et des héros de romans. Sauf le portier et les rayons du soleil, nul visiteur n'est entré dans ce tranquille et coquet paradis. Et déjà depuis trois mois Marinette est à Paris. Depuis trois mois, madame!

Et vous arez lort de sourire. Trois mois I mais c'est un siècle! C'est si difficile, si égoïste d'être sage! — Sans doute le choix importe en amour. Il peut être convenable de ne pas jeter son cœur au premier soupirant. Mais, avant tout, il faut aimer. C'est là le but, la joie, la seule chose sérieuse de F existence. C*est là la sublime folie, tout le reste n*est rien. Et, quand arrivent les vieilles années, le souvenir d*une jeunesse sans amour doit être la plus amère de nos douleurs. — Vous êtes triste, ennuyé, méchant? Vous n'êtes pas un grand poëtc, un grand musicien, un grand peintre? Ehl mon Dieu, quoi de surprenant! vous n'aimez pas. — Montrez-moi, dans le monde, quelque chose de bon ou de grand sans amour? — Oui, madame, mon héroïne est sage, comme on dit, mais, Dieu merci, la Providence y pourvoira. Elle a placé devant elle une fenêtre , et à cette fenêtre un jeune homme que son cœur embarrasse fort, et qu'il est prêt à offrir à qui voudra bien s'en charger. Patience donc, madame, et, croyezle bien, l'amour viendra; car, ne l'oublions pas. Marinette est venue au monde un mardi gras, mauvais augure pour la sagesse fiiture.

La toilette et le ménage sont terminés. Pendant le déjeunerde Marinette, entrons chez Théophile. Gen'est point un habitué du boulevard de Gand. Je l'ai dit, c*est un étudiant. Vingt airs, dix-huit cents francs de pension, voilà les richesses qu'il apporte à Paris. De plus, en lui rien d'extraordinaire. Son visage est empreint d'une expression avenante et douce. Ses cheveux et ses yeux sont noirs. Il fait son droit, comme tout le monde, et se nomme Théophile Durand. Qui est-ce qui ne se nomme pas un

peu Durand? Bon cœur au demeurant; un peu poète , un peu flâneur, comme tous les amoureux, mais toujours prêt à rendre service à ses amis. II suit les cours quelquefois, mais plus assidûment que les étudiants de première année. Ceux-ci, jaloux de paraître mauvais sujets, passent leur temps au café, à jouer au billard, à fumer et à boire, non par g^oût, mais par devoir, par conscience, parce qu'il faut bien être étudiant. Théophile n'ignore pas cependant que le droit n'est qu'un prétexte et qu'on vient à Paris pour faire l'amour; et s'il rentre de bonne heure et fuit les promenades , disons-le, c'est que Mari- ' nette est là. II se place devant sa table, ouvre le Gode, ou plutôt regarde à la dérobée sa voisine. Jamais de tapage, jamais d'orgie , jamais de femme dans sa chambre. C'est un étudiant à mettre sous cloche. — Ne l'en blâmons pas trop; l'espoir seul de gagner les bonnes grâces de Marinette le fait agir ainsi. — Mais les autres , ses confrères du quartier latin, auxquels Tamour n'impose pas les mêmes lois, que sont-ils devenus? Où les rencontrer, sinon dans ces cafés où l'esprit s'alourdit, où le cœur s'étiole à la longue? Qu' est-elle devenue cette folle vie d'étudiant, toute d'imprévu, de richesses et de misères, de talent et d'esprit jetés aux ventsi Et ces pauvres bohémiennes du quartier, un jour ici, demain là, faites pour le Champagne, la Chaumière et les faciles amours, fillettes insouciantes et mystérieuses, poussant au hasard, venant on ne sait d'où, s'en allant d'où elles sont venues I Et cette spirituelle et parfois un peu trop franche gaieté, ce bon cœur! qu'est devenu tout cela. Tout s'éii va. Nous marchons au hasard; les institutions s'ébranlent; les tempTs

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sont durs ; et, jusqu'au centre du quartier latin , il faut chercher langterops paur retrouver un étudiant, un de ces véritables étudiants dont on a tant et parfois si bien abusé.

Marinette savait gré à Théophile de sa réserve et de sa sagesse. Novice encore dans les habitudes de k grande ville, elle jurait chaque matin qu*elle n'aurait jamais d'amour, que son linot conserverait seul son affection; ses amies, en s' écartant de cette voie, ayant toutes bien mal fini. Ce disant, elle ouvrait sa fenêtre, et, bien que son regard ne parût pas s'arrêter sur la demeure de Théophile, elle savait à l'instant même s'il la voyait. Et, quand il était absent, elle ne chantait pas, comme de coutume, une bonne chanson du pays. Que vous dirai-je ? Elle voulait et ne voulait pas. La raison disait non et le cœur disait oui. Le cœur aura toujours raison. Le bon Dieu le veut comme ça.

Lorsque Marinette eut achevé sa toilette , la fenêtre s'ouvrit une seconde fois. La grisette était gentille à croquer. La rue la séparait de Théophile, et, sans cet obstacle maudit, celui-ci se fût élancé à ses pieds, et force eût été à la jeune fille d'entendre, à brûle-pourpoint, la plus flamboyante des déclarations. Il n'en fut rien. Selon sa coutume, Théophile se contenta d'admirer. Il regarda le linot et plaça au soleil des graines qu'il se proposait chaque jour de lui envoyer.

Théophile n'avait jamais aimé , et il avait vingt ansi — Aujourd'hui nous n'avons plus que des hommes politiques , des littérateurs et des savants. Il n'y a plus d'enfants. On ne trouve plus le temps d'aimer. Et puis, au

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collège, la seule personne qu'il eût rencontrée portant le costume féminin était la femme du sous-économe , beauté de cinquante ans, que le hasard avait brutalement vaccinée. En vacances, pas une voisine de campagne, pas même une cousine. Voilà pourquoi notre pauvre héros ne sait comment s*y prendre pour déclarer à Marinette son brûlant amour.

Un jour enfin il se lève résolu d'en finir. Il passe son habit, incline légèrement son chapeau sur l'oreille, prend sa canne et ses gants paille, et part, décidé à ne pas revenir de sa promenade sans avoir pris un parti. Arrivé aux boulevards, la vue des équipages et des femmes en toilette r enhardit davantage. Il entre au Café de ParU, demande une bouteille de Champagne, qu'il boit presque d'un trait, jette une pièce d'or au garçon, allume son cigare, et sort comme un homme dont l'esprit rumine quelque terrible projet. Il regagne sa demeure la tête haute, le cceur ferme et décidé. Vous l'eussiez pris, madame, pour un général victorieux au retour d'une expédition lointaine, sinon pour un tambour-major à la tête d'un régiment. On se rangeait pour lui faire place. Il gravit ses cinq étages, jette ses gants sur la table et se met à écrire. Quand Mozart écrivait Dan Juan, il était toujours magnifiquement paré, en manchettes et jabot de dentelles. Chez certains génies la toilette double l'inspiration. Cette dernière ne fit pas faute à notre héros. Huit pages I il écrivit huit longues pages brûlantes, chaleureuses, remplies de métaphores, de points d'exclamations, de serments, de passion, de délire. Il les relut à haute voix et se coucha, certain du succès de sa missive.

Ondit souvent : La nuit porte conseil. Je rignore;mais je sais que le soleil met eu fuite bien des illusions , fait euvoler bien des rêves éclos durant le sommeil. Je sais que chaque création reprend ses proportions mesquines, que les propriétaires de châteaux en Espagne se réveillent gros Jean comme devant, et que T écrivain épistolaire trouva fort plates et fort ridicules les phrases qui la veille excitaient son plus violent enthousiasme. Théophile relut sa lettre et se prit à sourire. Eu voyant ce que contenait une bouteille de Champagne, il résolut de ne pas envoyer cette lettre et d*en refaire une seconde à jeun. — Après avoir longtemps cherché, il se frappa le front comme un homme qui a fait une importante découverte , Colomb ou Galilée, et prit la plume. Quand sa lettre fut achevée, il la cacheta soigneusement, écrivit sur t'adresse le nom de famille de Marinette — le seul qu'il connût encore — et la jeta à la poste. Voici ce qu'elle contenait : « Cher petit linot, tu es bien joli, et je t'assure que je t'aime beaucoup, Si j'étais oiseau, je volerais près de ta tage, et je resterais longtemps avec toi. Que tu dois être heureuiç gyec une aussi douce et charmante méttresse I Gomme elle "^ (semble t' aimer! J'ai de belles graines pour toi. Prie ta maîtresse de me le permettre, et j'irai te les porter. Je suis bien sage, bien docile; je ne l'effaroucherai pas. Adieu I cher linot; j'oiTre mes hommages respectueux à ta maîtresse, et je t'embrasse sur ta petite tête si jolie.

« Théophile. »

Cette lettre était adressée au linot et placée sous un pli ayant pour suscription le nom de la grisctte. Théophile, fier de son audacieuse démarche, en attendait l'issue avec

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impatience. La réponse, sur laquelle il osait à peine compter, arriva le lendemain soir. Durant le jour, Marinette ne s'était pas montrée à la fenêtre, et par discrétion Théophile s'était abstenu de tout regard provocateur. Comme tous les amolireux, il avait ses petites théories, ses moyens de défense et d'attaque. Tout homme est forcé d'être hypocrite, même avec celle qu'il aime, sous peine d'être impitoyablement repoussé. C'est là, madame, une des bien rares imperfections des femmes. Elles exigent qu'on les trompe. — Voici la réponse du linot : « Monsieur Théophile, mon linot me prie d'être son secrétaire. Il ne m'a pas caché qu'il était sensible à votre politesse. Hais il ne reçoit pas de visite; il est sage, et sa réputation, à l'abri de tout reproche dans le quartier, pourrait, en vous admettant prés de lui, se trouver compromise. » A la première lecture de cette lettre, notre naïf amoureux fut désolé. Et puis, — la science pousse vite en amour» — en la relisant attentivement, il se dit : Elle est sensible à ma politesse I n'est-ce pas avouer qu'elle ne me repousse pas, qu'elle écouterait ma prière, sans la crainte des caquetages importuns I Allons, je suis aimé, ou en bon chemin de l'être. Et il reprend courage et résout d'aller rendre visite au linot. Nul doute que Marinette ne soit émue, troublée en le voyant. Elle refusera peut-être de le recevoir?^— mais ne saura-t-il pas lui prouver qu'en venant vers elle il a su tromper tous les regards; qu'il craint plus qu'elle-même de la compromettre? Et cette assurance acceptée, osera-t-elle le renvoyer? — Son parti était pris. Mais, au moment de le mettre à exécution , il se donna de nouveau tant et de si bonnes raisons, qu'il recula, sous

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prétexte qu'il ne faut rien brusquer, qu*un proverbe dit : qui va piano, va sano, et que les proverbes sont la sagesse des nations, il écrivit une nouvelle lettre. Les amoureux novices ne connaissent que les lettres. C'est chez eux une monomanie. Ils la poussent jusqu'à l'abus le plus déplorable. Dans leur correspondance , ce sont les plus audacieux des hommes , des guerriers sans peur, des tigres féroces. Placez-les près de celle qu'ils aiment, leur langue se glace, pas un mot ne s'échappe de leurs lèvres; ils deviennent de timides agneaux. — Mais la Providence leur vient en aide. — Au moment où Marinette reçut ce second message, elle lisait un roman. Le héros était un étudiant, l'héroïne une grisette. Ils s'aimaient et devaient s'aimer toujours. C'était là la conclusion du premier volume. Â quoi tiennent les choses les plus graves de la vie I Si Marinette eût lu cinquante pages de plus, elle décoifvrait que l'amant de la jeune fille devenait infidèle, que les hommes sont tous trompeurs , et Théophile était encore battu. — Elle répondit : « Monsieur Théophile, puisque vous avez pour mon linot les intentions amicales que vous dites et que vous lui promettez d'être bien sage, venez ce soir à six heures. Montez au cinquième, la porte à droite ; et si Ton vous interroge, répondez que vous allez chez le tailleur, au quatrième. »

En recevant cette lettre, Théophile devint fou de bonheur. 11 n'est pas d'idée extravagante qui ne lui traversât le cerveau. Sa joie s'exhalait en démonstrations bruyantes. U marchait à grands pas, parlait à haute voix, frappait à coups redoublés sur son piano. Amour, orgueil, réyes réalisés remplissaient son cœur. Et rien ne prouve

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d'une manière positive qu*il eût complètement conservé

sa raison.

Quant à Marinette, c'était bien la plus folle fille que le bon Dieu envoyât sur la terre en ce siècle de spleen. — Aujourd'hui tout est triste ; tout paraît sombre. Les hom^ mes passent dans la rue et se croisent en silence comme des conspirateurs. Les femmes abusent de la migraine et des nerfs. A vingt ans, nous avons des cheveux blancs, — quand nous avons des cheveux. Mais Dieu nous prend en pitié. Parfois il nous envoie de ces frais visages, éternels printemps, dont la bouche en cœur laisse échapper de bonnes paroles. La mission de ces joyeux enfants est de chanter souvent, d'aimer un peu, de sourire toujours. Quand elles paraîtront là-haut, leur gaieté leur sera comptée. — Il leur sera pardonné beaucoup pour avoir beaucoup souri. -— Marinette est de ce nombre, et cependant, en ce moment, elle est grave. Elle comprend ce qu'il y a de sérieux, de décisif, de solennel dans l'heure arrivée du premier amour. Elle range son ménage, touche vingt fois au même objet. Elle sait aussi que la toilette n'est pas un art frivole, que c^est le complément poétique des jeunes filles. -Quand on aime on veut être : belle. Les femmes mal parées n'ont pas d'amour. Vingt fois elle consulte son miroir, et, satisfaite de ses réponses, elle attend l'heure du rendez-vous. — Un rendezvous! comme ce mot la fait doucement rêver. Un rendezvous! nom divin et mystérieux! Quelle jeune fille n'a senti son cœur battre et son front chastement rougir en le prononçant! Avoir un rendez-vous, c'est compter dans la vie, c'est tenir la promesse du bonheur, c'est quitter la réa-

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lité pour le rêve. Marinetfe est doue plus grave qu'à l'ordinaire. Ne lui en sachons pas mauvais gré. Désormais nous ne la retrouverons plus ainsi, si ce n'est une heure, et ce sera la dernière. Mais alors, madame, elle aura raison, et, si vous lui en voulez, ce sera de n'avoir pas pleuré.

Six heures sonneat. Théophile est ému. L'heure impatiemment attendue, il la redoute ; il tremble, il n'ose plus avancer. Son visage est pâle, son cœur bat violemment. Il est au bas de l'escalier; il cherche ce qu'il doit dire; le premier mot seul lui échappe; sa leçon est oubliée. Enfin il s'élance dans la rue : le Rubicon est passé. Quelle phrase prononça-t-il en entrant? le premier mot fut-il retrouvé? que répondit Marinette? je l'ignore, comme ils l'ignorent eux-mêmes. Leur trouble fut égal. Théophile, pour cacher son émotion, parla de tout, de la pluie, du beau temp»; mais un spirituel conteur Ta dit : tout réside dans l'intonation et le regard, et : comme il fait beau aujourd'hui! signifie souvent : mademoiselle, je vous aime!

Quand ils se quittèrent, ils se connaissaient comme s'ils eussent vécu dix ans ensemble. Théophile demanda la permission de revenir le lendemain. « — Ohl non, pas demain, dit Marinette, c'est trop tôt. — Vous ne voulez donc plus que je revienne? — Si, mais moins souvent, monsieur Théophile. — Fiez-vous à moi! je serai discret comme votre cher linot. Au revoir.

Théophile retourna le lendemain chez Marinette. Le malheur voulut cette fois que le soir, en s'endormant, la jeune fille eût achevé en partie le roman commencé. Dan«

le second volume, Tamant quittait sa maîtresse, après s'être fort mal conduit envers elle. Marinette réfléchit sur l avertissement qu'elle recevait, et se montra beaucoup plus réservée vis-à-vis de Théophile. Quinze jours s* écoulèrent, quinze longs jours de lutte et de vertu expirante. Mais, lorsque mai apparut avec les chants d'oiseaux et les jardins en fleurs, elle vit le soleil entrer cavalièrement par sa fenêtre,* l'amour et le bonheur dans toute la nature ; elle n'eut plus de feu pour peupler sa solitude, et son cœur fut ébranlé. En hiver, le vent souffle au dehors, la pluie bat les vitres et le feu pétille dans l'âtre. Belle et mélancolique saison pour l'amour! Mais, pour la vertu, combien plus terrible est le printemps I Au moine lui-même de rappeler alors tout son courage. L'esprit tentateur est partout. Il rôde alentour, cherchant sa proie. Il soupire dans le feuillage, se glisse à travers les sentiers fleuris sur l'aile d'une brise embaumée ; il se cache derrière la haie d'églantiers, s'assied au bord de la fontaine, se multiplie, se transforme avec des mélodies et des voix enchanteresses. Heureux Thabitant des déserts arides I plus heureux qui, prenant le bâton de pèlerin, gravit courageusement les sommets glacés et sublimes du Saint-Bernard.

Marinette recula devant ce dernier parti. Elle se laissa entraîner au charme de ces molles et voluptueuses journées. Elle se souvint que l'héroïne, vers les dernières pages du roman, remerciait Dieu des heures passées près du perfide qui T avait trompée, et répétait que le souvenir de ces heureux instants ne la quitterait qu'avec la vie. Quelle bonne chose doit donc être l'amour! — se dit Ma-

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rinette. — Et puis, en y songeant, elle trouva Théroîne quelque peu coupable et inconséquente ; et, à sa place, elle n*eût point agi comme celle-ci l'avait fait.

Le dimanche suivant Théophile frappa à sa porte. — a Que faites-vous le dimanche, mademoiselle Marinette?

— Je ne travaille jamais, et, je Tavoue, la journée me semble souvent un peu longue. — Hé bien, venez dîner avec moi. Ce soir nous irons au Château-Rouge. Il y a bal, concert et pour terminer la fête on doit lancer un ballon.

— Allons! j*y consens, » dit Marinette. Elle mit son châle et son chapeau de paille, Théophile prit une voiture et ils s*en furent dîner près de la barrière Rochechouart. — Les dîners ont toujours eu de funestes conséquences sur la vertu des grisettes. Ce sont des lettres de change qu'il faut payer à l'échéance, et rarement elle se fait attendre. Disons aussi, à l'honneur des grisettes, qu'aucune d'elles ne laissa jamais protester un billet.

La gaieté ne manqua pas au dîner et l'abandon alla son train. — a A propos, dit Marinette, vous êtes musicien, monsieurThéophile? - Jejoue du piano, quandje m'ennuie.

— Jouez-vous du violon? — Non. — Tant pis! J'ai toujours eu un faible pour cet instrument, et je me suis dit souvent : Si jamais j'ai un mari, il jouera du violon. — Hé bien, je l'apprendrai. — C'est dommage, répéta Marinette, vous ne jouez pas du violon, et vous n'aimez pas les rognons sautés, que j'adore!... »

Elle resta pensive. — « Enfin, n'importe ! » On alla au Château-Rouge. La réunion était nombreuse. Danses, feux d'artifice, concerts, jeux dans les bosquets, nul divertissement ne manquait à la fête. Marinette ne

laissa échapper ni polkas, ni valses, ni contredanses. Elle était au comble do bonheur. C'était le plus beau jour de sa vie. A la fin de la soirée, Théophile fit apporter de la bière au fond d*un bosquet, et là, assis tout près de Marinette, il entourait sa taille de son bras et la pressait sur son cœur. Alors, au son d'une valse de Strauss, à la clarté affaiblie du gaz qui brûlait au loin, sous le feuillage des charmilles, ils se jurèrent, entre deux baisers, de s*aimer toujours! — Tous les amoureux doivent s'aimer toujours! — Ils restèrent Tun près de l'autre, oubliant le bal, les bruits étrangers, le passé, Tavenir, l'univers entier. Trois fois ils renouvelèrent leurs serments, et ces serments, madame, partaient du plus profond de leurs cœurs. — Théophile reconduisit Marinette, et, le lendemain matin, il rentra chez lui le front rayonnant de bonheur. — Ne le disais-je pas avec raison, madame, qtfeje n'écrivais pas l'histoire romaine et que Lucrèce n'avait rien à faire ici' J'ai trop de fois tenté de raconter les jours de bonheur de deux amants, pour recommencer encore. -^ Ils choisirent une autre demeure pour échapper aux regards importuns, et vécurent de la même vie, sous le même toit. Marinette travaillait, lisait, prenait soin du ménage ; Théophile composait des romances que Marinette chantait, et il s'efforçât, pour lui complaire, d'apprendre le violon. 11 n'y parvint jamais. — L'école le voyait rarement ; mais ce n'est pas là qu'on apprend le droit.

Le dimanche était consacré aux courses dans la campagne: Un jour ils se dirigèrent vers Saint-Ouen, petit village situé près de la Seine, caché dans les arbres et que surmonte le clocher de l'église doré le soir par les der-

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niers rayons du soleil. Ils glissaient dans un canot sur la rivière, et, sous la tonnelle, ils trouvaient le vin blanc et la matelote de Tauberge de la Pêche miraculeuse. Ils préféraient cette promenade à toute autre. Mais tous les coins de la terre sont beaux pour les amoureux.

Un dimanche donc, par une chaude après-midi de septembre, ils erraient à Faventure sur la rive. Ils rencontrèrent un petit vieillard couché au soleil. — « Beaux amoureux , dit le vieillard , vous faites Tamour et vous avez raison, car il passe vite le temps des amours. »

Théophile tira une pièce de monnaie , croyant que cet homme demandait T aumône. Mais le vieillard reprit : — « Je ne vous demande rien. J'ai mon rayon de soleil. Je passe ici mes journées ; le soir, je fais de la musique et je couche où le bon Dieu me conduit. — Faites Tamour, beaux amoureux , car il passe vite le temps des amours.

— Ce vieillard est stupide, dit Théophile en s'efforçant d'entraîner Marinette. Mais celle-ci F écoutait en souriant.

— J'ai été jeune aussi ; maintenant je suis vieux. Mais l'amour n'attend pas les années pour s'envoler. Vous le saurez bientôt. Vous devez vous aimer toujours? Patience, mes beaux amoureux! Il passe vite le temps des amours.'

— Viens, Marinette , dit encore Théophile , il ne sait ce qu'il dit; tu vois bien qu'il est fou. — Ah! je suis fou et vous êtes sages! Vous deviendrez comme moi. Je suis plus heureux que vous. Ce que j'aime ne me manquera pas. Je suis amoureux d'un rayon de soleil. Il me quitte parfois^ mais il revient tous les ans. Vous vous quitterez aussi , mais vous ne vous aimerez plus. Vous trouverez d'aiitres garnis, belle amoureuse; les galants ne man-

quentpas aux jolies fiHes, mais Tamour, une fois parti, ne revient plus. — Oh! le yilain bonhomme! dit à son tour Marinette; tu as raison, Théophile, allons-nous-en. — Au revoir, mes beaux tourtereaux! Vous me direz un jour si j'ai menti. »

Marinette sauta au cou de Théophile, en disant : (( N'est-ce pas, tu m'aimeras toujours? » Et ils renouvelèrent leurs serments.

Ils retournèrent à Saint-Ouen , en évitant soigneusement l'endroit où ils avaient aperçu le vieillard. Ils dînèrent au fond d'un jardin. Marinette babillait comme une pie; eUe se moquait à plaisir des étrangers qui l'entouraient. Un jeune homme et une beUe dame du quartier de Notre-Dame de Lorette vinrent s'asseoir à la table voisine. Théophile avait rencontré le jeune homme à l'école de droit ; ils se saluèrent. Les deux femmes se passèrent en revue de la tête aux pieds, et , dès le premier regard, eUes étaient ennemies jurées. La belle dame méprisait la toilette de la grisette, sa conversation et ses façons cavalières. La grisette riait de bon cœur de Tair suffisant de sa rivale et de ses efforts inutiles pour paraître une marquise du noble faubourg. Les étudiants, sans se préoccuper davantage de ces petites scènes de jalousie féminine, causaient entre eux. Théophile offrit une bouteille de Champagne. La lorette effleura son verre du bout des lèvres ; Marinette le but d'un trait et le remplit de nouveau en jetant un regard moqueur à sa voisine, outrée de se trouver près d'une personne d'un aussi mauvais ton. Marinette poursuivit ses foUes avec une persévérance et une malice implacables. — « Chantez-vous?

dit-eile à celle qui se faisait appeler madame de Saint- Maurice. — Jamais dans les jardins publics. Et vous, mademoiselle? — Moi, je chante, mais des chansons. Je déteste les romances de salon. » — Et, sans plus se faire prier, elle entonna une chanson de Béranger, dont elle n'oublia pas un seul couplet. Enfin , ces deux dames se quittèrent, Marinette riant aux éclats et poussant du coude Théophile, madame de Saint-Maurice maudissant son amant, qui l'avait entraînée dans un semblable guêpier. — « Gomment trouves-tu cette dame? dit Marinette à Théophile. — Ridicule, répondit-il. — Et son amant est affreux, ajouta Marinette, reconnaissante du jugement porté par Théophile. Les hommes sont tous horribles près de toi. » — Et elle l'embrassa en se suspendant à son cou comme une petite folle.

L'amour avait, non pas changé, mais développé complètement le naturel de la grisette. Jamais meilleure enfant ne poussa sur le pavé de Paris. Insouciante des préoccupations d'avenir, elle travaillait peu, mais ses goûts étaient restés simples et les dix-huit cents francs de Théophile leur suffisaient à tous deux. Leur nid était bien un peu haut perché, mais à vingt ans n'a-t-on pas des jambes pour gravir l'escalier et des ailes pour voguer dans l'espace 1 D'ailleurs, une fois au sommet, tout s'y trouvait à merveille. Douce était la mousse et mollet le duvet; si le temps était mauvais, le traiteur apportait la becquée à ces oiseaux paresseux.

Dix-huit mois se passèrent ainsi. Les heures coulaient, paresseuses et chantantes, au milieu des propos d'amour. Mais Théophile tomba malade. Marinette devint aussi

grave qu'elle avait été folle et légère. Elle ne voulut confier à personne le bonheur pénible dé soigner son amant. Elle ne chantait plus ; elle marchait sur la pointe du pied, prévenait ses moindres désirs. En un jour elle s'était complètement métamorphosée. C'était un bon cœur, madame, que cette fille-là. Une mère, à laquelle il faut toujours revenir quand il s'agit de soins dévoués, persistants, délicats, une mère n'eût pas fait davantage. Cette maladie et une circonstance qui survint peu après resserrèrent encore l'affection de Marinette et de Théophile. Ce dernier perdit son oncle. Son père lui écrivit de venir au pays régler quelques affaires de famille. Sa présence était utile; elle n'était pas indispensable. Marinette le conjura de ne pas la quitter. Théophile céda à ses instances : Après tout, dit-il, il ne s'agit que d'argent, et ton amour vaut mieux que tout l'or du monde.

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