FRÉDÉRIC SOULIÉ
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«Paris est le tonneau des Danaïdes : on lui jette les illusions de sa jeunesse, les projets de son âge mûr, les regrets de ses cheveux blancs; il enfouit tout et ne rend rien. 0 jeunes gens que le hasard n'a pas encore amenés dans sa dévorante -atmosphère, ne venez pas à Paris si l'ambition d'une sainte gloire vous dévore ! Quand vous aurez demandé au peuple une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous le verrez suspendu aux récits grossiers d'un trivial écrivain, aux récits effrayants d'une gazette criminelle; vous verrez le public crier à votre muse : Va-t'en, ou amuse-moi ; il me faut des astringents et des moxas
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pour ranimer mes sensations éteintes ; as-ta des incestes furibonds ondes adultères monstrueux^ d'effirayai^ tes bacchanales de crimes ou des passions impossiUes à me raconter? AJors parle, je f écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume acre et en- Tenimée courir sur ma sensibilité calleuse ou gangrenée; sinon tais-toi, va mourir dans la misère et Tobscurité. — La misère et Tobscurité, entendez-TOUs? jeunes gens. La misère, ce vice puni par le mépris ; Fobscurité, ce supplice si bien nommé. La misère et rob&curité, TOUS n'en voudra pas! Et alors que ferez-TOUs, jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier et vous écrirez en tête : Mémoires du IHcMe, et vous direz au siècle : Ah ! vous voulez de cruelles choses pour vous réjouir; soit, monseigneur, voici un coin de votre histoire. »
La vie de Frédéric SouUé est toute dans ces Ugnes, — préface amère d'un livre de rage et de larmes.
En a-^il fait passer assez de douleurs inouïes, d'aventures étranges, de drames éplorés, sous cette sorche triomphale élevée à Satan dans un jour (te désespoir! Ce n'était jJus avec une plume, c'était avec un chsurbon rouge qu'il écrivait. Son diable n'avait aucune des traditions de Lewis ou de Maturin ; il était vêtu de noir et de blanc comme un va&eur, mais il était réel comme un procureur de la République. Gela le rendait encore plus effrayant à voir et à lire. — Frédéric Soulié qui l'avait appelé à lui pour fuir la misère et l'obscurité, une nuit que ses larmes tombaient sileneieusemâQt sur ses vers inconnus et sur ses histoires d'amour ineon^ prises, dut hésiter avant de se cramponner à la queue
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du manteau qui allait renlerer de terre. Il renonçait pour longtemps, pour toujours peut-être, aux donoes eausaries avec la muse de sa jeunesse et de son cœur ; il partait pour un voyage lointain et hardi, à travers les routes tortueuses du monde, les alcdves, les boudoirs, les comi^rs, les estaminets et la cour d'assises, n pouvait ne pas revenir de ce voyage.
fln'en est pas revenu, en effet.
A dater de cette heure, sa littérature est devenue une littérature à coups de pistolet, un couteau incessamment plongé et remué dans la gorge de l'humanité, une peiçétuelle cause célèbre. A peine si de temps en temps il lui a été donné de se ressouvenir, comme dans le lÂm rnnmrmx, qu'il y avait çà et là des amours chastes dispersés sur la terre, des bouquets séchés à des corsages de seize ans, des rendez-vous sous les tilleuls livrants des avenues. Le diable remportait dans une course sans flrein, haletante, pleine de ricanements. Et tous les deux s'en allaient terribles, implacables, tuer des hommes, déshonorer des femmes, déchirer des voileset des parures, pour le seul plaisir de philosopher tranquiltonent, un instant après, au fond d'un ravin, ou sur un sofa tadié de sang. — Pauvre Frédéric Sou- Ué I né poète, mort poète, sans avoir eu son heure suprême de poésie !
C'était une plume vaillante, un esprit énergique, un talent mcontestable. Son nom reste attaché à plus de cent volumes: roman, drame, histoire, opéra, critique même, il a tout abordé, il a touché à tous les rivages de la littérature. Sans avoir la loupe microscopique de Balzac, la touche passionnée de George Sand, la
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Tanre gasconne d'Alexandre Damas, il a glorieusement conquis une place à leur côté. Ceux-ci avaient l'esprit, la grftce, la fantaisie, l'amour, la passion ; loi a eu la force, qui lui a souTent tenu lieu de tout. Aussi, quels muscles dans ses drames ! Cest llionune des colères par excellence, des haines vigoureuses, des violances farouches l —Et jusqu'à : Je vous aime I tout s'y dit brutalement. Cette brutalité a fait deux ou trois chefs-d'œuvre, ClotUde, les Mémoires du Diable et la Closerie des Genêts.
Il débuta vers 1830, comme tout le monde, avec des drames à la Shakespeare et deux ou trois romans dans le goût de sir Walter Scott. On lui siffla ses drames, comme on sifflait tous les drames en ce temps-là. « C'est, en vérité, un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique, s'écrie-^il dans une préface... vous avez égorgé mon drame sans le connaître !.. » Pourtant, il ne se rebuta pas, parce qu'il avait la force. Le Théâtre-Français lui fut plus heureux que l'Odéon. Il fit des comédies avec M. Bossange, avec M. Amauld, avec feu M. Badon, avec tout le monde; il fit un opéracomique avec Monpou, le pittoresque musicien qui l'a précédé au tombeau ; — et d'opéra en comédie, de comédie en drame, de drame en roman, il commença peu à peu à s'appeler Frédéric Soulié.
Alors, il se remit à travailler tout seul. Clotilde avait donné la mesure de ce talent fougueux et volontaire, Diane de Chivry en révéla les aspects attendris. Il entra en maître dans le roman-feuilleton, botté, éperonné, cravaché, et il lança à fond de train dans les journaux ses histoires altières et sauvages. Pendant dix ans il s'est
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attaché à peindre la sodété sous les couleurs les plus sombres; pendant dix ans il a disputé pied à pied le premier rang où il s'est placé du second coup ; pendant dix ans il a tenu en échec les succès d'Eugène Sue; il a balancé la fécondité de Fauteur des Mousquetaires; il a fait tête aux nouveaux venus poussés de toutes parts et dressés en une nuit autour des réputations anciennes. Rien n'a réussi à l'abattre, nul ne l'a fait pâlir. Seulement, quand la critique a été lasse de le mordre par les côtés attaquables de ses livres et de ses pièces, il s'est retourné et il s'est fait critique à son tour ; critique de théâtre et de roman; rien que pour quelques semaines, — histoire de rire, — et mal en a pris à ses ennemis et à ses détracteurs. C'était la griffe du léopard jouant à la main chaude.
Nous ne rappellerons pas tous les romans de Frédéric Soulié, dont il est réservé à l'avenir de faire le triage. Plusieurs ne sont que de chaleureuses improvisations. Nous nous contenterons d'en citer trois ou quatre qui se trouvent dans toutes les mémoires, tels que le Mcdtre d'école, brûlante esquisse révolutionnaire; les Brames inconnus, qui contiennent une idée immense, et la Cofntesse de Monrion, — bonne chose.
C'est plutôt par Tidée que par la forme, et c'est surtout par l'action, par le sentiment, par la véhémence en un mot, que la plupart des œuvres de Frédéric Soulié resteront vivantes dans l'histoire Uttéraire du dixneuvième^ siècle. Nous le répétons, parce que là est le côté distinctif de son talent. Chez lui, la forme, à proprement parler, ne tient le plus souvent qu'une place secondaire. Il marche, non point pour faire admirer
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la gràoè de sa tooitRire oa ia ridiesse de son habit, maie your armer tout boimement au but qu'il se profo&è. Gà n'est poâ&t un auteur petit-maftre, cduivaBé d'C8carpiQ8 à tatous rouges, qui précède par enâfrechats et par cabrioles, faisant la roue et eecouant te powlre de ses cbe^ux; c'est un voyageur en souliers f^rés, avee un bâton farré, emporté sur un dienoân ferré.. S'a rencontre en route uae bonne fortune de styte,ji la saisit par la fenêtre du wagon, mBôs il ne la guettera point ; ou SÎ9 dans l'intervaUe d'une elatieo, il a'«rréte à piper des mots en Vm^ ce sera alors quefaïue sroase ei^Uicité, comme « une ?oiji éperonnée de senrims moqueurs ; » mais ces curiosités sont àeureueeKient rares chez lui, et il faut yraimei^ qu'il n'usât riea de mieux à faire pour s'amuser à guâlodter dee pbrases de te même façon qu'un p&tre guiUoelie un aoiMer.
Au tbéâtrei son succès eei pèiid-éire moins net^ moins franc, moins décidé. Longtemps d acharché sa roule àU'aversla trs^édie, la comédie et le drame; souvent on dirait qu'il ee sent à l'étrdt sitt* les planches du théâtre : il est saccadé, coatrakii : û ose trop et n'ose pas assez. Le ProsirU et Gaëtmiy quoique rei^^ fermant des scènes d'une beauté réelle, sont peut-être indignes de Tbomme qui a écrit dêtiUk. Dans ces derniers temps il avait installé son drame en plein boulevard — Son drame s'appela dès lors YOtwriety les Étudiemts, la Cèaserie ei devint le drame du pmiple. H dit adieu aux grandes dames de la comédie, .comme il avait déjà dit adku aux graades dames du roman; il prit ses héros et ses héroïnes dans la rue, dans la mansarde, un f&à partout ; il ne s'inqui^ paa s'ils (étaient