FRÉDÉRIC SOULIÉ
bien ou mal vêtus, bien ou mal nourris. Il copia ses ouvriers commet Murillo copiait gfes mendiants, avec la même fierté dans le même réalisme. — Sa dernière œuvre indiquait un acheminement à la véritable poésie, simple et forte, à la poésie de cœur. Frédéric Soulié est mort à quarante-sept. ans.
PCRDIIIAN» FltCeil.
« ... Je MNigeaift eomblea lliomin» eit lecerUIn de lui-même et des autres; comme il est trompeur et Taartable; oemme let metHenrt oommeneememts dégéfièrent es Am détestaMwK Je me rappelais que souyent, dans les temps de fermentatioB, hb iBconnit sort de la foule et rentre dans robseurité* sus que Heu dans sa conduite suivante dénote en lui des qualités aopérieures. Combien, après avoir jeté an éclair passager, ont péri miséralileœeiit..... Fragiles jouets du hasard f création incomplète et masquée! »
FiRDiiUKft Flocom. DiHrttcHêm, t I,p. 300.
Il faut se bâter de fixer au mur, par une épaigley ces papillons rouges de la République.
Pour peu que cela coQtiiitte en iffist, l'avenir court
grand risque de ne connaître M. Flocon que par son portrait lithographie et par ses discours au Moniteur. Évidemment ce n'est pas assez^ surtout quand il s'agit de quelqu'un qui a gouverné la France, — provisoirement, bien entendu.
On se tromperait toutefois en pensant que notre intention est de renouveler les facéties des petits journaux sur la politique de M. Flocon, envisagée au point de vue du carambolage parles bandes de la vie privée. La scène de notre récit se passerait plutôt à Thôtel Rambouillet qu'à l'estaminet Sainte-Agnès, — car c'est surtout M. Flocon littérateur que nous nous proposons de faire connaître à ceux qui ont l'air de croire que la République couleur lie-de-vin manque totalement de grammaire et de style.
Avant d'être un homme d'État, M. Ferdinand Flocon a été un poëte et un romancier.
Comme M. Alph. de Lamartine, — absolument.
Avant de tonner à la tribune, il a modulé des stances ; avant de dater des décrets du palais de Saint-Cloud, il a composé des romans sous les ombrages de Bellevue. Il a été un cygne aux heures frémissantes de la jeimesse Ce sont ses ailes blanches que nous avons retrouvées par hasard, et que nous voulons lui rajuster au dos.
Il est toujours temps à la critique de revenir sur ses oublis, sur ses dédains ou sur ses paresses. C'est sa propriété imprescriptible que la pensée imprimée d'un homme; et qu'un jour ou l'autre la fantaisie lui prenne de visiter ses domaines, alors il n'est pas rare de la voir s'arrêter devant quelque œuvre oubUée, en disant, comme im propriétaire à ceux qui le suivent : —[Faites
apprêter cette masure, j'y viendrai coucher après-demain.
Qu'on ne s'étonne donc pas de nous voir venir si tardivement examiner l'œuvre poétique et littéraire de M. Flocon. A notre grande honte, nous devons avouer que les BaUadesei Distraction nous étaient à peu près inconnues jusqu'à ce jour. C'est le ministre qui a mis en relief le romancier; c'est l'agriculteur qui nous a dénoncé le poète. Les portefeuilles sont encore bons à quelque chose.
Mais aussi, qui l'eût pensé ? Tous ces républicains de la veille qui ont de si bouillantes colères et qui fument dans de si grandes pipes, ces marquis du pavé, ces politiques faits d'un seul morceau, — comment croire qu'ils cachent dans un coin de leur vie, celui-là un roman, celui-ci un volume de bouquets à Chloris? Telle est pourtant la vérité. La jeunesse de Sobrier n'est qu'une longue idylle, pleine de strophes murmurantes et de blondes amours, dont les gardes nationaux ont trouvé les feuillets épars sous une collection de la Commune de Paris. Barbes raconte qu'il ne lisait ses prières que dans le paroissien de lord Byron. Demain, peut-être, le hasard nous fera-t-il tomber sur un vaudeville signé Scribe et Blanqui.
M. Ferdinaûd Flocon est venu en plein mouvement romantique ; son premier Uvre date de 18^7 (1)^ et il 8'eH exhale je ne gais quelles odeurg pénétrastee mêlées à d'inquiets murmures, sons du cor, parfum» de bruyères, ^aeillements de lampes, brouiltaurds sur l'eau de Tétang, galop de cheval dans la nuit, glas des ftméraUleâ, et tout le cortège ondoyant des ombres delà littérature allenmnde. C'est un recudl de ballades empruntées pour la plupart à BOrger et à Kœsegarten, ces deux poètes de rondes infernales, de chevaliers noirs et de pâles fiancées. Dès la première page, hurrab ! hurrah ! nous entrons dans l'épaisge forêt sans issue, pleixte de ricanements fantastiques et d'invisibles bruis sements d'ailes; voici accourir, passer et disparaître les mille langues rouges d'une meute silencieuse ; une cloche lugubre tinte au fond d'un ravin, des formevagues et allongées se cramponnent après les nuées lis vides engouffrées dans les branches : ce sont les sorcières du manoir de Stuern-Stum! — M. Flocon eicellc dans cette littérature de manche à balai. La lecture de ses ballades nous a procuré les mêmes sensations qu'au sortir d'un bain de clair de lune, comme dit Vacquerio. Mais, Seigneur ! pourquoi tant de crimes, de sou-
{\) Ballades aîUmandes, 1 vol iii-32.
pirs funèbres, de squelettes et de souterrains î Je ne puis relire sans trembler et sans pousser des gémissements sinistres , cette terrible histoire du Ralunke qu'il nous raconte avec une cruauté si froide. Le Ralunke est un pirate célèbre qui habile la forteresse de Ralow, à Touest de Rugen, au lieu où Paulitz élève sa tête superbe a/Urdessusdes flots. « Son cœurest insatiable » comme le torrent de Glolcha ; son regard est som- » bre comme le Rugand entouré d'une brume téné- » breuse ; ses cheveux raides et hérissés ressemblent » aux épines de la crête buissonneuse de Dolble* » woRTH . RuRiCH aux chcvcux roux , et Rawen aux » noirs sourcils, sont ses compagnons féroces. » Ainsi parle M. Flocon, passé maître en fait d'épouvante et de terreurs injectées de sang. Jamais Anne Radcliffe n'a mieux réussi le frisson; jamais plus beau succès de chair de poule ne fut obtenu par Félix Davin et son
Crapaud. — Brrrr !
On concevra du reste, que nous hésitions à poursuivre rhistoire du Ralunke j quand nous aurons donné une idée des barricades d'orthographe qu'il faut franchir pour arriver au dénouement. Voici seulement quelques mots, sentinelles avancées, qui gardent Ventrée de ce poème : Boldewish, Prora, Stralsund, Redewisch, Jaromar, Zyrzypanes, Rostok, Hérégunde, Obotrites, Stubenkemmer, etc., etc. Ah ! vous voulez de la couleur; parbleu ! nous allons montrer que nous n'en sommes pas chicBes, et que Macpherson lui-même n'est qu'un ingriste à côté de M. Flocon ! — Mais on aurait tort de croire que tout le volume est conçu dans un esprit semblable, il est, il est dans ce recueil de douces
choses : des jeunes filles, dont la taille élancée a la grâce du bouleau flexible ; il est des paroles d'amour murmurées à des'oçeilles de vingt ans. Ce ne sont que des traductions, mais avec quel charme le traducteur rend la pensée du poëte 1 « Il m'a donné des souliers avec des boucles d'argent, mais je n'y ai trouvé ni le repos ni la tranquilUté. » C'est Kœsegarten qui s'exprime de la sorte par la bouche mélodieuse de M. Flocon. Je n'en suis pas surpris.
Malgré le succès (probable) des BaUades allemandes, son auteur laissa s'écouler un intervalle de six ans entre son premier et son deuxième ouvrage. Ce qu'il fit pendant ce temps-là, on n'en sait trop rien ; il fit de la conspiration et delà sténographie. Un matin des journées de Juillet, il fut rencontré coifie d'un chapeau de paille à la Robinson, vêtu d'une blouse blanche avec une gourde et une poire à poudre à la ceinture. 11 s'était battu comme un lion. Passant près de TOpéra- Comique, l'œil encore étincelant, il monta dans les bureaux du National pour causer politique. Mais la rédaction venait de sortir.
Quelque temps après on le retrouve à la Conciergerie ; penché sur une méchante table, il écrit un roman en deux volumes qu'il intitule Distraction, et avec lequel il charme les loisirs de soncarcere duro. C'est son second accès de httérature; et sans de telles circonstances, probablement en eussions-nous été privés. A présent, on sait la manière de s'y prendre pour le prendre. Enfermez-le huit jours, il fera une odej quinze jours, il fera un roman. — Si j'étais l'Académie, j'y songerais peut-être !
Bistraction (1) ne parut qu'en 1833, à Tépoque bouillonnante où Dumas, Eugène Sue et Frédéric Soulié commeuçaient à conter quelques-uns de ces contes qu'ils contaient si bien. Distraction — un titre bien innocent — est dédié aux patriotes détenus de Pélagie et du Mont-Michel (M. Flocon supprime les saints, c'est de tradition, et tout à Theure nous le verrons supprimer le bon Dieu). Distraction est un assemblage de nouvelles, petites et grandes, joviales et cruelles, dont l'analyse amusera peut-être un instant le lecteur. Prenons la première, intitulée : Aventures de Félix Dnval.
Les Aventures de Félix Duval commencent de la même façon qu'un chapitre de Faublas ou qu'un conte en paniers de Crébillon le fils. C'est de la paillette et du fard. On est à table avec des marquises, des financiers, des poètes et des militaires; le petit abbé de Vercourt, qui grasseyé en parlant et lance des œillades à toutes les dames, discute avec feu sur les jambes et les hanches d'une danseuse de l'Opéra, qu'il compare à la déesse de la volupté. Le tour galant de cette conversation embarrasse beaucoup un séminariste de dix-huit ans, FéUx Duval, que le hasard a placé à côté de madame de Solanges, petite brune au nez retroussé, qui ne cesse d'apj)uyer sa jambe contre la sienne, a Chaque fois que la conversation prenait certaine tournure, et que Tabbé mettait plus de chaleur dans la description d'une jolie femme, le genou de ma voisine se pressait contre le mien 3 ses yeux étincelants se fixaient sur mes yeux, sa main serrait la mienne à la dérobée. » On voit, dupre-
(1) Disiraciion, 2 vol. in-S.
42 FERDliNANl) FLOCON.
mier coup, que nous avons affaire à une plume à barbes soyeuses, trempée dans l'eau de rose de la cour, taillée avec le canif de Voisenon ou de Laclos.
Le dîner terminé, la société passe au salon où des cercles se forment; on joue, on cause, on fait de la * musique. Dans Tembrasure d'une fenêtre, Pabbé de Vercourt coquète avec une ingénue qui travaille à la broderie, il sourit, il pirouette, il se baisse comme pour mieux examiner le travail, et ses lèvres effleurent une blanche épaule.
— « Mou Dieu, mademoiselle, est-ce vous qui avez brodé cette dentelle?
» En parlant ainsi, il passait ses doigts sous la dentelle qui bordait sa robe et découvrait à demi son sein, qu'il parcourait de regards avides et enflammés... » Holà ! n'est-ce pas aller un peu loin dans la littérature d'éventail, et M. Ferdinand Flocon, comme autrefois Duclos, ne prend-il pas par hasard ses lectrices pour de trop honnêtes femmes ?
Mais, c'est si amusant de faire du style poudré, ambré, chaussé de soie, galonné de fm! 11 y a tant de charme à coudre à son poignet une manchette en pure Mahnes, à prendre du tabac d'Espagne dans une boîte à double fond, à jurer la sembleu ou la peste m'étouffe/ que, vraisemblablement, M. Flocon n'aura point su résister à la tentation de s'en passer le caprice une fois dans sa vie. Comme le Pasquin de YHomme à bonne fortunes, il s'est affublé de l'habit de Moncade : « Çà, prenons ce divin justaucorps; non, commençons par la rhingrave... la peste! qu'elle est étroite, et faut-il tant de façons ! un coup de ciseaux, trois ou quatre points
d'aiguilles ne sont pas une affaire. Allons donc, mes hanches^ abaissez-vous... Elles n'en font rien... Qu'importe î je dirai qu'on les porte comme cela ; vous verrez que j'amènerai la mode des hanches hautes. Voici un justaucorps qui ne me paraît pas trop facile à mettre ; ces maudits tailleurs font les boutonnières si éloignées des boutons..', j'y crèverai ! Que ne fait-on point pour aller en bonne fortune?... Morbleu, je veux faire oublier que Moncade est au monde. Tête-bleu J'oubliais le meilleur, de Teau de fleur d'orange; peut -on aller en bonne fortune sans eau de fleur d'orange!... Voilà qui est bien; j'ai, ce me semble, tout Tattirail de bonne fortune; Dieu nous garde de malenconlre ! »
Ainsi dit Pasquin; ainsi fait M. Ferdinand Flocon, et le roman s'en va de la sorte, sautillant sur le bout du pied, lorgnant les duchesses et empestant Veau de fleur d'orange. Le petit Duval s'éprend de la belle Eugénie, qui est la jeune flUe à collerette chiffonnée; U se promène avec elle dans des sites romantiques, au fond des allées sombres d'un parc solitaire. Ses intentions sont pures; il veut fermement l'épouser; et il réponse en effet, — mais un peu à la manière de l'Ingénu épousant mademoiselle de^ Kerkaradec. « Un soir que nos paroles étaient plus enflammées que de coutume.... » Ainsi débute cet épisode badin, qui se termine par ces mots : «( Un banc de gazon se trouvait là. »
Passons vite.
Heureusement que nous en avons fini avec l'épicuréisme, et que le lecteur n'aura plus à nous suivre dé* sormais, la joue allumée, dans ces petits sentiers semés de boutons de roses. Le romancier jette sa couronne de
myrtes, et, passant à un autre ordre d'idées, il se met en devoir de triturer la matière dramatique, en homme qui possède à fond son Ducray-Duminil et ses Mystères d'Ucblphe. Il ne se refuse rien, ni les duels au clair de lune, ni les voyages en berline, ni l'enlèvement par quatre inconnus, ni le souterrain de rigueur au fond duquel va s'éloignant une petite lumière pâle et vacillante. D y a même un chapitre intitulé le Couvent de Nonnes, et dans ce chapitre le passage suivant où le héros de M. Flocon fait le candide aveu de son athéisme : «Cette messe m'offrit un intérêt prodigieux et nouveau. Mais je ne croyais plus. J'aurais souhaité vainement de croire; j'enviais le sort de ceux qui trouvaient un appui hors d'eux-mêmes, qui pouvaient mettre leur confiance dans un être supérieur et secourable, qui, lorsqu'il ne leur restait plus d'espoir dans cette vie, pouvaient encore avoir une espérance au delà. Pour moi, je me sentais réduit à mes seules forces. » Comme on voit, nous faisons du chemin; tout à l'heure nous étions en plein Louvet : maintenant nous sommes en plein Laharpe, — Laharpe coiffant le bonnet rouge sur le maître autel de Notre- Dame et niant la divinité !
M. Flocon nous fait également assister à la prise de la Bastille. Cela venait de source. Là il est joyeux; là il est brillant, là il bondit comme la salamandre en jupon d'or dans un feu de Saint-Jean. Sus aux aristocrates! vive la liberté ! C'est le beau moment de son Uvre, et, cependant, on s'aperçoit qu'il y apporte une sorte de discrétion. Il ne fait mettre à la lanterne que deux ou trois exempts, vils émissaires ds la tyrannie. Une douzaine de pages suffisent à son délire. Il est évident qu'il
ménage ses moyens, comme une basse-taille d'opéra qui n'en est qu'à son premier acte.
Eh bien! \oilà justement ce qui vous trompe. hesAventures de Félix Buval n'ont pas de dénouement ; elles s'arrétentcourt. Après avoir longtemps parcouru le monde le héros retrouve au bord du Rhin dans une auberge qui est le rendez-vous de chasse des feldyœgers, une dame inconnue, qui n'est autre que l'innocente du premier chapitre ! — Dppuis ce temps, il y a eu bien des accrocs à sa collerette, et pas mal de bancs de gazon sur son chemin ! — Mais qu'est-ce que cela prouve ? Eplorée et joyeuse, Eugénie se jette dans ses bras ens'écriant :
— Ah ! monsieur Félix ! m'abandonnerez-vous dans cette affreuse position?...
«Ici finissent les mémoires de Félix BuvaU dit M. Flocon, et toutes les recherches que nous avons faites pour suppléer au défaut du manuscrit original sont restées inutiles. » Pour le coup, nous voilà bien tombés, et c'était bien la peine de commencer ce roman folâtre et funèbre, mi-partie Paul de Kock et mi-partie Dinocourt, pour arriver à la fin sans trouver une porte de sortie ! Çà, je veux qu'on m'ouvre, ou je crie à Tabus de confiance. Holà! ne m'entendez-vo us point? Mais, après avoir frappé pendant une demi-heure, voici tout ce que je peux tirer de M. Ferdinand Flocon, qui se décide enfin à passer la tête par l'œil-de-bœuf d'un épilogue dérisoire : « Si FélixDuval n'a pas voulu vous faire connaître la suite de ses aventures, sans doute quelque motif personnel l'a décidé à s'arrêter. Peut-être aussi quelque sentiment de honte a-t-il arrêté sa plume. Qui sait si la présence d'Eugénie a'a pas réveillé en lui un senti-
ment qu'il croyait éteint pour toujours? Qui sait si la compassion pour un malheur présent ne lui a pas fait oublier des fautes passées! Aux hommes de cette trempe il arrive souvent de ces sortes de surprises; mais il n'est pas étonnant qu'Us aient peine à.en convenir et qu'ils répugnent à faire Taveu de semblables faiblesses. » Et pourquoi donc cela, monsieur Flocon? C'est tout simple et tout naturel. Il n'est pas un seul esprit supérieur qui ne soit logé là. Le sourire d'upe femme est Tarme qui sait le mieux se glisser au joint des armures ; la chose est devenue si commune aujourd'hui que cela ne vaut plus la peine de s'en défendre et d'en rougir. — Des faiblesses! mais jetez donc les yeux autour de vous, regardez dans le présent et dans le passé, et jusqu'au fond des boudoirs de 93 :
Ces tribuns précurseurs, dont le nom vous est cher, Dans leur forte poitrine avaient un cœur de chair; Danton, Tours montagnard, soufTranl qu'on le musèle, Grognait d'amour, charmé par des yeux de gazelle ; Louvet, dans les déserts où la loi le traqua, Comme la liberté pleurait Lodoïska ; Un ange blond veillait au chevet de Camille
Ces beaux vers sont de M(^eau, — un républicain de la veille, celui-là , et un poë e du lendemain — qui n'a pas assez vécu pour voir M. Pagnerre au pouvoir.
c( C'était, dans toute la force du terme, un homme de bonne compagnie, aimant la société et y figurant
avec avantage. Une fumait pas, ne s'enivrait jamais, ne savait pas jouer et ne se servait que de termes élégants, d'expressions choisies. On eût pu parcourir tous les cafés de la ville sans Ty rencontrer. »
Un semblable éloge paraîtra peut-être singulier au bout de la plume de M. Flocon. Mais il faut faire la part des contradictions forcées du roman. D'ailleurs, cet homme qui ne fume jamais et qui ne va jamais au café, est un gredin dans Distraction. Cela change bien les choses.
C'est un séducteur, c'est un ambitieux, c'est un meurtrier. Il noie de ses deux mains une jeune fille, au fond d'une pièce d'eau, sous les nénuphars aux feuilles larges et livides. Ah I le scélérat I On ne s'étonne plus maintenant qu il ne fume jamais et qu'il n'aille jamais au café. Il est bien digne de porter des gants blancs 1
L'histoire de cette canaille superbement vêtue a pour titre : La Veille des Noces. On y parle beaucoup de magnétisme et même de socialisme. Un vieillard dit à ce sujet des choses excellentes, que M. Flocon reproduit avec la meilleure volonté du monde: « Oui, c'est avec ces détestables promesses de progrès, de. découvertes, de perfectibilité, qu'on a séduit, corrompu, empoisonné une partie de noire jeunesse: car la jeunesse est brave et aventureuse et elle ne s'inquiète guère de risquer tout pour gagner peu; en sorte que rédiflce social, déjà lézardé par le temps, est aujourd'hui battu en brèche de tous côtés par des fous et des enragés qui veulent détruire la maison de leur père, où chacun trouvait dans un coin un aide et un abri.
pour élever à la place je ne sais quel monument dont les bases et le plan ne sont pas même arrêtés. »
Au fond, il y a vraiment du bon dans la Veille des Noces.
Je n'y trouve à redire que le dénouement, plein de stupeur comme un dénouement d'Horace SainIrAubin. Le conseiller Baumgarten donne un bal dans sa maison de campagne, à l'occasion du mariage de sa fille avec l'homme debonne compagnie, qui n'est plus décidément qu'une « poupée parée, cirée, frottée ; espèce d'automate à ressort, qui salue à merveille, qui sourit pour montrer des dents blanches, qui fait voir adroitement une main délicate, » et tous les lieux communs des gens qui n'ont ni mains, ni dents à faire voir. On rit, on danse, la lumière met des carreaux de feu à chaque fenêtre; haleines et bouquets mêlent leurs parfums dans les harmonies du piano, les pieds glissent avecle son expirant du rabot sur le buis ; tout est bonheur et plaisir....
Silence I on frappe à la porte.
C'est Pierre qui vient de repêcher sa fiancée dans l'étang et qui arrive portant sous le bras son cadavre en robe mouillée et blanche. « D'un coup de pied, il ouvrit avec fracas la salle où les danseurs étaient réunis, et s'avançant au milieu de l'assemblée frappée d'épouvante, il posa le cadavre sur le parquet ! »
Inutile de dire que l'assassin en bottes vernies est condamné à la peine de mort par le tribunal de Weimar. C'est une histoire allemande, voyez-vous, telle qu'il s'en conte encore dans les veillées des chaumières, alors que la girouette grince sur les toits et que les loups rem-
plissent la forêt de leurs lugubres hurlements. — Cette dernière phrase est de moi, et non point de M. Flocon.
Mais, par exemple, si vous voulez entendre quelque chose de terrible et d'inusité, une nouvelle, là, écrite avec un couteau dans de la chair humaine, de la barbarie à la dernière puissance, du convulsif, du frissonnement, du moite ; métaphores blêmes, tropes aux dents serrées, hyperboles d'agonie, toute la rhétorique enfin qui se traîne à terre dans une mare de sang, les yeux hors de Torbite, l'écume blanche aux lèvres, et qui rugit, et qui halète, et qui sautèle, et qui n'en peut plus, — si vous voulez ne vous coucher ce soir qu'avec les cheveux hérissés et le cauchemar en perspective, — alors fermez la porte et écoutez l'histoire du Bourreau du roi de Sar daigne. Elle est dans le second volume de Distraction, à la page 59. — Distraction, ah! ah ! ah ! quelle ironie 1 . . .
Le bourreau du roi de Sardaigne se met en route par une nuit claire. Il a deux pistolets cachés sous son habit et un poignard à large lame, car on lui a dit de se méfier des bandits de la Lumehna. Le bourreau marche avec précaution. Pendant qu'il prête l'oreille aux sons mourants d'une cloche, il aperçoit quelque chose de sombre étendu à terre au pied d'un mûrier. Le bourreau se penche, mais tout à coup il sent tomber sur ses épaules un homme qui lui passe rapidement une main sous le cou et qui de l'autre lui enfonce la pointe d'un poignard dans le dos.
— Silence ! ou tu es mort ;
Le bourreau du roi de Sardaigne reste courbé sur le
soly ei, demaodaut grâce, il s'immobilise sous le stylet demeuré dans la plaie.
— Lève-toi, et marche 1 lui dit le brigand en lui présentant la bouche d'un pistolet ; tu vas me précéder dans le chemin que je t'indiquerai.
Le bourreau obéit, pâle comme l'acier de sa hache, et s'engage à travers les escarpements des rochers de Mortara; chaque hésitation est immédiatement suivie d'un coup de stylet qui lui déchire les reins.
A la fin le bourreau du roi de Sardaigne, au lieu d'avancer, se couche sur une roche nue.
— Tu peux me tuer, je n'irai pas plus loin.
— Alors repose-toi, dit le bandit.
Puis, s'asseyant à ses côtés, il se met à fumer tranquillement. Quand sa pipe est finie, il se contente d'approcher le fourneau brûlant du nez de sa victime, qui, succombant à la fatigue, s'était assoupie dans ses tortures, et qui se réveille en sursaut, à demi-suffoquée.
— Allons, en route, j'ai hâte d'aTriver.
La vue du stylet donne de nouvelles forces au bourreau du roi de Sardaigne, qui recommence à escalader les montagnes, jusqu'à ce que tous les deux arrivent enfin sur un plateau où croissent à peine quelques pins rabougris. Au bruit d'un coup de pistolet^ tiré par le bandit et répété par mille échos, une grande figure couverte d'un manteau rouge apparaît au sommet d'une roche.
— Fabio! Fabio ! s'écrie cette grande figure.
— Bibiana! répond le brigand en s'élançantà sa rencontre.
Cette Bibiana est une jeune fille de dix-huit ans au plus, d'une beauté éblouissante, avec des dents blanches et des cheveux superbes. Elle a voulu se payer un bourreau, idée comme une autre 1 Un bourreau pour le massacrer petit à petit, morceau à morceau, pour lui couper le cou lentement et comme avec un canif. Mon amour pour un bourreau 1 a-t-elle ditàFabio le bandit, et Fabioest parti unmatin en quête d'un bourreau, et le soir il est revenu avec un bourreau. — Voilà le bourreau, Bibiana.— C'est aussi simple que je le raconte. Maintenant que va-t-on faire du bourreau? Ici seulement rintérèt commence à saigner. Tout ce qui précède est fade comme du massepain.
La jeune fille brandit son poignard. Elle arrive sur
. le bourreau du roi de Sardaigne, elle se précipite sur
lui, elle le renverse, elle le foule aux pieds, elle le
frappe el le refrappe de son poignard. Meurtri, couvert
de sang, il essaie de se relever.
— Reste-là, dit-elle, en lui posant le pied sur la poitrine et ^n lui crachant au visage, reste-là, crapaud ! rampe, serpent ! couche, chien !
Et soudain le prenant à la gorge, elle approche sa bouche de son visage et le mord à la joue.
— Tiens! si tu le tuais tout de suite, dit Fabio, —Non, par la sainte Vierge, mon Fabio I II est à moi,
tu me Tas promis, tu me Tas donné, tu n'y toucheras plus; c'est moi qui aurai soin de lui, ce cher amour, ce petit ange, ce Jésus de mon cœur (textuel) !
Et avec le manche de son poignard, elle lui porte un coup qui lui casse les dents et le renverse sur un rocher....
Charmante littérature !
Pourtant le bandit s'impatiente, il veut sa récompense ; ses regards, — fagots de bois noir auxquels Tamour vient démettre le feu,— embrasent la jeune fille et portent un trouble voluptueux dans son cœur. Ici se déroule une scène toute palpitante d'un tendre émoi ; les beaux bras de Bibiana se sont arrondis autour du cou de Fabio; elle cache sa tête dans son sein; et le dialogue suivant , doux comme un battement d'aile de colombe, s'engage après un trémolo de baisers:
— Oui, dit Fabio, je tiendrai la route et je t'apporterai la dépouille des voyageurs, hommes ou femmes, n'importe; mais, Bibiana, sois-moi Adèle, ou, je le jure, ce stylet te percera le cœur 1
— Fou ! dit-elle en riant, le mien ferait d'abord connaissance avec tes côtes.
Et, tout en jouant avec l'arme meurtrière elle en frappe légèrement son amant à ' la poitrine, et essuie le sang avec ses lèvres.
Très-coquet! Mais assez d'idylles amoureuses comme cela. Il s'agit de retuer le bourreau maintenant. Le bourreau n'a que trente blessures ; le bourreau peut en supporter davantage. On retourne donc au bourreau. Bibiana lui allonge un coup de pied dans les reins : il tombe sur le ventre. Alors Bibiana se baisse sur lui; le bourreau pousse un cri terrible et se roule en se débattant sur la roche rougie. Avec son poignard, Bibiana vient de lui couper les muscles du jarret : l'arme a pénétré jusqu'à l'os. Désormais le bourreau ne marchera plus. On Tenchaîne au tronc d'un arbre et on lui donne à manger. Mange, bourreau !
Au bout de quelques heures ce divertissement paraît monotone aux deux amoureux. La satiété amène le dégoût. Le bourreau du roi de Sardaigne ne leur offre plus rien de neuf 5 il est plat et insignifiant; il ne sait pas souffrir. Décidément, ce n'est qu'un intrigant, ce bourreau.
— Bibiana, qu'est-ce que nous pourrions nous procurer de mieux?
— Parbleu! s'écrie Bibiana comme frappée d'une idée lumineuse, il nous faut un juge! Oui, le juge après le bourreau! C'est logique. Amène-moi un juge et je t'enivrerai de telles caresses que tu ne sauras plus si tu es encore de ce monde, ou si tu n'es pas d'avance transporté dans le paradis (toujours textuel).
—Je pars ! s'écrie Fabio, exalté.
Et il fait à la hâte ses préparatifs de voyage : quelques provisions dans sa gibecière, des figues, du tabac et le stylet d'usage dans la poitrine. Après quoi, il embrasse Bibiana.
— Un juge, mon ami, mon cher Fabio, unjuge ! Va pour le juge. Mais cette fois le juge ne se laissera
pas prendre aussi facilement que le bourreau. Un juge ne se promène pas tout seul sur les grandes routes, après le coucher du soleil, comme un simple bourreau du bon Dieu. Nos brigands sont des ambitieux et des insensés. Au lieu de se contenter de leur bourreau, et de vivre sagement là-dessus, ils rêvent des plaisirs audessus de leur état. C'est mal. Aussi les doigts en cuiront à mons Fabio, et voyez: — au lieu de ramener son juge au logis, c'est la gendarmerie qu'il ramène à ses trousses.
Cen est fait^ hélas ! le jeune coupla deg moutagiies toudie à son heure dernière. Fabio et BiWana vont être moissonnés dans leur fleur. Adieu, adieu, la vie I s'écrient-ils en se tenant enlacés. Mais du moins ils ne mourront pas sans vengeance ; tous deux pénètrent dans une caverne au moment où les soldats amventatt pas de course ; vingt-quatre d'entre eux s'arrêtent à l'entrée, deux coups de carabine partis du fond les décident à s'y eugager.
— Maintenant, feu! s'écrie Bibiana d'une voix vibrantCj
Une clarté subite inonde le souterrain, qui éclate avec un bruit terrible et s'abîme sur les cadavres dies vingtqualre carabiniers et du bourreau du roi de Sardaigne. Bibiana eV Fabio viennent de faire sauter leur naagasin à poudre.
Prendre un juge, ~ la bonne folie !
A présent, la main sur la conscience, qu'est-ce que M. Flocon a voulu prouver par cette histoire? Est-ce une charge littéraire ou est-ce une chose sérieusement écrite? Veut-il faire rire ou veut-il effrayer? A quoi bon ce cheval infernal enfourché à froM et à cru? Le Moine^ Melmothy les Mémoires du Diable et tous les ouvrages en colère ont un but et une intention : celui-ci n'en a pas. On me dira peut^tre qifê je m'inquiète beaucoup trop de ce livre, et que ce livre n'en vaut vraiment pas ia peine, et que ce Uvre n'est qu'une fantaisie littérare, une babiole; qudique diose d'écrit au hasard de la plume. Mais non, non; je n'entends pas cela. Tout im* porte dans la vie d'un homme politique. 8'il s'agissait simplement d'un volume composé à dix-bi^ m&, cet
FERDIN.VND FLOCON. 5
article n'aurait que la valeur d'une malice ; on rirait et Ton passerait. Mais Bistrmtion est l'œuvre d'un homme; M. Flocon avait trente-trois ans quand il Ta écrit; trente-trois ans, Tàge de raison et de politique ! trentetrois ans quand il a publié VHistoire du bourreau du roi de Sardaigne, — Diable! cela est plus grave.
M. Ferdinand Flocon passe en tous lieux pour un parfait honnête homme. Sa ligne politique est inflexiblement droite. Pourquoi donc de si désagréables sinuosités dans sa ligne Uttéraire? Je crois qu'il veut le bien, et qu'il le cherche résolument, à son point de vue. Mais alors que signifient ces pages étourdiment sanguinaires, ces frivoUtés criminelles qu'il jette dans la société au sortir d'un emprisonnement?
J'aimais bien mieux M. Ferdinand Flocon lorsqu'il émaillait les Aventures de Félix Buval de frivolités etde madrigaux conçus dans la première manière de M. de Robespierre. D'abord c'était tout aussi littéraire, et ensuite c'était bien plus amusant.
Il ne reste qu'une nouvelle pour en finir avec Distraction, mais nous ne nous appesantirons point sur cellelà, bien qu'elle soit conçue dans un esprit guilleret et plus rapproché du genre de M. Paul de Kock. Ce sont en partie les amours sentimentales d'une servante d'auberge et d'un acteur de la Comédie-Française. Nous avons relevé les repas qu'on y fait ; ils s'élèvent à quinze. Pour ce qui est des bouteilles bues, la somme en est incalculable et dépasse les suppositions les plus altérées. J'ai noté surtout im personnage qui s'appelle Vexe et qui, par son nom et par ses habitudes, rentre évidemment dans le cadre du Bon Enfant et de la Pucelle
de BelleviUe, — heureuse atmosphère où Ton se grise, avec du flan, sur des ânes, au sortir d'une gibelotte.
Eh bien ! tant pis, voilà comme j'aime M. Flocon, moi, en manches de chemise, écrivant de joyeux récits où l'on s'embrasse si bruyamment que les oiseaux s'en envolent des buissons ! Vivent la joie et le vin bleu, le vin d'azur, le vin céleste ! A bas la politique 1 Soyons tout au Beaune première et à la gambade ! Cassons nos bretelles, mais ne nous mêlons point des choses du gouvernement ! Le roman farceur, il n'y a plus que cela de bon au monde ! Pinçons la taille à Joséphine, qui nous apporte deux verres et deux pipes; posons nos coudes sur la table, et surtout — surtout — surtout — si le garçon s'avise de nous présenter la Réforme, renvoyonsle avec un grand coup de pied quelque part — et rions beaucoup I ^
Demeurons dans notre nature, pourvu qu'elle soit bonne, pourvu qu'elle soit gaie; nous y trouverons assez de petits bonheurs; écrivons des volumes si l'envie d'écrire nous prend trop fortement à la tête et aux doigts; mais surtout pas de noyades, pas de bourreau, pas de gens étranglés; non, des volumes à figure avenante, des volumes bon garçons, qui n'éclatent point en blasphèmes sous nos pas comme des pois fulminants, mais qui arrivent à l'émotion naïve, cela suflît; — et tenez, sans qu'il s'en doute, à la dernière page de son livre, M. Ferdinand Flocon a rencontré un trait délicieux, une chose simple et touchante, qui rappelle le Mouchoir bleu d'Etienne Becquet. C'est l'aventure d'un pauvre Cosaque, au temps des Alliés, qui vole un perdreau dans une boutique, pour secourir un
jeune homme, son voisin de chambre, qui se meurt de pauvreté. Le Cosaque est pris en flagrant délit et amené devant son oflîcier, un jeune homme de vingtdeux ans.
— « Qu'avais-tu besoin de ce perdreau ? lui demanda-t-il.
Le vieux Cosaque leva machinalement les yeux vers la mansarde d'Auguste, puis il les rabaissa en soupirant et croisa les bras sur sa poitrine.
Le lieutenant descendit de sa voiture, et, s'adressant encore au Cosaque.
— Tu connais Tordre du jour?
— Oui, répondit-il d'une voix ferme.
— Donne-moi ce pistolet, dit TofHcier en indiquant celui qui se trouvait pendu à la gauche du Cosaque.
— La pierre n'en est pas bonne , et celui-ci vaut mieux, répondit le Cosaque en détachant l'autre.
— Es-tu prêt?
— Prêt! répondit le vieillard, en se redressant de toute sa hauteur, et en laissant tomber les bras le long du corps, à la position du soldat sans armes.
Alors l'officier leva lentement le bras, visa à la poitrine et lâcha la détente. »
Toute cette histoire est racontée avec une simplicité brève qui attendrit; c'est le seul bon morceau de son.auteur> et c'est malheureusement celui qui clôt la série de ses œuvres poétiques et littéraires.
Celte — statuette -> dtait achevée depuis longtemps, lorsque ces jours derniers le hasard m'a fait ouvrir les soi-disant Mémoires de San- SON Cexécuteur des hautes-œuvres sous la Hépublique), publiés, je crois, vers 1833 ou 1834. Quel a été mon étonnement d'y retrouver,
ttol |Mur mot, violence pour violence, Miistoite du bourreau du roi de Sardugne / — De cela, J'ai le droit de conclure que M. Ferdinand Flocon est l'auteur, ou tout au moins le rédacteur des MéuMires du bourreau, ce qui n'est pas le moindre fleuron de sa couronne poétique. Sanson Taura fait son exécuteur. . testamentaire. — Mais, encore une fois, quelle singulière et obstinée prédilection pour ce sauvage récit du voyage et du trépas du bourreau de Sardaigne ! Il existe un fort bon portrait de M. Flocon, par Marcel Verdier.
MADAME KECAMIEK,
Rue de Sèvres, à Tancien couvent de TAbbaye-aux- Bois, il y a deuil et grand désert. Les arbres ont beau pousser des feuilles, les feuilles ont beau pousser des oiseaux, rien ne répondplus à cette gatté du printemps. Un souffle funeste a passé sur le monastère. Demeurez closes, fenêtres ombragées; rideaux bleuâtres, ne vous écartez plus sous une belle main; porte, reste fermée impitoyablement ! Il faut désapprendre le chemin de cette maison. Déjà la rampe de Fcscalier se couvre de poussière, et tout se taira bientôt dans cette solitude célèbre autrefois, ignorée demain. Madame Récamier est morte.
62 MADAME BÉCAMIER.
Elle est morte, on s'en soutient peut-être, pendant le dernier choléra. C'était alors une débâcle générale. Chacun émigrait vers le cimetière du Père Lachaise, ce Coblentzde tous les partis. Chaque jour les églises se tendaient de noir et pleuraient des larmes d'argent. Sur les boulevarts fleuris, sur les quais on ne rencontrait plus que des croque-morts, des tambours aux baguettes entortillées d'un crêpe, des compagnies de gardes nationaux qui portaient mélancoUquement le canon de leur fusil incliné vers la terre. Les cordes du frisson s'ébranlaient dans notre corps comme un instrument sous les doigts glacés d'un exécutant invisible et sinistre. Nous saluions machinalement le mort qui passait. — Ah! mais le vilain spectacle! Cela nous rappelait certain passage du livre Hafflitie Microchromicon Berolinense, dont parle Hoffmann : « Dans cette année le diable se promena publiquement dans les rues de Berlin, suivit les enterrements et se montra fort triste.»
Tout le monde nous abandonne au moment de notre révolution. Les personnes les plus illustres par leurs talents ou par leurs grâces, s'empressent de nous dire brusquement adieu, lorsque nous avons le plus besoin de grâce et de talents; et parce que nous nous sommes un instant absentés des salons, les salons se barricadent sans pitié derrière nous.
C'était un autre champ d'asile, cette Abbaye-aux-Bois, un nid de poètes et de belles femnies, où dans ces derniers temps, après avoir vécu de la vie ambitieuse, bruyante, romanesque, les uns et les autres finissaient tous par revenir s'abriter, traînant de faite, ^comme dans la fable des Deux pigeons. C'est au fond d'un des
plus modestes appartements de TAbbayc-aux-Bois, que la duchesse d'Abrantès, ruinée par la chute de l'Empire, commença à écrire ses fougueux et spirituels mémoires, — noble femme, tuée par le travail et la misère. Celle qui nous a quitté il y a deux ans, ce n'est pas la misère qui l'a tuée; c'est l'âge, c'est le souvenir, c'est le spectacle des événements, peut-être. Toutefois est-il que madame Récamier restera comme une des figures les plus resplendissantes, comme uii des esprits les plus singulièrement attractifs de notre époque. Elle a rallié à elle les sympathies de tout un siècle. Elle a été le centre de tout ce qui était beau, bon, généreux, facile. Principalement trois hommes, Chateaubriand, Benjamin Constant et Ballanche,— trinité grave et grande! — se sont groupés autour de cette femme adorée. Plus heureuse que la Béatrix de Florence, la Béatrix de Paris a pu voir trois Dante à ses genoux.
Sa vie est un beau livre. Commencée dans une révolution, dans une révolution elle s'est achevée, sans y avoir perdu un seul rayon de son auréole. Indulgent cette fois, pour une de ses plus ravissantes créatures, le ciel ne lui a pas refusé l'élément pour lequel il l'avait créée. Elle a vu s'écouler dans une fête éternelle son éternelle jeunesse; l'hommage lui faisait escorte, et le malheur ne s'est approché d'elle qu'à respectueuse disrtance.
Elles étaient trois sous le Directoire, trois femmes admirablement belles, les trois Grâces, selon les madrigaux du temps, — madame Tallieu, Joséphine de Beauharnais et madame Récamier. — A elles trois, ces femmes ont affolé Paris et vu tomber les personnages
64 MADAME BÉCAMIER.
les plus illustres à leurs pieds, ces beaux pieds qu'elles portaient nus et seulement chaussés de cothurnes, avec des émeraudes aux doigts. On les rencontrait en tous lieux, aux concerts où chantait Garât, aux bals où dansait Trénitz; — ce pauvre Trénitz, mort fou à Charenton ! — Elles étaient l'âme du plaisir, et on les avait vues apparaître le lendemain de thermidor, comme trois fleurs poussées tout à coup au bord d'un volcan éteint. Toutes les trois avaient leur mission l'olitique; elles régnaient et elles gouvernaient, de par la grâce d'elles-mêmes. Voici comment celle qui devait bientôt régner autrement et sous le nom d'impératrice écrivait à madame Tallien, en lui donnant rendez-vous à une fête éblouissante de l'hôtel Thélusson : — «Venez avec votre dessous de robe fleur-de-pêcher, il faut que nos toilettes soient les mêmes : j'aurai un mouchoir rouge noué à la créole, avec trois crochets aux tempes. Ce qui est naturel pour vous est bien hardi ^^our moi, vous plus jeune, peut-être pas plus jolie, maisincoipparablement plus fraîche. Il s'agit d'éclipser et de désespérer des rivales, c'est un coup de parti. » Seule des trois, madame Récamier a conservé jusque dans ses derniers jours le mouchoir noué à la créole.
C'étaient alors des luttes. d'élégance et de frivolité, dont notre époque semble avoir perdu la tradition. Tant pis pour notre époque. Après la révolution des mœurs, venait la révolution des costumes. Thérésia Cabarrus avait ramené les modes grecques, la coiffure à l'Athénienne, la tunique transparente et collante. Joséphine, la première, rechercha les camées les plus^ purs, les onyx et les agates les plus splendides, pour
MADAME RÉGAMIER. 65
les faire étinceler à son épaule ou ruisseler dans ses cheveux. A son tour, madame Récamier introduisit le voile. Le voile! chaste invention, nuage tissé, estompe idéale, qui irrite justement assez pour fixer le désir, raillerie pudique, réalité enveloppée de rêve, qui tend à faire de la femme une création mieux qu'humaine et presque mystérieuse. Toute l'histoire de madame Récamier n'est-elle pas dans ce voile ? Le voile ne nous dit-il pas sa vie reposée, sa beauté blanche, ce sourire attendri, et cette pensée toujours en fleur, comme un arbre de mai ?
En 1800, madame Récamier, qui avait alors dix-huit ans, habitait le grand château de (Hichy-la-Garenne, qui fut détruit par la bande noire. « A cette époque, dit l'auteur des Salons de Paris, il est impossible, à moins de l'avoir vue, de Se faire une idée de sa fraîcheur d'Hébé. C'était une création à part que madame Récamier, à cet âge de dix-huit ans, et jamais je n'ai retrouvé, ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beauté ; ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai retrouvé le portrait de madame Récamier, la plus jolie femme de l'Europe ! » Rien ne manquait d'ailleurs à soji éducation ; elle touchait admirablement du piano et dansait à merveille en s'accompagnant du tambour de basque, ce qui était la grande fureur du jour.
G*est dans ce château de Clichy, et quelque temps après dans ces magnifiques salons de la rue du Montblanc, que madame Récamier a reçu presque toute TEurope princière. Son mari était riche alors, rîbhissime ; il pouvait réaliser des miracles, et tenir tète aux
66 MADAME HÉGAMiEB.
Saidanapales eu carrick de ce temps-là. L'architecte Berthaut avait transformé cet hôtel en féerie ; c'était un conte de Galland solidifié. Demandez à madame Lehon, qui en est devenue plus tard propriétaire.
Les bals de madame Récamier ne tardèrent pas à conquérir une vogue immense. De là s'élancèrent les gavoltes nouvelles, les morceaux de clavecin destinés à devenir populsdres, les toilettes égyptiennes, Spartiates, romaines, turques et françaises. Ce fut un délire, un triomphe dont rien n'approcha. Madame HameUn, qui est morte il y a trois mois, — une héroïne de ces fêtes, — madame Hamelin, au pied de Gendrillpn, aurait pu seule raconter un de ces soirs magiques auxquels il n'a manqué qu'un peintre comme Watteau, qu'un poëte comme Lattaignant ou Voisenon, l'abbé Fusée l
Quant aux habitués de tous les jours, les intimes des causeries du matin, c'étaient Lucien Bonaparte, M. Fox, madame Visconti, le général Moreau, Mathieu de Montmorency, — cette maigre, blonde et pâle madame de Krûdner, — et ce joyeux vivant qui se nommait Ouvrard, Ouvrard de rien, personnage plein de verve et de gaie science , qui avait le faste d'un homme de cour, l'esprit d'un homme de lettres et l'argent d'un homme d'affaires.
La troisième résidence de madame Récamier, la plus affectionnée peut-être, c'est Saint-Brice, avec son paysage lumineux, ses eaux courantes, ses épaisses charmilles; Saint-Brice, où elle eut le bonheur et l'audace de donner asile à madame de Staël poursuivie par l'empereur. On dit que cette conduite honorable valut à
madame Récamier une parole haineuse de Napoléon.
— Haïr madame Récamier ! cela est-il possible ? cela peut-il seulement se comprendre?
Elle visita madame de Staël dans son exil, qu'elle partagea volontairement; mais lorsqu'elle revint à Paris, la fortune de son mari s'était écroulée sous le despotisme impérial. Plus de somptueux hôtels, plus de châteaux féodaux, rien, — rien que la médiocrité latine dorée encore d'un rayon de sa beauté !
Elle se trouvait aux bains de Dieppe, en noble compagnie de l'auteur d'A^oto, lorsque la révolution de Juilet vint la surprendre. Ses efforts furent impuissants à retenir M. de Chateaubriand, qui partit pour Paris, où, reconnu bientôt à la porte du Journal des Débats par des élèves de l'Ecole polytechnique, il sévit enlevé dans leurs bras et promené en triomphe par-dessus les barricades.
Depuis cette date, madame Récamier n'a pas cessé d'habiter TAbbaye-aux-Bois. Ça été son Versailles, son Trianon; elle y tenait cour plénière au coin de son feu; elle avait hérité directement — c'est-à-dire en ligne spirituelle — de madame GeofTrin, cette bonne dame d'autrefois, chez qui toute la littérature et toute la philosophie d'un siècle étaient avec soin passées au filtre. Elle faisait la pluie et le beau temps du monde de Tintelligence — plutôt le beau temps que la pluie,
— car les orages passaient rarement sur ces augustes ombragés de TAbbaye-aux-Bois. Pas un homme supérieur qui n'ait brigué l'entrée de ce cénacle, lequel tiendra dans l'histoire artistique de la France une place aussi importante que Port-Royal dans l'histoire reli-
68 MADAME RÉGAMIER.
gieuse; pas une renommée, haute ou petite, qui n'ait franchi ce seuil, depuis Luce de Lancival, professeur d'éloquence au Prytanée français, jusqu'à Victor Hugo, sacré chez elle enfant sublime; depuis le baron Gérard, peintre ordinaire de TAbbaye — ce qui était un titre — jusqu'à M. Ingres, Tartiste inquiet et misanthrope ; depuis Tauteur de laVestale, couvert de cheveux blancs et bardé de décorations, jusqu'à Tauteur du Prophètey noir et simple, mais étrange comme un enfant de Germanie. Là-bas, Stendhal qui venait d'écrire son livre De ramour, a bien souvent rêvé devant ce buste de Canova, placé sur la cheminée; Mérimée, bien jeune, a coudoyé Ballanche, bien vieux ; M. de Bonald, bien grave, a salué Rossini, bien rieur. Ce salon bleu et blanc a vu tout à la fois la simarre de M. Pasquier, le cordon deM. le duc de Doudeauville, la tonsure de M. de Lamennais, les palmes de M. de Barante et l'épée de M. de Vigny, — tout un pan de la galerie des portraits de Versailles dans cinquante ans !
Il y avait aussi à l'Abbaye un accueil doux, presque maternel, pour ces jeunes muses qui commençaient à s'épanouir, vives et attrayantes, mais faibles et délicates comme ces roses sauvages perdues dans les buissons et qui naissent à demi effeuillées. — Vous les connaissez tous, ces muses faciles. — ^L'une aux yeux noirs, aux cheveux noirs, à la mante noire, se cache derrière la jalousie sévillanne, épiant le majo qui passe, et laissant tomber un poignard dans un bouquet.* L'autre, triste et belle, assise sur quelque débris de temple écroulé, les pieds au fil de l'eau, la tête au soleil, berce un enfant souffi'eteux devant la treille d'une maison
MAD^ViME RÉCAMIER. 69
du Pausilippe. Celle-ci se pare des vieilles dentelles et des vieux falbalas delà vieille cour de France; elle danse à l'Opéra, elle soupe à Bagatelle et à Vaucresson. Celle-là, toule récente et tout éplorée, erre au bord des lacs, se couronne de nénuphars et soupire ses peints d'amour, — sur un air allemand, — aux aulnes de la rive. D'autres rient aux éclats, et ce sont les plus rares; elles courent toutes décoifTées, sautant à travers hains et champs, poursuivies par les gai^des^ champêtres, et chantant à graud bruit la chanson à madame de Chérubin !
Si bien qu'avec son chœur de muses modernes, TAbbaye-Mux-Bois apparaissait dans le bleu du lointain comme un autre Parnasse, un sacré vaUony disaient les derniers pieux de la Mythologie.
Ne nous y trompons pas, TAbbaye-aux-Bois formait mic coterie littéraire aussi puissante et plus droite que la coterie de l'Université et que celle de la Revue des Deux-Mondes. Elle distribuait des brevets de gloire et nommait des académiciens, entre autres M. Ampère et l'auteur du théâtre de Clara Gazul. Une lecture à TAbbaye-aux-Bois équivalait à un ordre de représentation à la Comédie-Française. Madame Casa-Major n'est pas arrivée autrement.
Mais n'oublions-nous pas un peu trop madame Récamier pour TAbbaye ? Ne délaissons-nous pas un peu trop la maîtresse de maison pour la maison elle-même? Causons encore, causons de cette femme sans rivale, l'orgueil de notre nation, — qui n'a pas tous les jours une si bonne occasion de se montrer orgueilleuse !
Elle ai mail à se vêtir de blanc, gazes, mousselmes,
étoffes tendres. Cela lui allait on ne peut mieux. Son portrait, qui est au Louvre, a été gravé maintes fois. C'est bien là ce visage candide, sans rigueur, qui arrivait parfois à des effets de naïveté incomparable, souvent songeur, profondément distingué toujours. Je retrouve ce regard pénétrant dont bien peu de ceux qui l'entourèrent ont pu guérir. Madame de Tessé disait d'une femme littéraire : « Si j'étais roi, j'ordonnerais à madame... de me parler toujours. » Moi, je ferai une variante à ce mot : Si j'avais été roi, j'aurais ordonné à madame Récamier de me regarder sans cesse.
Elle avait surtout cette coquette amabilité qui est à la beauté ce qu'est le relief au monument. Car je suis un peu de l'avis de ce vieil auteur de la comédie de la Thèse des dames, qui disait : « S'il n'entrait dans la composition d'une femme quelque pincée du sel de la coquetterie, elle deviendrait le ragoût du monde le plus insipide ; c'est ce qui la rend piquante et qui jette dans ses yeux tous ces traits de flamme dont le moindre cartilage du cœur ne saurait échapper; et les femmes qui sont autrement sont de vraies femmes au bain-marie. »
Mademoiselle Mars était peut-être celle qui approchait le plus de madame Récamier pour l'exquise souveraineté des manières. Elle savait le regard, comme la châtelaine de l'Abbaye-aux-Bois; comme le sien, son langage était empreint de suavités particulières et d'harmonie nonchalante, — voix d'or, lumière parlée, — suivant l'expression hardie d'un grand écrivain.
C'est qu'il faut le dire aussi, madame Récamier faisait des élèves à son insu. Une soirée passée à l'Abbaye-aux- Bois valait mieux pour une comédienne que dix années
MADAME RÉGA141ER. 71
de Conservatoire. Mademoiselle Mante y avait appris à faire craquer Téventail de Célimène, à marcher, à sourire, à s'asseoir dans le goût suprême. La juive Rachel y a passé, elle aussi, et peut-être au fond du rôle à! Advienne lecowvrewrrelrouverait-on quelques réminiscences brillantes du salon de la rue .de Sèvres.
Madame Récamier ne détestait pas raconter quelques anecdotes du temps révolutionnaire. Sa mémoire était comme un livre curieux, qu'elle ouvrait devant quelques intimes, et où elle lisait les yeux fermés, — car depuis quelques années sa vue s'était beaucoup affaiblie. Nous voudrions avoir souvenir de tous les traits charmants qu'on tient de sa bouche. — La foule se pressait un matin, rue du Mont-Blanc, devant Thôtel de l'ambassadeur d'Espagne. Sur le seuil, le roi d'Etrurie, qui allait monter en voiture, causait avec madame Récamier et M. Beffroy de Reigny, cet écrivain qui s'est fait une excentrique réputation sous le nom du Cousin Jacques, — «Le prince baisait galamment ma main, nous disait Madame Récamier, lorsque j'entendis tout à coup une voix bruyante à mon oreille. Je me retournai. C'était un militaire de planton qui s'écriait de toutes ses forces : Citoyen, votre voiture est prête;- quand Votre Majesté voudra y monter... »
Peut-être connaît-on mieux cette aventure d'un homme qui se trouvant placé entre madame de Staël et madame Récamier, eut la maladresse de dire : — Me voilà entre l'esprit et la beauté ! — Sans posséder ni Tune ni l'autre, répondit madame de Staël.
Une Anglaise, madame TroUope, qui pouvait avoir beaucoup d'esprit en anglais, mais, qui, eu français,
se contentait simplement de déraisonner, a consacré dans son livre de Paris et les Parisiens quelques pages à madame Récamier, qu'elle avait déjà vue à Londres (1). Mais où il faut chercher des détails, plutôt que dans les écrits anecdotiques, c'est, ainsi que nous Pavons fait, dans la mémoire religieuse de plusieurs contemporains. On dit que madame Récamier laisse des Mémoires. Nous voudrions le croire, nous n'osons Tespérer. — Ce qu'elle laisse phis sûrement, c'est le célèbre tableau de Corinney qui ornait son salon; son buste, parCanova: le dessin original de VAtala de Girodet, et quelques toiles remarquables dont il ne nous reste plus souvenir bien précis.
' Voici ces notes de Kotzebue sur madame Récamier. Elles compléteront et accentueront mon ébauche. Vassassiné de Karl Sand fait montre, en de certains endroits, d'une indiscrétion qui frôle la fatuité. Après cela, peut-être est-ce la faute du traducteur, — qui aura voulu metlre sur lesi des points plus gros que les i eux-mêmes.
Sur M"' Récamier.
< J'aTais des préjugés contre madame Récamier lorsque j'arrivai à Paris; je m'imaginais voir une coquette enivrée des iiommages qu'on lui rendait; j'ajoutais foi à toutes les calomnies que les journalistes allemands avaient débitées sur son compte. Je désirais la voir, mais non
CI) Kotzebue, dans ses Souvenirs de Paris, édités en 1805 par le libraire Barba (avec des annotations stupides, par parenthèse), a également parlé d'elle, ~ en des termes assez cavaliers, toutefois.
pas la connaître. Ce fut à TOpéra que je satisfis ma curiosité pour la première fois. < Voilà madame Bécamier, me dit un de mes Toisins, » et naturellemept je m'avançai pour regarder dans la loge qu'il me désignait. Ses cfaeyeux étaient sanr ornements; Têtue d'une simple robe blanche, elle paraissait rougir d'être si belle.
Cette première yue produisit sur moi une impression agréable, et j'acceptai avec plaisir la proposition qu'on me fit de me présenter chei elle. Quoiqu'elle fût au milieu d'une société brillante, elle avait la mise la plus simple. Presque toujours madame Récamier se met en blanc, et très-décemment. Elle n'a sur la tête d'autre ornement que ses cheveux châtains, quelquefois tressés, ou tombant en boucles ; d'autres fois relevés négligemment, et retenus par un peigne. Je l'ai vue presque tous les jours pendant plusieurs semaines, sans qu'elle ait jamais eu de parure de diamants.
Au milieu du tourbillon de Paris, elle remplit tous les devoirs d'une épouse sage, quoique son mari soit d'âge à être son père. La calomnie même ne l'a jamsds attaquée de ce côté. Elle n'a point d'enfants, mais elle soigne avec une tendresse vraiment maternelle ceux d'une de ses parentes, auxquels elle tient lieu de mère.
Je n'oublierai jamais ce beau jour où je la trouvai seule avec une jeune fille sourde et muette qu'elle avait recueillie en allant se promener dans je ne sais quel village. Cette enfant avait été élevée à ses frais pendant quelque temps; elle lui avait ensuite procuré une place à l'excellent institut des Sourds-Muets ; dans ce moment elle venait de la faire habiller à neuf, et se l'était fait amener pour la conduire ellemême à l'abbé Sicard. Elle faisait déjeuner cette enfant dans son salon de compagnie, sur une table de marbre, et près d'un miroir dans lequel celte petite fille pouvait se voir des pieds à la tête, probablement pour la première fois. L'émotion de la charmante bienfaitrice en voyant la joie et l'étonnement de cette petite fille, les larmes de la pitié qui coulaient de ses yeux en la baisant au front, la bonté maternelle avec laquelle elle l'engageadt à manger, et lui mettait dans les poches ce qui restait dans le sucrier ; les remerciements inarticulés de l'enfant, qu'il exprimait par une sorte de cri qui me remplissait d'émotion, seront longtemps présents à ma mémoire...
Quand les envieux ne peuvent faire croire à leurs accusations contre la vertu et la moralité d'une femme aimable, ils finissent par dire qu'elle n'a point d'esprit. Si la connaissance des vérités naturelles et des produits des beaux-arts peuvent donner à une dame des prétentions à l'esprit, madame Récamier doit en avoir plus que bien d'autres.
On me demandera peut-être comment on peut juger de l'esprit d'une
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femme. On peut se fier d'aulanl plus au jugement que je porte, que non-seulement je vis madame Hécamier presque tous les jours, mais qu'en outre une circonstance particulière me mit à portée de juger de. ton esprit; circonstance dans laqu ;lle ni homme ni femme n^aurait pu dissimuler son insuffisance. Je fus promener en voiture avec madame Récamier pendant quatre ou cinq heures, sans autre compagnie que celle des enfants dont elle prend soin, et qui, certainement, ne se mêlèrent point de la conversation. Il n'y a pas de ndoyen plus sûr pour connaître le degré d'esprit d'un homme i^u'unè conversation suivie en voiture (à moins que le sommeil ne s'en mêlé), c'est là qu'il doit se développer ; et si les personnes qui sont renfermées dans une voiture étroite ont l'une pour l'autre un sentiment d'amitié, c^est là que la confiance est plus grande; et cette femme, que l'on dit sans esprit, m'a fiiit voir, pendant quatre heures, qu'elle en avaft.
Le dernier reproche que l'on fait à madame Kécaniier, et qui est insignifiant, c^est son amour pour la magnificence* Les escaliers de sa maison ressemblent à un jardin, c'est affaire de goût; les tentures de ses appartements sont en soie, les cheminées sont de marbre blanc, les pendules et autres meubles ont des ornements en bronze doré, les glaces sont très-grandes ; mais tout cela convient parfaitement à un riche particulier. Je n'ai point trouvé de luxe chez elle, dans tel sens qu'on veuille l'entendre ; j'y ai vu du goût partout, et de l'élégance seulement dansun ou deux appartements. Une antichambre, deux salons de compagnie, une chambre à coucher, un cabinet, et une salle à manger, voilà tout son logement; et certainement une petite-maîtresse allemande, qui serait aussi riche, ne se contenterait pas ainsi. Encore un trait, pour prouver combien peu madame Récamier cherche à éblouir par son luxe. Lorsque nous aliâmcs nous promener ensemble, comme je l'ai dit plus haut, nous montâmes dans une voiture très-propre, mais simple, et attelée de deux chevaux; nous trouvâmes à la barrière un joli phaéton avec un très-bel attelage, qui nous attendait. Je lui témoignai ma surprise ; elle me dit : a Je n'aime pas à me montrer en ville dans cette voiture, on y attire trop l'attention. » Si c'est là de la Vanité, au moins elle est cachée.
Lesjoumaux allemands assurent que pendant que madame Récamier a été en Angleterre, son mari, qui était resté à Paris, disant un jour qu'il n'avait point de nouvelles de sa femme, une espèce de bel esprit lui demanda avec ironie s'il ne lisait pas la gazette? Quand cela serait vrai, que peut-on en conclure ? Madame Récamier peut-elle em- ^ pêcher que les journalistes anglais ne saisissent les plus petites circonstances pour remplir leurs feuilles? Est-ce donc à elle seule que pareille
MADAME RÉGAMIEB. 75
chose est arrivée ? Lisez le Mommg-Chronicle, vous y trouverez souvent des descriptions de la sensation qu'aura faite à un gala la parure de telle ou telle dame.
Les journalistes allemands ont encore reçu d'autres informations. Madame R^amier avait donné un jour un bal ; mais elle s'était couchée sur le minuit, et avait reçu dans sa chambre à coucher tous ceux qu'elle avait conviés à ce bal. 11 y a quelque chose de vrai dans cette anecdote. La belle madame Récamier fut sabie à ce bal d'un mal subit et violent; mais elle eut la bonté de ne pas vouloir troubler la joie commune ; elle se retira donc dans son appartement, et se coucha. Quelques amis particuliers Tinrent savohr des nouvelles de son état; et cette circonstance si simple, si naturelle, occasionna ce conte ridicule.
Voici encore une anecdote que rapportent les journalistes allemands. Un auteur dramatique, disent-ils, avait fait une pièce dans laquelle cette dame était tournée en ridicule ; mais le mari a acheté la pièce pour une somme assez forte. Je suis autorisé par cet auteur lui-même à démentir celte calomnie ; il ne lui est jamais venu dans l'idée d'écrire quelque chose contre madame Récamier : la vérité du fait est qu'on s'est permis, à la représentation de l'une de ses pièces, quelques applications ridicules qui paraissaient dirigées contre madame Récamier; et M'^*, pour faire cesser les mauvais propos, et sans aucune spéculation basse, sans même aucune sollicitation, a eu la délicatesse de retirer sa pièce.
On avait fait à Paris une caricature sur cette dame ; elle entra un jour dans un magasin de gravures, et on la lui offrit sans la connaître ; elle m'a elle-même raconté le fait. Elle fut surprise d'abord ; mais elle regarda cette gravure de sang-froid. « Sans doute, dit-elle au marchand, celte personne a mauvaise réputation. ~ Point du tout, répondit-il sur«>le -champ ; c'est une dame dont la réputation est sans tache. » Et il continua de lui prodiguer des éloges qui, n'étant pas suspects, la consolèrent de l'intention qu'on avait pu avoir en traçant la caricature qu^elle avait entre les mains*
ie pourrais parler encore sur ce sujet, et rapporter des traits qui ne sont remarquables que pour l'observateur exercé, parce qu'ils font Voir le fond du cœur ; mais il ne convient pas d'en dire davantage i un atlii n^a aucun droit de publier ce qui se passe dans l'intérieur de la maison d'une femme bienfaisante. Je crois en avoir dit assez pour détruire les préjugés qu'on pourrait avoir sur madame Récamier. :â
J'aioie mieux les fous que les sots. La banalité m'irrite; tandis que rexcentricité , touchât-elle même au vertige, m'ouvre des horizons de rêverie et suscite en moi de très-justes idées à côté.
L'homme de lettres Lassailly, qui est mort il y a quelques années, n'était pas précisément un fou, — mais le peu qu'il a fait imprimer est empreint d'une couleur étrange. Sa phrase a des faces inusitées, des éclats soudains, des ténèbres et des lueurs.
lia publié en 1833, à Tépoque des parades romantiques, un livre intitulé : Les Roueries de Trial'ph, notre contemporain avant son suicide. C'est ce que j'ai lu de
plus échevelé dans le genre, et TefTet en fut tel qu'il a pesé sur toute la vie de Lassailly. La Revue des Deux- Mondes, où il a écrit ensuite plus d'une page charmante et contenue, ne lui permit jamais de signer son nom, — à cause de cet antécédent.
Balzac, qui a eu pour secrétaires, quelquefois même pour ébaucheurs ou grossoyeurs de besogne, les cinq ou six plus intelligents des écrivains de ce temps-là: Edouard Ourliac, Théophile Gautier, Laurent Jan, de Gramont, — et, dit-on aussi, Jules Sandeau; — Balzac, qui possédait au delà de toute expression te flair, avait flairé Lassailly. «Cétait, a raconté M. Amédée Achard, lorsque se préparait le tableau gigantesque de la Comédie Humaine. M. de Balzac veillait sept nuits par semaine : à cette manufacture de romans il avait adjoint une fabrique de drames. Ge pauvre Lassailly de mélancolique mémoire, celui-là même que ses amis appelaient Trialph, lui servait de secrétaire ; on travaillait aux Jardies, et le matin, Lassailly venait quelquefois, pour se délasser, prendre une tasse de chocolat au café Corazza. Que de fois ne m'a-t-il pas dit en me serrant la main, et de cet air un peu vague qui lui était familier : — Nous avons cette nuit abattu trois chapitres et charpenté deux actes l »
Lassailly a écrit un peu partout, mais surtout dans les recueils les plus inconnus. Il avait un talent réel pour les vers, une facture gênée, mais un ton âpre ; — j'ai lu dans un magazine oubUé, intitulé Les Étoiles, un de ses plus longs morceaux. Le Prolétaire, qui est écrit avec du feu sombre. Comme tous les poètes amers, il évoque beaucoup Gilbert, et c'est avec de funèbres
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pressentiments qu'il rappelle sa mort déplorable (1).
Moi cependant je m'étonne de trouver dans Tâme des démocrates (Lassailly était républicain) une telle tendresse pour ce Gilbert qui a tant guerroyé contre les philosophes et les hommes de progrès, ce Gilbert qui mangeait à la table de Tarchevôque de Paris, ce Gilbert qui, s'il vivait encore, serait infailliblement traité de réactionnaire, de jésuite, de poëte de sacristie. 0 inconséquence des enfants de Voltaire î
Quand ce ne fut plus M. de Balzac, ce fût M, Villemain qui employa notre vagabond Lassailly. Chez M. Villemain, Lassailly occupa ses heures de loisir à composer des drames invraisemblables et un poëme qui n'a pas paru.
Sa pauvre tête allait de droite à gauche battant ainsi la poésie, Thistoire, la politique, le théâtre, — et ne trouvant qtfun mur partout. A force de s'y cogner, elle
(1) Qu'il me boH permis de retenir sur un fait, que j'ai déjà eu l'occasion de constater dans le ConstHutionneL Notre dix-neuvième siècle veut absolument que Gilbert soit mort de misère, parce que Gilbert est mort à rHôtel-Dieu. J'en suis fâché pour le dix-neuvième siècle, mais il doit chercher ailleurs ses sujets d'apitoiement, qui du reste ne lui manqueront pas. Gilbert, lorsqu'il mourut, était tout à fait dans l'ai* aance; il avait surmonté les obstacles du début^ il avait percé la foule; souvent on le rencontrait vêtu d'un magnifique habit brodé d'or. Sa folie est due, non pas à une accumulation de déceptions littéraires, comme on l'a prétendu, mais à une cause purement accidentelle, à une chute de cheval qui occasionna une fièvre chaude, pendant laquelle — tout le monde sait cela— Gilbert avala une clef. Dansées circonstances, on le transporta à l'Hôtet-Dieu, c'était ce qu'on avait de mieux à faire.
Sans doute, la pauvreté fait très-bien au bout d'un vers, mais la vérité fait encore mieux. Plaignons Gilbert de sa mort prématurée, mais n'en tirons pas de conséquence. Mercier, qui était un de ses amis et qui a recueilli son dernier soupir, a donné sur l'état de sa fortune les renseignements 1er plus rassurants.
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se rompit. La fin de Lassaîlly-Trialph ressemble assez à la fin d'Edouard Om^Hac, cet autre secrétaire de Balzac. — Le mattre aussi a rejoint ses secrétaires l — Lassailly disparut soudainement du monde et nul ne sut où il s'était réftigié. On s'inquiéta de lui les premiers jours, on hocha la tête, et quelques-uns proposèrent de le réclamer par la voie des journaux; au bout d'une quinzaine on n'y pensa plus. Pendant ee temps, seul, dans une maison située à l'ombre de l'église Saint-EtJennedu-Mont, Lassailly, agenouillé et se meurtrissant la poitrine, expiait les Roueries de Trialph. La religion Favait gagné tout entier, ou plutôt la religion Tavait reconquis, — car il avait été autrefois un pieux enfent, soumis à sa mère et à Dieu.
Même histoire pour Ourliac.
Partis tous les deux du même point, tous lea deux devaient y revenir, à quelques années de distance seulement. Mais entre le dépurt et le retour quelle p^abole excessive n'ont-ils pas décrite Vxxn et l'autre ! Quel voyage e^itravagant dans les terres australes de la littérature, à travers la révolution de Juillet, le FigarOf les premières représentations du drame moderne, Henduel et Ladvocat, les délires byroniens^ le saint-çimoqisme, les gravures foncées de Tony Johannot, M* Viennet vaincu, l'hémistiche brisé ou la mort!
Ourliae était le plus sage, rendons^lui cette justice; il était le plus moqueur aussi; l'auteuf de Ouzman d'Aïfao'ache avait dû le tenir sur 1q$ fonts baptismaux, Lassailly ne procédait de personne, c'est pourquoi il procédait un peu de tout le monde; il jouait bon jeu
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bon argent, comme on dit ; il était tout cœur, toute inspiration ! •— Il est mort 1^ premier.
Voici comment M. Jules Janin, qui eut vent du décès, a parlé de ce pauvre garçon dans le feuilleton des Débats:
a Nous avons vu mourir un des nôtres cette semaine , ce jeune Lassailly dont la triste destinée pleine df enseignements ne servira d'enseignement à personne. Il était venu, lui aussi, du fond de sa province, la tête remplie de chefs-d'œuvre et son portefeuille vide. En cinq ou six ans de cette vie littéraire qui tue les corps, les âjnes et l'esprit^ le pauvre jeune homme avait rempli son portefeuille j mais ce portefeuille rempli, sa tête était vide.
» Avaulj d^'être déclaré et reconnu maladjC,
il écri:yait à lui seul un journal, tout un journal^ une feuille ijwpitoyable, dans laquelle il traitait sans pitié quiconque tenait une plume en ce siècle. Il les appelait — des gens épuisés, — 4es génies avortés, — des romanciers aux abois, — des novateurs usés jusqu'à la corde — des copistes, des plagiaires, — des ^anc^itsqui écrivaient pour vivre. Il était sans pitié, il était furieux, à ce point qu'il fallait nécessairement que ses victimes fussent enfermées aux Petites-Maisons, ou que luimême il y fût enfermé. Ce fut lui.
...... Dans les désordres de sa pensée, il avait
des naïvetés charmantes. C/est lui qui m'écrivait : — Vous avez parlé avec tant de tendresse de notre amV**, C'est une injustice, il n'est pas si fou que moi I »
Il n'en a guère été écrit plus long, je crois, sur la vie et la mort de lassailly. Cette figure incertaine, cet es-
prit disséminé, contrariant, trop irrésolument fantasque; cette plume fatiguée avant d'avoir tracé son premier mot, ce poëte toujours en guerre avec lui-même, n'était pas d'ailleurs d'un si grand poids dans la balance littéraire. Heureux est-il encore d'avoir pu arracher à rindifférence de la critique ces quelques lignes d'épitaphe !
Si pourtant Ton me demande d'où me vient cette sympalhie pour ces inconnus, ces oubliés, ces méprisés, et , pourquoi je m'attache à reconstruire leur œuvre d'égarement, tandis qu'il y a autour de moi tant d'écrivains corrects et sérieux, tant de professeurs traduisant Perse et Juvénal, tant de gens d'étude, universitaires et autres, qui s'accommoderaient si parfaitement d'un peu de publicité; — je répondrai, d'abord, que je n'aime donner qu'aux inflnirpent pauvres, ensuite que la compassion littéraire porte en elle-même son pourquoi, et qu'il suffit d'avoir un peu de talent et beaucoup de malheur pour m'attirer; toutes raisons excellentes. Mais les vrais bibUophiles ne me feront jamais de q.uestions semblables : rassurons-moi.
Et puis, il me semble que Thistoire des gens presque inconnus doit avoir pour beaucoup de lecteurs l'attrait du roman; — tout l'invraisemblable dans le vrai, songez-y ! Un nom sans autorité comme Pierre ou Jean, à peine quelque chose de plus que les héros imaginaires, quelques lignes imprimées dans un coin, juste de quoi justifier d'une existence réelle, trois ou quatre personnes qui disent : Je Vai connu; voilà tout. Du reste, de la passion autant que dans les hvres de George Sand, des événements, de la douleur^ des larmes 4;ant qu'on en
veut, de la raillerie parisienne, rognures des petits journaux sanglants, de la verve, du coup de fouet; — et enfin, au bout de tout cela, la vérité, la grande vérité, qui se porte caution de votre attendrissement î
Qu'ont-ils donc tant de plus, ces romans timbrés et pour ainsi dire brevetés par la loi ?
Les choses qui sont arrivées à Lassailly ne sont-elles pas aussi intéressantes que les choses qui ne sont pas arrivées aux personnages d'Alexandre Dumas? Sa folie ne vaut-elle pas les folies inventées ? Ses amours, ces mystérieuses amours de Lassailly pour une grande dame avérée , — ne peuvent-elles être comparées aux amours d'imagination ? Meurent-ils autrement , les Arthur d'in-octavo ?
Une des choses qui me font aller vers l'autobiographie, de si bas qu'elle parte, c'est la défiance de ma sensibiUté qui ne veut pas, autant que possible, se laisser intéresser à faux ou à vide.
Les Roueries de Trialph sont évidemment une autobiographie déguisée. Comme ce livre est rare, — jepe sais paspourquoi,— et qu'il offre en outre mille curiosités de sentiment et de style, on souffrira que j'en fasse le dépouillement analytique. Selon moi, la critique rétrospective est la meilleure et la plus efficace; j'essaierai un jour de rappliquer à quelques-unes des œuvres soidisant considérables, publiées depuis vingt ans.
Comme tous les livres de 1833,les Romries de Trialph débutent par une préface, une longue préface, qui vous monte à la tête comme la vapeur d'une tonne de bière au moment de la fermentation. Cette préface ne dit rien, comme beaucoup de préfaces , mais au moins elle
sait qu'elle ne dit rien, ce qui constitue le premier des mérites négatifs. « Après tout, ce sont mes mémoires que je signe. J'ai nom Trialph. Point de généalogie. Je sais seulement que Trialph vient de TrieUph. CeUe expression, dans la langue danoise, signifie : gâchis, »
La préface mentirait à sa date, si elle n'amalgamait dans un éblouissant éclectisme Napoléou, Richter, la Morgue, Rabelais, Shakespeare, Robespierre, le préfet de police et Malherbe. Dans sa préface, Trialph cause particulièrement de la République qu'il voudrait savoir possible; mais, hélas ! murmure-t-il, on ne rencontre plus personne de bonne volonté : « En France, quel citoyen échelonnera humblement sa capacité à me cirer mes bottes de poète crotté? » Ainsi raisonne Trialph. En httérature, il ne paraît être d'aucune école, on ne trouve pas un seul nom contemporain sous sa plumé.
<i Ce que j'écrirai ici, je l'ignore. Je veux seulement esquisser quelques vérités sur le citoyen Cœur humain. » Le malheur est que les vérités de Trialph sont trop souvent saupoudrées d'immoralité. J'aurais voulu le' connaître au temps où, selon son expression, il avait des illusions comme un eunuque de la graisse. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un ricaneur, et de la pire espèce encore : un ricaneur qui veut être plaint ! Sa préface est une parodie sérieuse des préfaces les plus célèbres; il penche la tête d'un air douloureux et se demande où va le monde, — à propos des amours de Nanine et d'Ernest, qu'il va raconter tout à l'heure.
Au milieu de ces digressions usées, de ces moqueries sans motif, de ces colères inutiles, de ces dédains Uttéraires, de ces saccades prévues j au milieu de toutes ces
choses inachevées et recommencées dont se compose cette préface, il y a cependant un élan de cœur que je ne puis suspecter, et qui tranche sur rallure divagante du morceau :
« J'ai un aveu qui me pèse.
» Je suis malheureux.... V
» Oh ! ma pauvre mère !
a Ma mère l Tu, lA'as dpnué la vie, tu as veillé pendant des i3iuits. lopgues et froides auprès de n;ipi, qui reposais dan^ ynx berceau,;, tu m'a^ eplacé de soins et c^e tendresse ; tu as pleuré beaucoup sur mou ayeçir ; lu m'avais averti... Je t'ai coûté 1% santé, le boohçur, ma ipère, feélas l et je maudis inoi^ e^ystjençe !»...
« Oui, je la maudis ! »
Ves Rouerie$ de TriaJkglk oomms^^^ pa,)? un bal, en pleiB faubourg SaintrGermaiu.
Oa voit pass^ le héroa en habil boutonué.
Il est moîBs dombre que d'habitude } il a formé le projet, ce soir-là, de ^ garga^im' de ijfm^tues dràèeries de sentiment.
Amer Trialph !
En conséquence, après quelques minutes d'examen sous un candélabre, il entre en adoration d'une jeune flUe et d'une femme mûre, — toutes les deux à la fois.
La déclaration d'amour à la jeune flUe est assez étonnante. Il lui dit : — Mademoiselle, je vous aime autant que la République. •
c( La jeune fiUe devint rose d*émotion. »
Trialph fait une pirouette et se dirige ensuite vers la femme mûre, laquelle est une comtesse de haute
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vertu, avec des yeux bleus, un teint pâle sous le bismuth et le vermillon, et une taille à l'entonnoir.
Il lui demande un rendez-vous pour le lendemain.
Ces deux exploits accomplis — Trialph s'en va se coucher.
Au fond, ce Trialph est un mauvais drôle, toujours grinçant des dents, mal frisé, désaimant tout, passant de longues heures en tête à tête avec un pistolet chargé, lisant lui aussi ses prières dans lord Byron, mâchonnant un étemel blasphème sous sa lèvre crispée, et goûtant une joie sauvage à s'accouder sur le parapet du pont Notre-Dame, en regardant d'un œil fasciné les nappes verdâtres de la Seine. Un Jeune-France, enfin.
Ces Jeune-France sont si loin de nous, que cela vaut la peine d'en parler.
Comme tous les Jeune-France, Trialph a sur sa chiffonnière, auprès de son lit, une tête de mort non lavée à la chaux, toute jaune encore de rouille humaine. Dans le creux de Fœil droit il a placé la montre d'un curé de campagne (le parrain dç Mardoche, probablement) et dans le creux de l'œil gauche un charmant petit thermomètre. — La charpente osseuse du nez lui sert à suspendre ses bagues d'or et le camée d'un bracelet qu'il a a volé un jour à une fougiieuse italienne, qui s'est mise depuis à chanter, la misérable créature, pieds nus, sur les boule varts. »
Trialph, à son réveil, met des gants glacés et se rend chez la femme mûre à qui il a demandé un rendez-vous, Mme la comtesse deLiadières.
Il fait sa cour à la façon des Jeune-France, c'est-àdire il ricane, il pâht, il déchire sa poitrine avec ses
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ongles, il pose sa main sur la rampe du balcon en murmurant : — Mon Dieu 1 que ce ciel est pur ; mon Dieu! que cet air est suave 1... Mais lui, son front est brûlant; son sang bout dans sa tempe à lui ouvrir le crâne; il essaie de parler de choses indifférentes, du bois de Boulogne, du paillasse Debureau, dePathéisme, des Polonais, de tout ce qui est à la mode ; enfin il se jette aux genoux de la comtesse et la tutoie :
— Femme ! que tu es belle ainsi !
La comtesse ne fait pas jeter cet animal à la porte. Au contraire; elle le trouve intéressant, nouveau. Cela enhardit Trialph, qui se lance dans toutes sortes de sarcasmes contre Tamour, contre la patrie, contre la gloire, contre les belles-lettres, contre la lune, contre la législation actuelle, contre les jolies femmes, et qui termine par un éclat de rire convvhif, — cet éclat de rire convulsif sur lequel ont vécu tant de romans et tant de drames !
— ^Vous m'effrayez, dit la comtesse de Liadières ; pourquoi rire ainsi?
—Je ris, madame, de ne pas me voir pendu ou brûlé vif. Un matin que je rencontrerai la signera Société dans les rues de Paris, je veux en passant lui jeter au nez cette prédiction qu'elle mourra Tannée prochaine, s'il éclot par hasard en France trente faquins de bouffons comme moi !
Cela est bien sage dans la bouche de Trialph.
Mais Trialph ne s'attarde pas longtemps dans sa franchise. Quand il lui est bien prouvé que la comtesse l'aime, le voilà qui devient brutal et grossier envers cette femme charmante; le voilà qui l'appelle coquette, dé-
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loyale^ qui Ihî parledeMJLiadières et qui se déchaîne contre l'adultère. Il marche à grands pas dans le bou* doir, il est écumant, il est frénétique 5 enfer et puissances du ciel! Massacre et railleries ! 11 casse le cordon de la sonnette, il éreinte le tapis à coups de talon de botte, il frappe à poing fermé sur le piano. La comtesse, épouvantée, se roule dans un coin comme un serpent en spirale. Immobile et muet, Trialph la glace d'un sourire diabolique.
a Je devais être horriblement beau! ajoute-t^il.»
\^aiment, j'éprouve quelque honte à vous raconter ces désordres. Telle était pourtant une.scène d'amour en ces tempsJà, tels étaient les amoureux du livre et ^ 4e la sicène* — Trialph n'estguère plus exagéré qu'Antony; il ne sait pas ce qvi'il veut, Une vput plus ce qu'il a demandé^ il menace^ il implore, ilsaoglptte,^ i)^ a la fièvre.
Us avaient tous la fièvre, alors.
Ge^tte^ furi(]L d'amour, répandue en littérature, par Indianqiy parles dramçs fauves^^ par les poésies no^re^^ a, é,té. a§se? heureusement caractérisée^ dans un vaudeville joué, par Afnaij:
Quel plaisir de tordre Nos bras amoureux, Et puis dç nous mordre En hurlant tous deux !
Vous voyez que Trialph est tout à fait dans la [tradition, lorsque hérissé, funeste et se gorgiasant à l'aise danssondéUresatanique, il/oule aux pieds cette femme
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du monde, cette cemtesse, — absolument comme si c'était Mme Dorval:
Silence ! Voici le mari qui entre, M. de Liadières.
« M. de Liadières alla se poser debout deY9.nt la cheminée. Il contemplai d'un air, froid et sérieux la comtesse, qui n'osait s'approcher de lui. Elle, ét^it é,chçvelée. Le vieiUard soupira. Jamais, la majestueuse sérénité de son, front chauve ne m'avait inspiré autant de respect; il me paraissait voir une ondée, de lumière descendre sur le visage de cet homme comme un rayon pur de soleil sur. la neige éblouissante dçs.AJpes. Oh/U était beau, ce vieiUard / Qu'il était beauL^)
Reconnaissez le vieillard de Portia, d'Alfred 4e M^isset, ce m&pç vieux à tiroir, — dévasté et nol^lç, •— qui défraie toute la httératvire d'aprjès J^Ulf\t,
Trialph et le vieillard s«\ sopt^ifluris dan$a\^^€fil , r^? . gard : ils se ba^tront.à la pqinte du jour^
En^ttendant, Trialph yadtner, s^qc desr r^puhlloains qui conspirent.
Il sable le cbampefipe*
Il ftime des feuilles sèches dfopium.
Les républicains émettent divers procédés pour se dé^ faire du roi Louis-Philippe.
— Je m'offrC) s'écrie Pun deux, à le piquer avec une aiguille aiguisée d'acide prussique> en lui donnant une^ poignée de main, comme il en pv^igue aux vil» séides qui se foulent au-devant de son cheval.
— Quand agiras-tu?
— Je voudrais bien ne plus souffrir du pied ; jamais je ne parviendrais à m'échapper...
Interrogé à son tour, Trialph convient qu'il n'est qu'un détestable farceur dont ils n'ont pas besoin.
Fi du Trialph !
Trialph laisse là cette mauvaise compagnie.
Il entre au Théâtre-Français.
11 se promène dans le foyer où sont réunis les aristargues de la presse : « colporteurs de cancans, jansénistes littéraires; puis, tout le servumpecm romantique des moutons qui bêlent, parce que le bélier marche en avant; aiglons de basse-cour, rapsodes benêts, automates extatiques qui dansent toute une soirée comme les poupées de l'immortel Séraphin ! n
Ah çà ! dira-t-on, Trialph n'est donc pas romantique?
Certainement non !
Trialph professe des opinions énergiquement classiques,— à la façon d'Eugène Delacroix ; — il adore Athor lie et Phèdre; c'est un enragé de modéré.
Trialph classique, c'est bien plus drôle !
Ainsi charme-t-il ses loisirs, en attendant l'heure de son duel avec M. de Liadières.
A ce duel M. de Liaidères juge convenable d'amener, en guise de témoin, sa femme, la comtesse, — ce qui déroute entièrement Trialph.
— La religion des usages, pense-t-il, se refuse à ce que j'assassine le mari de ma maîtresse, devant elle. Je n'ai encore rien vu de cela dans aucune de nos pièces, dans aucun de nos romans. Je ne veux pas devancer le drame de la scène dans le drame de ma vie. La littérature crée des mœurs aux sociétés qui veulent sembler vivre. La bonne décence prescrit le reste aux honnêtes gens qui ont du goût.
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11 essaie de soumettre à M. deliadières cette observation pleine de délicatesse; mais le beau vieUlard le traite de misérable et lui croise ses deux poings sous le menton.
C'est un ancien militaire, — comme tous les vieillards de la littérature.
On arrive dans un endroit écarté, près de la barrière Saint-Jacques.
La femme pleure.
Les deux hommes sautent sur les épées.
Le cocher ftune sa pipe, en caressant tranquillement ses bêtes.
Tirade sur le beau temps qu'il fait.
La femme se meurtrit les bras.
Les deux hommes fondent l'un sur l'autre.
Le cocher détourne les yeux.
Tirade sur le duel : « Le duel prouve ce qu'il veut prouver, je le soutiens. On a beau mouler des phrases, tout ce qui n'est pas le duel ment à ceux qui doivent se battre. Le meilleur raisonnement contre les ampoules du style et les sophismes de la sensibilité, c'est que notre estomac digère la chair des animaux et notre conscience les conséquences d'un duel honorable. )»
La femme s'évanouit...
Trialph vient de faire voler en éclats Fépée de M. de Liadières, il ne veut pas du sang de ce vieillard î
Ce jour-là, par un hasard étrange, on guillotine un boucher sur la place de la barrière Saint-Jacques; —la scène de guillotine est indispensable dans les romans de 4833, — toutes les fenêtres sont louées : à Tune d'elles, Trialph aperçoit Nanine, cette jeune fille du
premier chapitre à qiài iïfi adressé uae déclaratien*républioaSoe. La société est fort belle et re^re des ^i^ites en attendant le condamné. Comme Triolph^cst connu pour un peu poète, on le prie de rédter des vers, du graeteux, de Vaérim,
Trialph récite une ballade intitulée le Syiphe, ^— la crème de sa' littérature, dit-il, la meringue de ses oeuvres fugitives.
Pendant ce temps-là, Nanine a.poséïsurloipied de Trialph sou joli soulier satiné.
— C'en est fait, Trialph aimera Nanîne. Il Taittie déjà !
— Au large I s'écrie-t-il, ymme I j'ahne ! Moi, j'eSme d'amour 1 C'est Nanin^ jque j'aime, et je Taimeplus que je voudrais l^aimer, je te' vois. Maisiiïu'importe! Je' ne suis pas habitué àjeter mes passions au dehors, comme on fait d'un créancier qui mettrait ^ la main sur votre habit, en disant : Vous n'avez pas le droit de porter- cet habit I
Puis tout aussitôt, — car Tàme de Trialph est comme la patte d'oie d'une forêt où se croisent divers seatiers, — il lui vient des inquiétudes, des troubles que, par. parenthèse, il exprime en très-poétkpie tengage- : c< A prévoir de loin, peut-être ai^je peur avec raison qUe cette vierge blonde s'fibandonne^parfois à des instincts de coquetterie. Quand, 'pour me plaindre alors, je m'tpj^ocherai d'elle, au milieu de la foule desindMBêrentSj Nanine, je le crois, voudra bien avoir la complaisance de ne pas s'éloigner. Je serai pâle, je Ireiablerai. D'une bouche timide qui permettra à pefine aux -sons de ma voix de selaire entendre^ je Jui dirai : Vous me trompez !
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Elle répondra vite : Non î... Et sans que rien Tait troublée ensuite, elle s'envolera vers d'autres hommages, moins sérieux, moins exigeants. Puis, en se souvenant par hasard de mes inquiétudes : C'est un fou qui m'aime trop ! se répétera-t-elle pendant la danse où j'épierai les regards furtifs de ses beaux yeux noirs, presque toujours pleins de bonheur...
« Néanmoins, je consens à F aimer I » ajotlte Trialph, en concluant.
' Hélas ! cher Trialph, tu comptes sans ton ami Ernest I
Ernest est un jeune homme qui a la main heureusement gantée et qui s'est acquis je ne sais quelle grâce à jeter son lorgnon au-devant de toutes les loges d'Opéra.
Au moment où la belle société se porte aux fenêtres pour voir arriver la charrette, Ernest s'approche de Trialph et lui jette discrètement dans le tuyau de Poreille la nouvelle de son prochain mariage — avec Mlle Nanine de Massy.
— Il me faut un meurtre ! murmure Trialph.
Enfin I
Je trouve, moi, que ce meurtre s'est bien fait attjBndre.
LeLpremier meurtre de Trialph> — c'est tout uniment un suicide*
Trialph, qui n'y met pas de prétention^ se fait un verre d'eau sucrée avec plusieurs petits paquets de morphine; et il l'avale, pendant que le couteau de la guillotine tranche la tête du boucher de la barrière Saint- Jacques.
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Fait I comme disent les enfants, au jeu de cachecache.
Quand il s'est empoisonné, Trialph veut assister à un bal : — Oui, s'écrie-t-il, puisque la lutte m'a épuisé avant le terme , ma place de mort est là, aux splendeurs factices de la lumière des bougies, parmi les femmes et les fleurs artificielles, parmi les égoïstes, les repus, les contents, les orgueilleux, les ingrats, parmi les privilégiés, les accapareurs de places, les brevetés, les pensionnés, les distributeurs de médailles et de couronnes, parmi ceux qui volent au jeu de cartes et ceux qui ne se fatiguent pas de la valse adultère I
La vaUe adultère /"voilèi leur grand mot, leur grande pudeur.
0 moralité des Jeune-France 1
Au bal, — Trialph danse comme un perdu, il boit du punch, il copie sa ballade du Sylphe surTalbum d'une vieille dame, il se livre à la valse adultère, il fait mille gambades, — et, en fin de compte, il reconnaît qu'il s'est mal empoisonné. Déception !
Au désespoir d'avoir manqué son coup, Trialph se rend dans le bureau d'un journal, et, moyennant quelques centimes, il fait insérer les lignes suivantes :
« Un particulier, décidé au suicide, désire exploiter avantageusement sa mort, pour payer la corbeille de noces d'une femme, qu'un de ses amis arrache à son amour. Uofire donc le sacrifice de sa vie à la merci d'un projet quelconque, moyennant une somme dont il sera convenu entre les parties intéressées. — S'adresser, pour les renseignements, à M. A. B., poste restante, à Paris. »
LASSAILLT. 97
Cette annonce a pour résultat d'amener une lettre anonyme qui enjoint à Trialph de se trouver, masqué, au bai de l'Opéra.
Là, Trialph se voit accosté par M. le comte de Liadières, qui lui offre une somme assez rondelette, s'il veiit assassiner la comtesse.
Stupeur de Trialph !
Après quelques instants de réflexion, il accepte la somme et va la jouer à Frascati.
Frascati ! le jeu ! les impures en décolleté de dentelles ! Le râteau infernal ! les doigts maigres qui s'allongent en tremblant pour froisser les billets de banque ! Les visages pâles et froids sous la sueur! Encore un thème que Trialph se garde bien de laisser échapper, et sur lequel il brode les plus voyantes métaphores.
Trialph rencontre Ernest àFrascati.
— Ernest, veux-tu que je te joue ta fename Nanine?
— Farceur!
— Huit mille francs?
— Immoral!
— Seize mille?
— Diable !
Ernest se laisse tenter : il joue et il perd.
— Maintenant, ta maltresse? continue Trialph.
— Soit.
Ernest perd encore ; il perd toujours.
Néanmoins, comme c'est un beau joueur, il conduit lui-même mélancoliquement Trialph sous le balcon de sa maltresse; il lui montre l'échelle de corde préparée,
la fenêtre mystérieuseaienl eQtr'ouverte, et, étouffant un soupir, il lui dit : Va 1
— Bah ! exclame Trialph ^ mais c'est chez ta comtesse deLiadières?
— Sans doute.
— Mme de Liadières serait tamailresse?
— Depuis six mois.
— Anathème î
Trialph'bondit sur Ernest, et le jette, sanglant, sur le pavé.
Après quoi, 11 escalade le balcon.
a Le comte parut.
» Il était tête nue, et croisait ses deux bras sur sa poitrine.
— yt Avez-vousfini?
— » Oui,répondis-je en montrantla comtesse étendue sur le parquet.
» Le vieillard prit un flambeau et se hâta d'incendier les rideaux et les toiles de la chambre adultère. »
Deux heures après, une berline roule vers l'Océan.
Elle emporte Trialph au suicide.
Il a tué Ernest, il a tué Mme de Liadières> il a tuéNanine — en lui chatouillant la plante des pieds; — il va se tuer à son tour.
Sur Ja plage, Trialph coudoie un comédien à qui il remet ses mémoires ou plutôt ce qu'il appelle ses JRowe-
aNousnouscompUm-^ntàmcs loogteiQpssur le. port en face de FeaUi
LASSAIILY. 99*
» Il m'a quitté enfin, Yégoîste !
» A la mer, à la mer, le Trialph ! » FW.
Voilà ce livre tout entier, — une des expressions les plus fidèles de Torgie romancière. J'ai disséqué celui-là, afin d'être dispensé de disséquer les autres, — car il y en a d'autres. Il y a le Champavert de Petrus Borel^ il y a les premières frénésies de Jules^Lacroix. Il y en a de pires encore^ auprès desquels les productions clandestines du Directoire ne sont que des berquinftdes. — Rappelons souvent cela, afin d'irmocenter les nou-^ veaux-venus de la littérature, les véritables jeunes gens du roman et du style, dont les quelques écarts ont pu être incriminés par des ermites de la critique, dont la robe de bure ne cachait pas assez la queue frétillante des diables de 1833.
Lassailly valait mieux que son livre, ce qui ne veut pas dire que son livre ne vaille absolument rien. Vous y aurez remarqué, comme moi, des formules attrayantes et nouvelles, d'heureuses témérités, un certain esprit qui, loin de courir les rues, marche sur la crête des toits. D'ailleurs, rien que cela. — A mon sens, l'auteur des Roiteries de Trialph aurait dû être à la fois puni par une détention d'un an et récompensé par une pension sur les fonds du ministère de l'Intérieur.
Ce qu'on ne trouve pas dans les Roueries de Trialph, ce sont des roueries, — et je m'explique difiîcilement
100 LÀSSIILLT.
un pareil titre, à moins que le roman lui-même ne soit d'un bouta l'autre une mystification, ce qui pourrait bien être, mais ce que j'hésite à croire : — Lassailly n'était pas si gouailleur !
Abrégeons.
Il y a la beauté du diable, qui est simplement la jeunesse et la fraîcheur. Ne peut-on pas dire aussi qu'il y a la littérature du diable?
La littérature du diable, — c'est le délire, c'est l'emportement, c'est l'abandon, c'est l'incohérence, c'est tout ce qu'il ne faut pas.
C'est tout ce qui platt^ sans avoir raison de plaire.
Lassailly appartenait, par ses premières feuilles noircies, à cette littérature maudite et chiffonnée, qui semble avoir fait un pacte avec la Mort....
ABD-EL-KADER
ABD-EL-KADER
Un matin de l'automne de 1848 —je me suis sauvé de Paris, comme si j'avais eu une guillotine à mes trousses. Ainsi que le voyageur de Néel «je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire : savoir, ma robe de chambre de calemânde rayée, deux chemises à languettes, un bonnet de velours aurore brodé en argent, des pantoufles, une poire à poudre, ma flûte à bec, ma carte géographique, un sixain de piquet, trois jeux de comète, un jeu d'oie, mon flacon à cuvette, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert et ma grande canne vernissée (1). » Il ne me restait plus
(0 Petit voyage à S^mt~Cloud par mer el retour par ierrç^
i04 ABD-EL-KADER.
qu'à m'enquérir des heures de départ du coche, lorsque j'appris qu'il n'y avait plus de coche, grand ni petit.
Pendant un mois, les autorités civiles et militaires invitées, aux termes démon passeport, à me laisser passer et librement circuler, n'ont pas failli àleur devoir. Je me suis promené de côté et d'autre, en long et en large, sans être inquiété ; si ce n'est pourtant à Ruffec, où un gendarme s'est longuement pris à lire mon signalement d'un air farouche, en tenant le papier à rebours. Il ne m'est pas d'ailleurs arrivé grand'chose; etdussé-je me mettre mal avec M. Emile Augier, je dirai vertement que je regarde les aventures de diligence comme un paradoxe badin de son grand-père, Pigault-Lebrun, — l'auteur de Métmh> et de M. de RoberviUe ou VHomme à projets.
« Le hasard avait placé Valcœur à côté d'une jeune veuve à la taille de nymphe, à la physionomie céleste ; vingt-quatre ans à peine, et un feu! un enjouement !.. Au premier relai, pour conamencer une explication, notre héros se hasarde à presser furtivement le pied de sa jolie voisine... un regard brûlant accompagné d'une vive rougeur, est la seule réponse qu'il obtient. La voiture passait en ce moment dans un chemin de traverse, ce qui occasionnait des cahots fréquents et causait de grandes frayeurs à la jeune veuve..,. Valcœur voyait venir la nuit avec, etc., etc., » C'est ordinairement de la sorte que débutent ces mensonges agaçants, auxquels l'entreprise des maîtres de poste ne serait pas fâchée de nous faire croire.
Je me suis formé. — Au moins, ce voyage m'aura-t-il été bon à quelque chose. J'ai acquis la certitude qu'il
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n'y avait pas rien que la politique au monde, comme on voudrait le faire croire ici. La preuve, c'est qu'à Nantesj'aiétéàla noce d'un tailleur demes amis, et que Ton y a dansé. Dieu saitcomme ! — Une pirouette sur un cratère ! — Malgré les éboulements sociaux, il y a toujours des gens qui se grisent, des femmes attentives à leurs papillottes, du monde au café des Aveugles, des rentiers qui dressent leur chien à faire le mort, des parties de billards, de jeunes amours, des airs nouveaux arrangés pour flûte et violon, et des hommes qui font cuire leur père dans un four, — comme j'en ai vu guillotiner un à Napoléon-Vendée. C'est le même train de vie que sous les rois.
Le ciel m'est témoin qu'alors je ne songeais pas plus à rencontrer Abd-el-Kader que le grand Turc. — Passant par Bordeaux, je me suis croisé avec lui, bien par hasard. Je sortais un vendredi matin du Champ-de-Foire, et je remontais les fossés du Ghapeau-Roùge, lorsque j'aperçus beaucoup de monde arrêté devant un hôtel. Il n'y avait pas cinq minutes que l'émir venait d'arriver. Quelques têtes d'Arabes se montraient de temps en temps aux fenêtres ; — une négresse surtout, qui avait écarté un rideau du premier étage pour mieux voir, excita l'attention de la foule qui se prit à Tapplaudir et à la siffler. C'était la femme en second d' Abd-el-Kader.
Bordeaux, — la ville du midi où il se fabrique le plus d'enthousiasme, — s'est empressé sur les traces d' Abdel-Kader avec une ferveur non pareille. Les croisées des maisons qui regardent l'hôtel n'ont pas cessé d'étaler les plus gracieux visages de femmes qu'on puisse voir. L'exposition a duré trois jours. — Je ne parle pas de
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celles qui se pressaient dans la rue, en voiture ou autrement. Beaucoup eussent donné gros pour obtenir la permission de baiser les pieds nus de Témir, — qui sont, dit on, d'une grande beauté.
J'ai vu Abd-el-Kader. A Paris, probablement je ne l'eusse pas plus regardé que M. Glais-Bizoin quand il passe. Mais ici, je n'avais rien à faire de mieux. — C'est un petit homme, au visage blanc et doux, frêle de corps, et qui semble plutôt avoir été élevé dans du coton que dans les cavernes de l'Arabie. Il penche habituellement la tête et ne sourit que par les yeux, qui sont d^un gris bleuâtre. — J'ai surtout admiré ses dents, d'tine blancheur et d'une transparence à désespérer une chanoinesse de vingt-huit ans. Une seule perle fait tache dans ce cordon merveilleux : c'est la dent de Mahomet, parfaitement jaune, mais d'un jaune (for, et que l'on désigne ainsi avec vénération, parce qu'^Abd-el-Kader est le seul, depuis le Prophète, chez qui se soit reproduit ce phénomène significatif.
Il habite avec sa mère et ses femmes au nombre de quarante environ. Quant à son père, voilà plusieurs années qu'il est mort. On trouve quelques détails sur lui dans un écrivain assez obscur, M. Eugène Cavaignac :
« Meï-ed-Din, père d'Abd-el-Kader, était un marabout fort respecté. Depuis qu'il avait pris part à une entreprise assez récente dans la province d'Oran, il avait été trop bien surveillé pour continuer à prêcher la résistance; mais il avait élevé son fils dans la confidence de ses projets. Il vivait encore lors de notre arrivée dans la province ; et dès lors, retiré chez les Arabes, il y fut un de nos plus ardents adversaires. Empoisonné par Ben-
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Nouna, dit-on, qui, cheî alors àTlemcen et homme ambitieux lui-même, voulut se défaire d'un daugereuxrival, il léguaàAbd-el-Kader, son second fils,le soin de le remplacer dans le rôle qu'il avait depuis longtemps adopté. Une révélation divine lui désigna, dit-il, ce fils comme chargé de l^avenir de son peuple, et, avant sa mort, il le fit reconnaître par ses .partisans. C'est ainsi que l'émir s'est trouvé placé sur le seuil du théâtre oii il a tant grandi depuis (1). »
Le lendemain, je vis encore Abd-el-Kader. C'était au Grand-Théâtre. —On jouait deux actes de la Muette de Portici et MarcobomJba ou le Sergent fanfaron, ballet espagnol. Tout Bordeaux avait retenu ses places. C'était un tumulte, une flamme, un froissement de toilettes à rappeler les plus radieuses soirées du Théâtre-Italien. — Le premier acte se chanta sans qu'on y fît attention ; tous les regards étaient tournés vers la loge municipale réservée à l'émir et faisant face à la scène; on écoutait l'opéra par le dos. L'entr'acte se passa de la sorte, au milieu d'un désappointement unanime. — Pourtant connue la toile allait se relever, un avoué entra dans la loge restée vide jusqu'à ce moment, et s'assit au coin de droite, sur un fauteuil de velours rouge. Le public, en train de rire, l'accueillit par une salve d'ironiques bravos. L'avoué, qui est aussi un adjoint au maire, se pinça les lèvres (2) eut une pointe de dédain et parut s'absorber dans l'audition du chef-d'œuvre d'Auberi — Peu de temps après, l'émir entra.
(1) De la fêgencê â!AUjet^ par Eugène Cavaignac, chef de balaillod en non activité, 2 vol. in-8.
(2) Cet avoué a pour nom M. Supsol.
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Il salua la foule de sa petite main blanche et sourit avec mélancolie. C'était la première fois qu'il mettait le pied dans une salle de spectacle; cependant il ne parut ni trop ébloui ni trop étonné. Tout au contraire, un Arabe qui raccompagnait, laissait éclater, sur sa physionomie brûlée, l'expression naïve de son admiration, et riait au lustre. — Abd-^l-Kader s'assit sur le devant de la loge, à côté de l'avoué qui se mit à faire le beau et à regarder les spectateurs avec triomphe. Cet avoué avait un habit de drap noir qui reluisait, et des gants noirs qui faisaient rêver d'hypothèques. J'étais navré de philosophie devant le tableau bizarre qui vivait sous mes yeux : AbdreIrKader et un avoité, à la Comédie. Mais je ne regrettais pas les cent cinquante lieues que je venais de faire.
Abd-el-Kader s'en alla le surlendemain matin, un dimanche.
ROSSINK
Rossini s*est marié, c'est-à-dire remarié; car voilà la seconde fois que cola lui arrive. La première fois avec la Colbrand, hier avec mademoiselle Olympe Pélissîer. Beaumarchais, cet autre auteur du Barbier de Sé'oiïle, s*y était pris également à deux fois.
Donnons un peu, s'il vous plaît, les violons au sei-* gneur Rossini. Une petite serenaîa sous le balcon des fenêtres nuptiales. Justement le clair de lune vient de se lever et inonde la place de ses eaux blanchâtres; L'heure est merveilleusement choisie. Tirons nos guitares de dessous nos manteaux bruns, et commençons*
Holà! seigneur maestro, si vous ne dormez pas, venez donc entendre un de ces beaux airs que vous faisiez si bien autrefois? Il y avait dans ce temps-là quelqu'un qui s'appelait je ne sais plus de quel nom, et que vous avez dû connaître; un enfant qui ne se levait et ne se couchait guères sans une mélodie sur les lèvres, et qui improvisait à vingt ans pour le théâtre de la Fenice cette suave musique de Tancredi, que nous vous jouons à cette heure, les larmes aux paupières. — Piano, pianissimo, vous autres; en sourdine, maintenant.
Dites-nous de ses nouvelles, seigneur époux, et ce qu'il est devenu depuis ces temps anciens? C'était un ardent génie, ce nous semble, jetant à droite et à gauche son inspiration débordante, et mettant la passion en opéra, comme Raphaël la mettait en peinture et MoUère en comédie. Attendez, voici qu'il nous revient de lui un chœur de Semiramide; cela monte à l'âme comme une marée, voyez-vous. — Allez, les basses; allez, le ténor!
L'auriez-vous rencontré, par hasard? Autant qu'il nous en souvienne, il était âpre au plaisir comme à la gloire, ne se reposant d'un succès que dans une fête ; hier à Venise, aujourd'hui à Naples, demain à Rome, à Londres, à Paris. Une vie tonnante que la sienne ; im triomphe sans frein, universel. — Mes amis, faites-nous entendre quelque chose du Comte Ory, à présent, comme qui dirait : Noble châtelaine, voyez notre peine.
Si vous l'accostez, seigneur époux, dites-lui bien des choses de notre part, d'abord, et puis ensuite que c'est un ingrat et un oublieux; que nous sommes là tout un peuple de beaux fils sous ses fenêtres, ne ressemblant pas mal à la première scène d'un opéra, avec le feutre
rabattu sur les sourcils et Tallure mystérieuse de circonstance. M. de Saint-Georges , M. de Planard et M. de Leuven ont fait des poèmes avec moins que cela, puisque aujourd'hui Ton appelle cela des poèmes. — Entendez -\ous, maestro sournois; dites -lui que nous étions venus lui demander humblement l'aumône d'un peu de musique, et qu'il ne nous reste plus qu'à déchirer nos gants jaunes de désespoir et à aller nous griser affreusement dans la première locanda^ venue. Voilà ce dont sera cause il signor Rossini. Hélas I hélas! que dira le balcon des Italiens et le boulevart des Italiens, quand ils nous verront revenir vers eux comme nous étions partis ? C^était bien la peine, ma foi, de lui faire une statue en marbre, avec des favoris en marbre et des sou&-pieds en marbre. Nous en voilà bellement récompensés ! Qui paiera le marbre et la statue, maintenant ? Nous avions si bien mis dans notre tête d'avoir un opéra de Rossini pour notre peine, que nous en firedonnions déjà les principaux motifs entre nos dents; c'était le grand air de la prima-donna, la cavatine du baryton, et le finale du premier acte, et ce quintette aussi, avec accompagnement d'instruments à cordes, et jusqu'à ce trdAi pizzicato. L'opéra tout entier serait mis en scène, à l'heure qu'il est, si l'on nous eût laissé faire, Gustave de Mauléon avait vu la partition écrite d'un bout à l'autre de la main du maître. Francis de Chantocé avait obtenu de copier Varia de soprano, et il l'avait montré à tout le monde, en demandant le plus profond secret. — Rossini ! Rossini ! veux-tu donc nous faire mentir à présent; veux-tu nous faire passer pour des imposteurs ou des contrefacteurs. A quelle
114 RQS&im.
effroyable saison d'hiver ton abandon ya-t41 nous livrer ? Qu'estrce que nous ferons de nos bouquets, de nos lor* gnons^ de nos piétinements de nos hmvi^ et de nos brava, de cet enthousiasme que nous jetons au nés du premier venu, parce qu'il faut bien, après tout, que nous n'en perdions pas Thabitude? Est-ce que nous allons revoir au Fantasma et au Nabucco, cette fois encore? Par tous les saints et toutes les madones de l'Italie^ délivre-nous de cet orage prêt à fondre sur nous, Rossini. — Ora pro nobU^ grapd maestro !
Par ma foi I mes amis, ne vous semble-t-il pas comme à moi que le seigneur époux vjent de fermer sa fenêtre et de souffler sa lumière? Gela n'est guère poli, per Baoml même je ne jurerais point de ne pas lui avoir en^ tendu murmurer cette phrase ravissante que vous con* naissez tous : Ce vacarme va m' étourdir I^Aàxe^u donc, seigneur marié, et que le ciel vous garde, puisque nous n'avons que le don de vous écorcher les oreiUes avec votre propre musique l Bonne nuit, maestro; bonne nuit, ïtossini l — (ia mmiqm ae perd dam V éloignement..*)
Ainsi fait Rossini, en effet, H brûle la politesse aux donneurs de sérénade et se rendort sur les deux, oreilles, envoyant au diable ces sottes gens et leur sotte manie ! — La peste soit de mes chefs-d'œuvre l se dit-il en maugréant ; ne me laissera-t-on jamais tranquille, et ne pourrai-je avoir le repos après le travail, le bonheur après la gloire? N'est-il plus un coin quelque part où d'être un homme inconnu Ton ait la Uberté? Mon exi*tence ne m'appartienl-elle plus, et ne puis-je l'arranger à ma guise? Après leur avoir donné mon passé, leur
faudra4ril eocore donner j«on aye^iir ? OU ! que non pas \ Oè! lea fâcheux et les importuns^ qui proflteiAtdd tout^ même de mon mariage^ pour me rappeller que je suis un grand homme^ lorsque je ne veux plua ôtre qu'un bon homme ! qui viennenl me relancer juique dan9 ré« glise, jusqu'au pied de l'autel, ^ où je me dirige allègrement aveo mon bouquet au côté et ma nouYeUe femme sous le bras, ^ en me chantonnant Vkyménée fortunée de euiUaume TeU. Oh ! le maudit orgue qui me bénit ayec un de mes airs d'opéml Oh l Texécrable orchestre qui me fiait danser au son de mes ritournelles I N'y a4-il plus d'autre musique au monde que la mienne, d'autre musicien que Rossini 9 «^ Une fortune à qui me jouera les oeuvres complètes de Musard, de Bolhmano^ de Clapisson, de M. deFlotow et d'AlfVed Quidant, Fau» teurdeJlfa6oéffe»d/
Pauvre Rossini I --^ U croyait pourtant avoir bien gagné ses quelques années de calme et de famienU; il croyait, au jour et à Theure qu'il lui plairait, n'avoir qu*à serrer la main à ses amis-et à leur dire adieu» pour qu'on le laissftt partir et qu'on ne s'inquiét&t plus de lui. Absoliunent comme un droguiste de la rue des Lombards qui se retire des affaires, pour aller vivre à la campagne. Il avait arrangé cela de cette foçon.
Il se disait qu'avant d'être un artiste il était un homme, et qu'après avoir vécu comme un artiste, de cette vie de flamme et de chant, il était temps peut-être de vivre comme un homme, comme un homme de ses opéras. Ce doit être une bien belle chose, pensait-il, de passer les heures et les jours au bord de l'eau, à pécher à la ligne, immobile, sous le feuillage frémissant des
arbres inclinés, — des arbres véritables qui ne sont point en carton, — au murmure des flots transparents, sous lesquels ne dansent point les bambini de la Scala ou les gamins de la rue Lepelletier, — entouré d'un gazon réel et velouté, mélangé de fleurs rouges et de boutons d'or, avec des oiseaux dans tous les buissons, — des fauvettes qui n'ont jamais appris le solfège, et des rossignols qui ne sont point des flûtes, — sous un lustre éblouissant que nul ne descend et ne monte, — au milieu de cette nature enfin, tour à tour riante, majestueuse ou terrible, que j'ai décrite avant de la connaître, et qui se reflète si magnifiquement dans mes pages sonores, depuis la romance du SaïUe de Desdemone, jusqu'à la vaste et sublime mélodie de la princesse Mathilde : Sombres forêts.
Et puis songez donc ! — se promener au grand air comme un particulier, un bourgeois, un citoyen, pour se promener seulement ; ne plus avoir de poètes, de chanteurs, de directeurs, de régisseurs à ses trousses ; se moquer de l'indisposition du ténor ou du basso Gantante; ne plus avoir sa vie, son âme, sa fortune, sa renonunée suspendues aux yeux, aux lèvres, aux mains d'un public capricieux et absolu; être son maître, n'obéir qu'à sa volonté; se dire : Je veux ! et, le moment d'après : Je ne veux plus ! — et, de temps à autre, pour se distraire, se rappeler que de par le monde il existe un certain Joachim Rossini, l'ami de Louis XYIII, de Georges IV, de M. de Metternich, de tous les rois et de tous les ministres de la terre, décoré par le roi de France, par le roi d'Espagne, par le roi des Belges, par l'empereur de Brésil, par quel autre roi et par quel autre em-
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pereur encore? devenir alors le spectateur de cet homme qui a eu les deux mondes pour spectateurs ; se mettre aux fenêtres pour le voir passer, le saluer, lui sourire, crier bravo à sa gloire passée et se dire tout bas : Si je voulais, cet homme recommencerait! et ne vouloir pas, et s'en retourner à la pêche, le teint fleuri et le cœur insouciant, sans un soupir, sans un regret, sans un désir, sans une ambition^ comme un habitant du monde de Pythâgore qui se souviendrait d'avoir été autre fois Alexandre ou Sardanapale, et qui passerait devant son portrait sans s'arrêter !
Quel rêve ! — Et c'est ce rêve qu'il essaie à grand' peine de réaliser depuis tantôt quinze ans, luttant avec tout le monde, avec lui-même, avec ses souvenirs, avec les prières et les supplications qui lui arrivent à chaque instant et de toutes parts et par toutes les issues, dans la lettre que son valet de chambre lui remet, dans le journal qu'il déplie sans méfiance, dans la statuette qu'il trouve un matin sur sa cheminée, dans l'orgue de Modène qu'il heurte en sortant, dans le regard et dans le voix de ceux qui le saluent. Partout cette immense clameur qui s'élève sur son passage, et cette parodie d'un autre reproche historique : — Tu dors, Brutus ! Tu dors, Rossini.
Aujourd'hui, voilà que Rossini se marie, et bon gré mal gré nous en induisons qu'il va se remettre à la composition; de ce qu'il redevient époux, nous amenons la conclusion qu'il ne peut se dispenser de redevenir maestro. En vérité, nous sommes des gens fort habiles et j'admire l'aplomb de notre logique et la netteté de nos raisonnements. On ne prend pas une femme sans
H8 ïiomm.
f aigens lyrique, disoQs-nous ; on ne se marie pas à moim d'upe partition, Vbymen a'est qu'un état transitoire. C'est rabsinthe d'une symphonie à venir, de mieux enoore peuirétre, Et moi qui croyais tout bonnement que Rossini g'était marié pour se marier, usant d'un droit commun à tous les Italiens et à tous les Bolonais, uniquement pour savourer au fond de sa villa le bonheur d'être épouoo.,, (se tournant vers Gemmy :) le hmr heur d/étrepirel
Ah bien oui!
Est-ce que Rossini peut avoir renoncé pour toujours aux pompes du théâtre et à Tenivrement du succès ? Croyezrvous cela, sérieusement, mon cher! Comment I cet homme aurait disparu tout à coup, subitement, comme Romulus dans un' nuage, et lorsque tout le monda avait les yeux fixés sur lui? Il se serait arrêté justement, au milieu de sa route, quand le chemin s'élargissait devant ses pas, et que les buissons en fleurs s'incUnaient sur son passage? Il s'en serait allé comme un homme qui fausserait compagnie précisément lorsque la compagnie s'empresserait pour lui faire fête, — comme un joueur qui viendrait de gagner une fortune et qui tournerait le dos aux cartes, — comme un acteur qui ferait baisser le rideau après une tirade applaudie, et sans attendre qu'on le siffle? Parbleu ! le tour serait cruel, et Rossini nous aurait volé là comme dans un bois.
Ehl mon Dieu, il n'est pourtant que trop vrai. C'est un si grand mérite que celui de savoir et de pouvoir s'arrêter à temps? Pourquoi chercher à le lui enlever? f^'8|.-t-il pas asse;? fait dans sa vie ; ne vous a-t-il pas
ûomé 863 premières et ses plus belles anaées; a-t-U eu quime ws et vingt aiig et viugt^uq aus pour d'autres que pour vous î Vous avez eu son enfance, sa jeunesse et son &g6 mûv} et vous lui demandes maintenant sa vieillesse, sa vieillesse jusqu'à la dernière heure, sa vieillesse jusqu'au dernier soupir, sa vieillesse et puis eneore quelque chose avec, si cela est possible! De quel côté est régoïsme, dites-le-moi?
Mais o'estnotre grand début, à nous autres, de vouloir toujours savoir le dernier mot du génie, d'assister curieusemenl à sa décadence, à sa décrépitude, de suivre d'un œil avide les progrès de son agonie et de ne le laisser définitivement tranquille que lorsque nous sommes stirs de l'avoir vu mourir, mais mourir complètement. Jusque-là, aucun de nous n'aurait le courage de crier à ce vieillard de s'en aller, et qu'ilperd sa peine et sa gloire à déteindre misérablement la première moitié de sa vie sur la dernière. Et il faut que ue spectacle ait pour nous un grand charme, pour que rien ne nous en ait corrigé, ni l'agonie de Corneille, ni Tagonie de Voltaire. Il est vrai que nous avons gagné à cela deux ou trois tragédies de plus, dont on se hâte d'oublier les titres et que l'on finit pas effeoer des éditions elles-mêmes.
N'est-ce pas une chose bien glorieuse, je vous le demande, que de voir, par exemple, l'acteur Baron jouer le Gid en cheveux blancs, et forcé chaque fbis d'appeler deux garçons de théâtre à son aide, pour se relever des pieds de Chimène ?
Laissons-en donc un, au moins, emporter avec lui sa gloire tout entière et sans nuage. Ce sera beau de notre part, je vous assure. Papatacci veut boire, Papatacof
veut dormir, comme dans VItcMenm à Alger. Eh bien! mon DieU; laissons Papatacci dormir et boire selon sa volonté, aller, courir, faire la sieste depuis midi jusqu'à quatre heures, manger du macaroni et jouer à Tincognito, puisque cela lui plaît tellement. Ne nous faisons pas les geôliers de sa flère obstination, n'appUquons pas la contrainte par corps à son indolence, et estimonsnous heureux par-dessus le marché qu'il ne soit pas devenu fou ou imbécile comme tant d'autres, depuis quinze ans qu'il est sans relâche tiré à tant de directeurs et à tant de feuilletons.
On dirait, à nous voir et à nous entendre, que nous sommes le plus pauvre pays du monde en matière de musique et de musiciens; que nous n'avons pas un seul jeune homme en qui mettre notre espérance; que notre salut n'est que dans Rossini, et que hors de Ro^ sini il n'y a ni salut ni opéra possibles. Pourtant, il ne se passe pas de jour qui ne voie surgir un nom nouveau, qui n'entende éclater une œuvre nouvelle. Tant d'œuvres nouvelles et tant de noms nouveaux, qu'il a fallu bâtir hier un troisième théâtre tout exprès.
Et puis encore autre chose. Vous rappelez- vous cette fable de La Fontaine, où un sculpteur recule ébloui devant son propre ouvrage ? J'imagine que, de son vivant, vous Tavez canonisé, que vous l'avez déifié, que vous lui avez montré la place qu'il occupera dans la posté* rite, la niche qu'il remplira dans le temple, que vous lui avez dit sa valeur, que vous lui avez fait peser sa réputation ; et étonnez-vous s'il s'arrête brusquement dans son chemin, de crainte de gâter la symétrie de ce triomphe et l'ordonnance de cette apothéose.
ROSSINI. iSi
Voyez plutôt 1 vous avez éveillé autour de lui tant de rayons et de fanfares, que vous en avez presque fait un sujet de crainte et d'épouvante pour ceux qui rapprochent. A peine sa femme elle-même a-t-elle déposé le voile de fiancée et détaché les brins d'oranger de son corsage qu'elle s'enfuit, éperdue, dans son appartement, où elle se hâte de tracer ces lignes à un ami : <c Je suis vraiment eflft^ayée de mon bonheur ! » Le mot est authentique. C*est M. Troupenas qui nous l'a transmis. Au moment de prononcer le oui suprême, il se fait dans sa tête un soudain remue-ménage des chefs-d'œuvre de son immortel époux. Les duos se croisent avec les trios, les rondeaux appellent les cavatines, les romances heurtent les barcaroUes. C'est à la fois le Bonheur suprême, frayeur extrême mélangé du Quel beau jour pour Vamourl et je pense que M. Scribe doit être pour quelque chose dant cette panique conjugale. Sur le point de se trouver en tête-à-tête avec le célèbre, maestro, son cœur s'agite, tremble et palpite d'un vif émoi, et dans son âme glisse la flamme d'un saint effroi. Peu s'en faut qu'à l'approche de Rossini la pauvre femme ne se croie déjà incendiée, comme Sémélé à l'approche deJupiter! Oui, Madame, vous avez raison d'être effrayée de votre bonheur; car votre bonheur est effrayant en effet. C'est nous qui l'avons voulu ainsi. Ce n'est pas un homme que vous venez d'épouser, c'est une gloire. Vous venez d'épouser Tancrède, Othello, Moïse, Guillaume TeU, et tous ceux que j'oublie, et dont vous vous souvenez mieux que moi, vous. Madame.
Après cela, est-ce un bonheur peut-être que vous soyez si grandement et si justement effrayée.
4tt Mum.
Lo mel permet parfois, à notre époque^ que Phomme de génie trouve une femme selon son rêve et selon son mérite. C'est un grand bienfait^ sans doute i et cette femme aura dignement mérité du merci de la posté-* rite, qui aura jusqu'à la fin entouré cet homme de soins et d'amour, et qui se sera faite non^seulement réponse du corps, mais encore l'épouse delà pensée.
Autrefois, il n^en était pas ainsi, et o'est une triste et mélancolique histoire que l'histoire de la f^mme du grand boipme, à commencer par la femme de Soorate, qui faisait venir la pluie après l'orage^ le crachat après le sûufflet^-^pour finir à la femme de JeanJacques Rousseau, celle-là qui, le lendemain de son illustre veuvage, se remaria avec un palefi'enier.
Je me suis souvent demandé où tous ces pauvres gens d'alors s'en allaient prendre leurs fsmmes. J'ima* gine que celles-ci leur croyaient faire un grand hou-r neur, sans doute, en ne les redisant pas. Un des premiers de l'AcMémie française, Guillaume GoUetet, épousa jusqu'à trois de sas servantes, pour âtre dig^ pensé de leur payer des gagea.
Les peintres et les musiciens faipaient aussi de même. Un beau jour, ils se mariaient, pour avoir Tair de tout le monde, et ce jour-là ils- prenaient un habit neuf en même temps qu'une femme, celle^i pour raccommoder eelui<tlà. Puis, leur double empiète terminée, on les voyait se rendre au cabaret, se pavanant dans leur har bit neuf et criant à tout venant : a Je suis marié 1 » sans songer au balai de leur femme qui les attendait derrière la porte.
C'étaient ces Jeannette e^ ces Margoton^ cependant^
BOSSINI. 113
qui étaient tour à tour leur Vénus, leur Galatée, leur Sylvapire, leur Qbloris. La plupart d'entre elles ont été immortalisées dans des écrits et dans des tableaux. Cette grosse fille qui épluche les Uarbes, ellq a posé pour une nymphe des bosquets d'Amalhonte. Cette autre qui tempête et qui jure, c'est la naïve bergère d'une romance langoureuse en trois couplets, avec pipeaux, roseaux et chalumeaux. Qui s'en serait douté?
Pauvres maris ! ils avaient la tête et ,le cœur pleins de chefs-d'œuvre, malgré cela. lU faisaient non pas d'un rêve une réalité, mais d'une réalité un rôve, ce qui est bien différent, Rêve d'autant plus caressé qu'il était plus loin d'eux alors! Leurs créations les plus vaporeuses sont parties de là* Leurs déesses portaient de la bure; leurs anges étaient en sabots,
Et il fallait voir avec quel dédain ces malheureuses poussaient du pied les cahiers qui traînaient par terre, que ce fût Tépître à Claudine ou la romance à Galatée! Comme elles vous reléguaient bien vite au grenier les toiles qui encombraient leur cuisine! Au grenier, Psyché et TAmour; au grenier, toute la mythologie souriante de roiympe ! Qui m'a donné un pareil fainéant et un pareil ivrogne? et voyez un peu, sans moi, comment irait le ménage 1
Il y a surtout une femme à qui nous en voulons beaucoup en France, quoiqu'elle nous ait valu et parce qu'elle nous a valu justement un des plus douloureux chefs-d'œuvre de notre langue, un de ces drames qu'on n'écrit qu'avec ses propres larmes et avec son propre sang. — Je parle de V Ecole de$ Femmes, je parle de niadame Molière,
Oui, Madame, c'est une histoire infortunée, nous avons bien raison de le dire, que celle de ces pauvres maris si ridiculement heureux; et nous devons être bien fiers d'avoir fait une telle conquête dans .le progrès, que ce soit aujourd'hui la femme qui se trouve obligée par l'artiste qui l'épouse; non-seulement obligée et honorée, mais encore effrayée, qui plus est.
Soyez tranquille, Madame, le mot restera.
Il restera comme ime garantie écrite et solennelle de la félicité du grand maestro. L'original n'est-il pas entre les mains de M. Troupenas, signé et paraphé par vous? Où trouver un épithalame meilleur que celui-là, et que voulons-nous de plus pour nous consoler ? Résignons-nous donc, une fois pour toutes, à cette éclipse du soleil du génie par la lune de miel du mariage.
JEAN lOl'RNET.
JEAN JOUnnET.
Nous avouB été voir à Bioèliv^ — oti Ton vit^iH de ïo renfermer depuis deux scuiaineSj — ou pauvre brave homme^ connu dans le monde des littérateurs et des peintres^ sous le nom de Va^potre Jean Jùurnet. Oo Ta allUblé du costume des fous, nous ne savons trop pourquoi j bien qu*il ait tenté de nous l'expliquer lui-môme aveo une grande douceur et uu parfait sérieux. Il paraît qu'un soir de représentation^ à la Comédlo- Française, il s'est avisé de répandre dans la salle j du L au t du pa~ radiSj quelques-unes de ses pièees do vers. Là gît son crime^ c'est-à-dire sa folie. — Nous noue rappelons cette aventure. — Ce soir-là, convoie nous allions i^ntrer
128 JEAN JOURMET.
dans le théâtre de la rue Richelieu, nous aperçûmes Jeau Joumet, qui était adossé, méditatif et sombre, contre un des piliers du péristyle. Il ne s'éclaircit pas à notre aspect. Il nous entretint longuement de la misère et de la vanité des temps actuels, il nous raconta comment tout allait de mal en pis et pourquoi on Vempêchait de parler dans les clubs; c'était là surtout son grave et douloureux grief. Ne pouvoir parler ni en prose ni en vers, lui Tapôtre et le poète î Aussi désespérait-il ingénument des clubs et de leur influence. Son discours, qui fut assez bref et empreint d'une visible préoccupation, se termina par ces paroles mémorables :— Allez à vos plaisirs ! — On jouait la Camaraderie de M. Scribe.
Une fois à mes plaisirs, comme il disait, je me mis peu à peu à Toublier. Au bout d'un quart d'heure, j'étais tout entier à la grâce spirituelle et bonne de mademoiselle Denain, au jeu mignard de mademoiselle Anaïs. La première avait une robe en soie blanche, unie, qui lui allait bien de partout et où elle était emprisonnée comme Teau dans une carafe. Ces deux dames faisaient esprit de tout, de leurs yeux, de leur bouche, de leurs mains blanchettes et longuettes. N'étes-vous pas de ceux qui préfèrent l'esprit qui se voit à l'esprit qui s'entend? — Le quatrième acte allait son train, lorsque tout à coup, v'ianl une pluie de papiers inonde les spectateurs du parterre, de l'orchestre et des galeries. On lève la tète : c'était Jean Journet qui distribuait la manne divine; et comme il voyait que chacim s'empressait pour y atteindre :
— Patience, disait-il ; il y en aura pour tout le monde !
Et il recommençait à jeter de droite et de gauche
JEAN JOURNET. i29
ses odes, ses hymnes^ ses chansonS; ses élégies, ses cantates, qui dansaient^ se balançaient et tournoyaient en rasant le lustre, comme des papillons blancs autour d'une bougie. Pourtant, au milieu de son opération, voilà que Jean se sent atteint d'un remords ; il s'arrête, il se tourne vers la scène, il demande pardon humblement à mademoiselle Denain et à mademoiselle Anaïs, il les prie à mains jointes de Texcuser. Mais sa mission, dit-il, est impérieuse, il faut qu'il la remplisse ; et, pour cela, il demande la parole pour cinq minutes. — Cinq minutes 1 c'était bien peu de chose. Néanmoins, le public, qui avait eu le temps de s'apercevoir qu'il avait affaire à un apôtre et à un prédicant, refusa les cinq minutes demandées.
— Ramenez-moi à la Camaraderie , dit le pubUc du ton que dut prendre ce poëte d'autrefois lorsqu'il répondit: Mmenez-moi aux carrières!
Puis arriva la garde, qui emmena Jean Journet. Quelques jours après, il était à Bicêtre.
Si notre mémoire est en bon état, voici la deuxième fois que l'on fait accomplir un si funeste voyage à cette honnête personne, qui n'a que le tort de pousser au bien par des moyens excentriques et d'être un croyant exalté au milieu de nos tièdes croyants. Il croit à quelque chose, lui, à une chose extravagante, poétique, décriée, sublime, au Phalanstère I Mais enfin il croit à quelque chose. — Or, Faust qui croit au diable, je l'estime mieux que Don Juan qui ne croit à rien. — Nous disions donc que Jean Journet avait déjà été mis en i84!l à Bicêtre, et que c'est suffisant, à tout prendre. Selon nous, il n'y avait pas lieu à recommencer et le
i30 JEAN JOURNET.
dé«iastfe ne serait pas considérable quand on laisserait de temps en temps ce mâlideux apôtre intervenir au milieu d'une tragédie, comme un terre-neuve dans un jeu de siam. Teheï, on Jouait dimanche Abufat; eh bien 1 franchement, nous avons regretté Jean Joumet.
On veut le guérir) nous le voyons bien* Et quand il sera guéri, c^est-ènlire quand on lui aura ôté sa poédte, éteint son regard, glacé son Ame» alors seulement ce sera un homme pareil aux autres hommes. Ce jour4à, Jean Joumet aura le droit de dire : Je suis raisonnable ! il pourra, comme tons les gens qui sont raisonnables, aller manger un melon à Romainville, avec ses voisins qui ne déddgneront plus sa compagnie. Il im voir des pièces de théâtre et trouvera que et Léeawor est *«•payodtk^ Le monde pourra chanceler sur sa base> Jean Joumet^ devenu raisonnable, dira: Qu'est-ce quec^ me fait ? Il mariera sa clHirmame petite Olte à un avocat ou à un papetier ^ quelqu^on de raisonnable aussi. Et Jean Journet sera bien heur^x, il n'aura {dus de rêves de triomphe 5 il n'ira plus chanter dans les banquets, il fera des cornets avec ses vieux refrains, il dira, au dessert, des plaisanteries contre les prêtres; Jean Journet aura froid au C06ur> froid à la téte> froid partout, mais il sera rat^mmbk / — Ah ! ne guérisse* jamais Jean Journet.
Pendant les batailles de juin, je Tai vu qui prêchait Tharmonie et l'union, par un Soupirail de T Abbaye, où on l'avait incarcéré par mégarde. Il rappelait à s'y méprendre le juge des Plaideurs. Mais ne rions pas ; c'était une belle parole que celle de Jean Journet, c^était surtout une parole respectable» Sa physionomie