HISTOIRE
Quatre mois après , il y avait bal et illuminations au Château-Rouge. Cette fois encore la foule était nombreuse. Outre les habitués, bien des étrangers étaient venus visiter en passant ce fameux Chàteau-Rouge.
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Un jeune homme et une jeune et belle femme se promenaient lentement. La jeune femme, célèbre par quelques scandaleuses aventures, avait épousé un riche banquier, et Tavait plus tard ai)andonné. Le jeune homme paraissait tout fier d'une semblable conquête, et facilement on devinait que son bras avait servi d'appui à des beautés d'un ordre inférieur. Au détour d'une allée plu$ solitaire que le reste du jardin, ils se trouvèrent subitement en face d'un couple tout différent. Ici, le jeune homme appartenait à la classe des dandys à la mode. Toilette recherchée, col de chemise d'une hauteur irréprochable, manières froides et anglaises, il présentait un frappant contraste avec la jeune fille qui l'accompagnait, et qu'au premier coup d'œil, et malgré des efforts inouïs pour se dissimuler, on reconnaissait pour une bohémienne du quartier latin. — « C'est toi, Théophile? dît celle-ci en s' adressant à l'amant de la femme du banquier. — Et lui prenant cavalièrement la main : Tu n'es pas parti, vilain menteur ! — Non, Marinette, répondit Théophile. — Et moi, je ne suis pas morte de douleur ! — Tiens, je suis bien aise de' te revoir I — Dis donc, la belle dame ! ajoutat-elle à l'oreille de son ancien amant. — Bonjour, madame. — Nous vous retrouverons tout à l'heure, dit Théophile en entraînant madame X... — Cette petite est charmante, dit celle-ci à demi-voix; vous savez, Théophile, combien j'adore ces études de mœurs : ne la quittons pas. »
Ils se promenèrent ensemble. Mais, comme il était difficile de marcher de front, Marinette proposa de s'asseoir, et, sans plus de façon, elle demanda de la bière.
— <( Ah I mon pauvre chat I continua Marinette, je ne m'attendais pas à te trouver ici. — Hélas I je pars I je pars la mort dans Tâme. Désormais, pauvre amie, mon existence est terminée I Plus de joie, plus de bonheur, plus d* amour I dit Marinette avec emphase. Voilà ce que tu m'adressais il y a quatre mois ; et je répondais à mon tour : Oh ! o«i, tout est fini. La solitude et les larmes, voilà ce que tu «le laisses tn partant I — Ah I la bonne comédie I Je retrouve monsieur une belle dame au bras, se promens^nt gravement en habit noir. Et moi, tu m'aperçois près d'un galant oavalier et les yeux aussi secs que s'ils n'avaient pas versé une larme. Tu as commencé par la grisette pour aller ensuite vers la grande dame; moi, j'ai changé mon étudiant pour un lion belge qu^ j'adore,
— En parlant ainsi, elle embrassa le monsieur, toujours •droit et roide dans sa cravate. — Ce qui n'empêche pas, cher petit, que je ne te garde une bonne part d'amitié. -«- Mais, ce que c'est tout de même que l'amour I »
Oh! ce qve c'est que l'amour, madame! Lassitude et satiété ! Inconstance et désillusion ! 0 Philémon I ô Baucis ! 6 Marguerite,, la meunière du moulin joli I Rêves charmants, fables impossibles I — Quand on vous dit : je vous aime, — et on vous le dit souvent, madame, — croyezle. Quand ou dit : je vous aimerai toujours! n'en croyez rien. Nous ne popvqns ni aimer, ni haïr, ni pleurer toujours.
Il y a quatre mois, nous avoQs laissé Théophile et Marinette heureux de leur amour et ne demandant rien davantage. — Un soir, la jalousie prit place au foyer. Marjnette trouva son Théophile causant avec mademoiselle
Rose, sa voisine; de ià une scène, comme elle disait. La lassitude et Tennui vinrent à leur tour. Théophile rentrait plus tard, s'absentait plus souvent. Marinette fut invitée chez une amie. Elle y rencontra un Belge égaré là par mégarde. Il jouait passablement du violon et mangeait les rognons sautés d*une façon féroce. Uaffection de Marinette pour Théophile s'en trouva considérablement diminuée. Le Belge n'avait rien de séduisant; mais il était riche. Marinette, vous le savez, était incapable de vendre son cœur pour de l'or, mais cette belle couleur donne des teintes si enivrantes ^ quiconque parle d'amour. N'est-ce pas la couleur du soleil, des genêts d'Espagne, des oranges d'Italie ; la couleur de Yéronèse et du Titien ! Il était évident pour Marinette que Théophile lui était infidèle. Les serments sont réciproques, Théophile avait brisé les siens : elle était libre. Elle prêta donc une oreille complaisante aux paroles dorées de Léon. — De son côté, Théophile n'aimait plus Marinette. Pourquoi? Parce qu'il l'aimait depuis deux ans ; et que Tamour, — ô triste I triste I.., — se consume et se dévore lui-même. — Les discussions, les reproches, les divisions domestiques devinrent chaque jour plus fréquentes, La paix venait ensuite ; mais, quand on en est arrivé là, l'amour est mort, la vie commune impossible ; il faut se séparer. — A la suite d'une vive altercation, Théophile prit le linot et le posa sur la fenêtre. — « Par lui a commencé notre amour, )) dit-il.
Il n'acheva pas, mais Marinette avait compris et le linot avait disparu. Marinette entra dans une violente colère; elle frappa du pied, brisa la pendule; je crois
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même qu'elle jura. Avec le linot , Tamonr était parti,
et Théophile put répéter aussi : « Les maîtresses sont
des oiseaux qui, un beau matin, s'envolent pour aller
chanter ailleurs. » — C'était de l'amour qu'il eût dû
parler.
Ce soir même, Marinette s'oublia chez Léon jusqu'au matin. Il y avait eu bal improvisé. Le punch, la danse, les chansons, c'en était plus qu'il n'en fallait pour rendre folle Marinette. Le Belge avait joué du violon, et sa victoire avait été dès lors assurée. — Mais, au matin, que faire ? Comment revoir Théophile ? Que lui dire ? ^ — Dussé-je passer à vos yeux pour un païen et un polythéiste, je l'avouerai, je crois au dieu des amants infidèles. — Le même soir, Théophile n'était pas rentré au logis ; et même embarras de sa part pour réintégrer le domicHe conjugal. Ils revinrent en même temps et se rencontrèrent sur le seuil. Chacun d'eux se croyait seul coupable. La scène fut bouffonne, et Marinette, en devinant le mot de l'énigme, se prit à rire.
Depuis lôrs, Théophile se prétendit forcé d'habiter près de l'Ecole, où les professeurs faisaient souvent l'appel. Marinette entra dans un magasin sur la rive droite de la Seine. On se sépara ; mais chaque semaine on devait se rétnir ou chez Marinette ou chez Théophile. Le premier mois, ils se revirent souvent; le second, deux fois seulement, et le troisième Théophile apprit à Marinette qu'U avait subi sa thèse et que son père le rappelait près de lui. Heureux de se séparer et de recouvrer leur liberté tout entière, ils se firent des adieux touchants, remplis de larmes et de regrets. — Quatre mois après
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ils se retrouvaient, comme nous Tavons vu , au Château- Rouge.
Dans leur rencontre ne se mêlèrent ni embarras, ni fausse honte, ni paroles hypocrites, ni reproches. Ils ne s'étaient abusés ni l'un ni l'autre : à l'amour seul il eût fallu s'en prendre; Tamour seul avait été coupable.
Après avoir examiné le bosquet : — « 11 y a deux ans nous étions ici, Théophile ! » dit Marinette. -^ Et, appuyant sa tête dans sa main, elle resta silencieuse. C'était un mélancolique regret à l'amour d'autrefois. — Et, en effet, c'était bien sous ce même bosquet qu'avaient été prononcés leurs premiers serments. Ils se tenaient l'un près de l'autre comme aujourd'hui. Les sons de l'orchestre', le bruissement du feuillage, la clarté affaiblie des lumières, rien n'était changé. Une seule chose était absente : c'était l'amour. — Et voilà pourquoi Marinette, charmante enfant, folle fille, que je voulais peindre si insouciante et si oublieuse , votre cœur se fait triste et je vous surprends rêvant.
Bientôt l'heureux naturel de la grisette l'emporta. Elle ne fit plus que rire et babiller le reste de la soirée. — En se promenant, ils passèrent près de l'orchestre. Assis sur les degrés, un petit vieillard faisait une partie de triangle. — « Eh bien, mes petits amours, que vousavaisje dit? l'amour passe comme l'éclair. Quand il dit toujours, ne le croyez plus, c'est un menteur. Moi, j ai encore mon rayon de soleil, le soir j'entends la musique. Je suis heureux. — Mais, hélas I hélas I les amoureux re-