JEAN JOURNET
aujourd'hui c'est un fou. On le met à Bicêtre. A Bicêtre, Tintelligence bruyante, l'honnêteté active, la poésie en action! Cela fait trembler quand on y réfléchit.
Disons Tite que ce second séjour de Jeai^ Journet à Bicêtre n'a élé que de trois semaines. Aiyourd'iiui V Apôtre est rendu à «a femme et à ses enfants.
Il existe un excellent portrait de Jean Journet, par M. Courbet (salon de 1851), et une fort curieuse notice de M. Champfleury, dans son livre des Excentriques,
Scudéry n'est pas mort. — Plus d'un ont ramassé, Dans Tarsenal poudreux des romans du passé, Sa plume enguirlandée avec sa Balisarde Et coiffé les grands airs du seigneur de la Garde% Au seuil du feuilleton campés en ce moment, Sans cesse, —le plumet incliné fièrement,- Ces hidalgos lettrés, dans les hautes gazettes. Font un vacarme affreux de leur style à rosettes. Et jettent sans façon aux lecteurs étonnés Leur phébus à la tête — et leur manchette au noz.
Scudéry n'est pas mort. — Dans un hôtel, que garde Un suisse véridique avec sa hallebarde, Il r'habille de neuf les héros deCyrus, Mandane, Polexaudre, Arbate, Darius.
Il leur fait déposer leur perruque rougie. Et, bien débarbouillés de leur mythologie. Selon le goût du jour, il les sert de nouveau Dans un roman — de vingt ou trente in-octavo — Où, comme au temps jadis, merveilles sans égales. Les palais redorés regorgent d'astragales !
C'est toujours ce poëte amoureux du galon^ Noir par le bout des doigls et rouge du lalon. Pour sufQre à sa vie en éclat dépensée Il s'occupe sans trêve à traire sa pensée. Et, brochant nuit et jour des ouvrages nouveaux, Laisse bien loin Hercule et ses douze travaux. Puis, lorsque c'est trop peu des hvres à la rame. Il s'en va demander le reste au mélodrame ; Et, jetant sur le dogue une peau de lion. Il lui fait en gros sous suer un million.
a Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume Peut sans peine en un mois enfanter un volume. y> — Ainsi parlait Boileau. — Qu'est-ce donc qu'il dirait , Le cher homme, aujourd'hui? Ck}mme il s'étonnerait De voir en plein Paris les éditeurs-Ubraires Pourchasser le troupeau des forçats Ultéraires Et leur faire tratner, en dépit du haro. Le boulet de la suite au prochain numéro. Un chef-d'œuvre par jour ! — Ah ! pauvre vieux critique. Dors bien dans le tonibeaii de ton volqmc unique !
ALEUNBRS DTJMA8. 139
Monsieur de Scudéry n'a plus cette douceur De pouvoir emprunter la plume d'une gœurj Mais, quoiqu'il en gémisse, on lui sait en revanche Une collection de scribes, ~ pleia sa manoUe} Ce sont les grossoyeurs de besogne, qui font . Sur sa toile en papier, le ciel ou le plafond, Posent les tapis neufs, et sèment ayeç grâce Des fleurs sur le chemin du héros quand il passe} Ou, devant un sofa, perruquiers de boudoiri Peignent les blonds cheveux de l'amante au miroir.
Il a, grâce au faux goût OÙ notre siècle vogue, Celle gloire de strass qu'on appelle la vogue, Et, bien nûeux qu'autrefois, les Barbins empressés, Ouvrent leur coffre-fort à ses bras retrousséSt Tant d'or mélodieux rend sourd à la critique ! ^ C'est si doux de jouer au géant poétique, De se donner les airs d'un colosse, d'un roi, De dire : Le théâtre et le roman, c'est moi I Et de voir, à travers ses jambes écartées, Passer de ses rivaux les flottes démâtées 1
Monsieur de Scudéry promène maintenant Du levant au couchant son faste impertinent. Titres, broches de croix, maîtresses, équipages, Tout abonde chez lui; -*«• marquis, il a des pages. Il fait par les faubourgs, gentilhomme arrogant, JaiUir sa fantaisie en jet extravagant; Corneille passerait à pied, en cape grise, Poète marguillier revenant de Péglisê, Que, poussant son carrosse à travers le ruisseau, |l éclabousserait le Romain en manteau,
Car c'est là son caprice exubérant, immense,
D'illuminer ainsi sa fougueuse existence,
De passer au milieu d'un vivat éclatant,
Comme un César, — ou comme un vendeur d'orviétan;
Et quand il a fini d'improviser un livre,
De se jeter au sein de la foule et d'y vivre
Ardemment, les deux bras ouverts à tout plaisir.
De donner sans relâche à boire à son désir;
Sans craindre,— ayant laissé sa muse sur la porte,
De la trouver, un soir d'hiver, — glacée et morte.
Monsieur de Scudéry ne se contente pas D'écrire des romans dont on fait un grand cas. Mais il en joue encore avec quelque avantage. Dont la ville et la cour s'amusent davantage. C'est un bouffon charmant, d'esprit napolitain, Fameux dans le tragi-comique, un Mezzetin, Qui tient de ses héros l'amour de l'équipée, La verve d'Italie et les grands coups d'épée. Et qui, lorsqu'il se trouve à court de ducatons. S'exploite galamment lui-même en feuilletons.
L'an dernier, — par exemple, — un matin qu'à sa vitre Il parcourait de l'œil, chapitre par chapitre. L'été qui flamboyait, l'été blond et vermeil, — Radieux feuilleton signé par le soleil ! — Comme Sterne, l'esprit rêvant à l'aventure. Il se mit en campagne et partit en voiture. Au retour, longuement, il nous raconta tout ; Aimez-vous les brigands ? Il en fourrait partout. Heureux homme ! —Ce fut un merveilleux voyage : Il vit Chatellerault, Pampelune et le Tage.
Ah ! monseigneur Fauteur d'Aton'c, — écoutez : Votre génie est grand ; et, par bien des côtés, Même sous le boisseau grossier qui le recèle. Votre cœur encor chaud garde quelque étincelle. Au fond de ces feuillets dispersés, qu'aux bourgeois Vous jetez chaque jour — on ramasse parfois Une noble pensée, une image splendide ! Mais ce louis d'or tombé vous laisse plus sordide. Et moi qui, si puissant autrefois vous rêvais. Je vous le dis, Monsieur, c'est un métier mauvais.
Il faut qu'on vous ait peint sans doute le poëte
Comme l'homme du bmit, du luxe, de la fête,
Le convive obhgé de l'orgie et du bal.
Comme un masque pour qui c'est toujours carnaval.
— C'est cela, n'est-ce pas? — On vous aura fait croire
Que c'était bon à lui de jouer et de boire ;
Et l'on vous aura dit, alors que vous aviez
Les coudes sur la table, un soir que vous rêviez :
—Ecris, écris, enfant! afin de pouvoir prendre
Un jour ta large part des voluptés à vendre !
Cette part, vous l'avez prise. Soyez content.
Mais ne demandez pas le respect éclatant.
La jeunesse qui vient et s'éclaire en silence
Ne vous a jamais dû rien — que son indigence.
Il se peut qu'elle soit (vous le dites tout bas)
Impuissante, peut-être, — imbécile, non pas !
Elle vous voit finir, vous qui la voyez poindre;
Elle sait que demain votre nom va rejoindre
Ces autres vieux grands noms : — Hélas! qu'en reste-t-il
Arnaud de Baculard et Ducray-Duminil.
lia ALfiXÀNI>A£ DUMAS.
Non, la muse n'est pas ce que voos Tave^^ faite;
J'en réponds. Dans le fond c'est une ûlle honnête*
Quitte, ma pauvre enfant^ tes falbalas souillés^
Princesse de la rue en escarpins rnoxiillés;
Ne fais pas plus longtemps métier de courtisane.
C'est un métier honteux où toute âme se fane;
Et, pour un pçu d'argent dans le creux de ta main.
Un ruban dont le ciel déjeunera demain,
Des gazes, un collier, moins encore, — que sais-jeî
Ne livre pas à tous tes deux beaux seins de neige l .
Muse, défais et jette encore ces linons;
Redeviens simplement belle flUe en jupons !
Sauve-toi, les pieds nus. Je sais plus d'un poëte
Qui baisera tes pieds et qui te fera fôte«
Le grenier logera tes étemels vingt ans;
Tant mieux 1 Et si plus tard, un matin de printemps.
Celui qui t'a jadis tant frappée et battue,
A ta fenêtre en fleurs t'aperçoit de la rue
Et cherche à t'appeler, après t'avoir sourit
Tu diras : — Graod merci, monsieur de Scudéry !
CHATEAUBUUND.
CHAÎEAUIAUNO,
Ifeljuis longtemps^ nous désirlotis parler de M. de
Chalcaiibriîmd, un do ces grands cœurs qui rcltaussetit les lettrei? cX t'ont quo le plus humbln d'enlm les écrivains *in marche plus fermement dans rorgucil de sa profession. Pendant ces dix-liuit ans de monarchie constitua linnnelle, la liltéralure a lHc tellement compromise par une nuée d'étourdis; on en a tellement lait une chose de bavardage et de négoce; on s*eat tellement moqué, en le voUiJit, du lecteur du dix-neuvième siècle, que nous avions besoin de remercier celui des littérateurs qui est coustammenl resté le plus digne, sans cesser d'àtre le i»]us renommé
Il n'y avait plus que lui dans le siècle ; il était Thounête homme, il était le grand homme. Son nom remplissait la littérature et l'inondait d'une lumière d'gr. Un jour de République il s'en est allé, doux et triste, la main dans la main de ceux qui Font aimé. On a porté son corps en Bretagne, selon son dernier vœu, et tout a été dit. — Passez maintenant devant cette maison silencieuse de la rue du Bac, qui porte le n** 112 ; on vous montrera la chambre de Chateaubriand, la table de Chateaubriand, le lit où il est mort.
Aujourd'hui, si nous allons essayer de rappeler quelques traits de cette figure vaste et mâancolique, si nous redescendons pas à pas dans son œuvre c'est donc moins pour remplir un devoir de critique que pour adresser un dernier hommage à celui qui fut pendant si longtemps la plus brillante expression de la France littéraire,—le dernier gentilhomme peut-être, le plus grand chrétien à coup sûr.
Chateaubriand appartient à cette famille de penseurscolosees^ devant lesquels eux s'arrête deux foia avant d'entreprendre d'en faire le tour. L'eosembte de lay» travaux inspire un re^ectqu'ordouneraientau besoia leuF caractère et l'estime radieuse qu'on leur ai vouée* C'est depuis le Consulat que dure là gloire die L'auteur du Génie du Chnstiarnsma; et^ en France,, si les meo^ d'une heure ont raremeat raison,, les succès d'im demi^ siècle n'ont jamais tort. Quia été grand homme pendant cinquante ans est assuré de l'être toujours.
Ce qui nous frappe le plus dans l'œuvre de Chateack' briaud> c'est Chateaubriand. L'bistoife d'une pensée est parfois aussi remplie d'enseignements que ee^ p^osée
CHATSifcUBBIAN&. 147
eHeHûhêiBfe. L'atttetff est k jreB»er de ses livres, — o» àé BSH>tm eekm qai éo&tte ta elef de to»^> te» a»itres« Or^ qu'oB'iioiïS' ém \me pius^ bette hidtmFe que eette de^ ce poëte^ de ce militaire, de ce voyageur, de ce ministre,
de cot ambassadeur, de ce pair de France. Pas on rivage qu'il n'ait comiu, pas une gloire qull n'ait gotVtée, pas une misère qu'il n'ait soutî'erte.
Nous ne nous caclioiis [jaâ la témérité et Timportance des lignes que nous allons tracer (1), Par la place rayonnante qu'il occupe dans le siècle^ Chateaubriand méritait peut-être qu'une plume mieux connue écrivit sa gloire et son génie. Nous n'appartenons pas à la génération qui Ta vu vivre : nous apparteuous à celle qui Ta vu mourir; mais nous appai^tiendrons surtout à celle qui le verra se survivre* Où donc serait lo mai quand on demanderait quelquefois à la jeunesse son opinion sur les hommes et les choses du temps V H est bon de s'inquiéter de ce que pensent du pnssenl ceux qui serrent lavenir.
Un malin de juillet dermerj deux voitures noires gagnaient tristement les côtes de Bretagmi. Dans run« d'elles, il y a^ait le corps du grand auteur. Dans Tautre, il y avait un curé, un exécul^nr tentaraentaire, et François^, le valet de chambre. Ces deux voitures arrivèrent aiasi à une petite ville voisine d'Avranches, Pendant qu'elles statiomiaieut sur la route en attendant des chevaux, une dame d^un certain âge,, tenant un modeste bouquet envelopi>é dans du papier^ s'approcha avec crainte. Elle déposa son présent sur la banquette
(f) €iitXvi élude a éU publï^tdans te Journal laf/*fe*ï#j en guise tftû-^
i48 CHATEAUBRIAND.
intérieure en disant à voix basse : — C'est pour M. de Chateaubriand ; &e8t tout ce que 3* ai pu me procurer. Nous faisons comme la vieille dame. Voici notre bouquet.
Chateaubriand entra dans la vie par la grande porte des forêts. Enfant de cette sombre Bretagne qui ne produit que des hommes-chênes ou des conscrits nostalgiques, il en garda toujours le double caractère de force et de mélancolie. Les fées aux harpes d'or, qui veillent dans ces antiques feuillages, descendirent sur son berceau pour lui nouer au frontla verveine sacrée. On réleva dans un château noir d'où il entendait chanter la" mer, — la mer, sa première et sa dernière passion I
Mais sa jeunesse fut triste comme un poëme d'Ossian. Ne jetez pas vos enfants dans les bois. La nature toute seule est un maître dangereux, qui fera d'eux des sauvages si elle n'en fait des poètes, des monstres si elle n'en fait des génies. Il vaut mieux d'abord se heurter contre la société que de se blesser aux troncs des arbres. Le mal qui vient des hommes se guérit plus facilement que celui qui vient de Dieu.
Alors, coname le Tambour Legrand, de Henri Heine, Chateaubriand avait des larmes qu'il ne pouvait pas pleurer. Au château de Combourg, on ne connaissait ni les tendresses de la famille, ni les sourires du foyer ;
jamais il ne sentit deux bras jelés autour de son cou. Sa mère le poussait à Téglise, son père ne le poussait à rien. Hésitant et délaissé, il se contentait de rimer de mauvais vers; lorsque, du fond de sa jeunesse, farouche comme celle de Rousseau, s'éleva ce mystérieux amour qui nous valut plus tard un chef-d'œuvre de douleur.
Ah ! le premier amour des poètes, c'est là qu'il faut chercher le secret de leur vie 1 Énergie ou faiblesse, IcQF douceur ou leiu" cruauté, leur abaissement ou leur gloire j penser que tout cela tient en germe dans lui coin du cœur de la première femme rencontrée î C'est Manon qui nous dit les désordres et les folles larmes de l'abbé Prévost ; c'est Pimpette dont les baisers feront les éclats de rire de Voltaire} Frédérique délaissée explique le Faust de Goethe, et le pâle sourire deLuclle ajoute une page à René,
Cette histoire qui ne ressemble à rien, pleine d'audace ténébreuse, cette grande tragédie en cinq ou six feuillets, où des filets de sang se sont mêlés sans doute à l'encre qui les a écrits, ce petit roman fataliste contient Chateaubriand tout entier, A d'autres les amours faits de sourires et d* aventures, le sonnet soupiré aux pieds de la femme qui a des perles au poignet, dans un boudoir odorant. En Bretagne, du côté de la mer, sous les arbres remplis d'une plainte éternelle, cela se passe autrement, yamour est fait d'une plus funeste essence. Il est rare qu'on en guérisse j Chateaubriand n'en a pas guéri.
Pauvre gentilhomme breton l enfant des solitudes mauvaises 1 Un jour, en te rappelant ta jeunesse désolée, tu devais écrire cet involontaire aveu : « Nous Fom-
4M OBlIVAUBMAl».
meê pereuadéfi que les grands éorivaiiic oai «^ Umt histoire dans leurs ouvrages. On ne feM, Umqmmn pnyprt cœur, m (fattribuant à tmautre ; et (a meiUe»re partie du géoie se eenspese desow^eairs. »
Elle s'appelait LueUe. Ce ii(mi, il ne Ta jamms Aii^ fl ne i'a jsonais tracé. CétasC mains une Jeune AUe qu'uud ombre de jeune flUe^ glissant k peim sur ieire et (nfête à se dissoudre en ondoyante Tapeur eomme ces figums que les peintres montrent vaguement dens le lointain des forêts endmntées. Pour je oe sais quel motifs expliqué par la science médicale, un (^Itier d'acier eompri* mait les ondulations de son cou flexible et long comme celui d'un cygne. Cette étrange enfant était consumée par une sensibilité nerveuse développée i l'excès; et Ton eût dit, à la voir frêle, gracSeuse et blandie, «ne de ces vierges nées d'une larme, qui se trouveat au fond de quelques poèmes mystiques. Tous deux, te frêne et la s(Bur, se promenaient souvent dans les landes, ou bien, assis sur la chaussée de l'étang, ils laissaient vor nir à eux la nuit étoilée, avec ses rumeurs confuses et ses chauds parfums qin gagnent imperce^îblemait le coeur et finissent par le submerger.
Pourquoi voulait41 se tuer? — Un jour, le ftisîl soua le foras, il descendit plus lentement que de coutume le perron du château ; il se dirigea vers les bois ; parvenu à l'extrémité du grand mail, il se retourna pour regarder par-dessus les arbres une petite tourelle ; -^ il disparut...
Et lui aussi, René, avait rêvé le suicide ; mais, entre la tombe et lui, une voix s'était élevée : «Ingrat, tu veux mourir, et ta sœur existe ! Tu soupçonnes son
CHÀTEAVBRUKD. 151
cœur 1 Ne t'explique pmnt, ne t' excase pdm, je saie toot 5 j'«î tout compris, comme si j'awis été avec W. Estrce moi que Ton trompe, moi qm û t« natlre lefe premiers senlimeirts? Voilà t<m malheureux caractère, tes éégoùts, tes injustices ! Jure, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c'est !a dernière fois que tute livreras à tes ftKes ; fais le serment de ne jamais i*tettter à tes jours 1 »
Chateaubriand tînt le serment de ften^. Quelques heures après, calme en apparence, il rentrait a«i manoir de Ck)mbourg. Ce qui s'était passé dans son âme, Meu seul le sait. Tous les hommes forts compteirt an jour semblable à rentrée de leur vie, un jour où ils se ée^ mandent s'il est nécessaire d'aller plus loin et s'il ne vaudrait pas mieux briser sa pensée que de se laisser teîser par elle ; si la mort innocente tf est pas préftrable à la vie coupable^, et lequel est le moins désespérant du jeune suicide de Chatterton ou du vieux suicide de Jean- Acques t Ceux qui sortent de cette épreuve, ce sont tes ambitieux et les chrétiens. Prêt à se noyer, celui4à regarde Teau avec un sourire et rebrousse chemin; c'est Napoléon. Celui-ci détourne le canon de son ftïsil, avec tme larme ; c'est Chateaubriand.
J'ai dit qu'on voulait faire de lui un prêtre. Au collège où il ftît envoyé à cette intention, on lui donna ta chambre et la couchette de Pamy. Dans cette chambre et sur cet oreiller, tiède de rimes libertines. Chateaubriand essaya vainement de devenir prêtre. ïl ne trouva pas un froc à sa taille. Malgré lui, il se vit obligé de « rapetisser sa vie pour la mettre au niveau de la so- > ciété, fi et comme dans ce temps-là il fallait absolu-
ment être quelque chose en attendant de deyenir quelqu'un^ U endossa le premier uniforme venu qui loi tomba sous la main.
Aussi bien, j'aime mieux voix Chateaubriand entrer dans son siècle avec une épée qu'avec une soutane. Partie d'un soldat et d'un gentilhomme, la restauration religieuse qu'il doit fonder un jour en sera plus importante et mieux assise. Il y a du sang de croisé dans ses veines; c'est Tancrède revenu pour replanter une seconde fois la croix sur le tombeau de Dieu le fils.
Qu'on se figure un jeune homme de petite taille, fort maigre, aux épaules un peu élevées, ainsi que dans toutes les grandes races militaires, selon une de ses expressions. Sa tournure est inquiète, presque timide. Il penche habituellement la tête; mais c'est une tête sculptée avec largeur comme la plupart des têtes bretonnes, épais cheveux, épais sourcils, regard habité parla pensée. Si c'est particulièrement au front, blason vivant, que se reconnaissent les gentilshommes de Fintelligence, le chevalier de Chateaubriand porte sur le sien sa noblesse inscrite en lignes splendides. Pâle comme Bonaparte, de cette pâleur qui n'a rien à démêler avec la maladie, il y a sous Taccent profond de ses traits une teinte de mélancolie hautaine qui ne le quittera plus. Le nez est long, insensiblement courbé et pincé vers son extrémité inférieure. La bouche est petite, avec des lèvres minces qu'on sent aussi avares de paroles que le reste de la physionomie semble riche de pensées. En résumé, c'est une tête d'un beau style, pleine de noblesse et d'observation. Ce grand air d'aristocratie qui prédomine et doit plus tard se refléter dans ses œuvres ne
peut évidemment appartenir qu'à un écrivain de la famille galonnée des Montesquieu et des Buffon.
Il avait alors vingt ans. Quand il entra dans Paris, le fameux dix-huitième siècle, gorgé de folies et de crimes, allait rendre le peu qu'il avait d'âme. Chateaubriand assista aux derniers débattements du monstre sut* le sable doré de la cour.
On allait chaudement en besogne de vice. Sentant que la mort la tirait par la jambe, la noblesse se dépêchait à boire la joie et le luxe à double tasse. Chaque jour amenait son extravagance nouvelle. Grimod de la Reynière donnait ses soupers homériques dans une salle tendue de noir et tapissée de Içirmes d'argent. Le comte d'Artois essayait sa célèbre culotte de peau, si collante qu'il lui fallait pour y entrer le secours de trois hommes, le tenant en l'air. Le marquis de Sade, courant les rues le soir, cherchait des femmes à disséquer vivantes. On huait les derniers abbés au théâtre et les dernières comédiennes à l'église. A leur tour, en s*en revenant de jouer à la longue paume, à la demi-lune du boulevart Saint-Antoine, les farauds et les catogans, bravant le guet à cheval, commençaient à casser les réverbères fleurdelisés.
Notre jeune et fier Breton passa brutalement à travers les toiles galantes des araignées de TOpéra, sans y laisser ailes ni pattes. Tout le monde se rangea devant son amour ignoré; et par-dessus les haies fleuries de Trianon il put regarder, sans danger pour son cœur, les têtes nocturnes de la reine autrichienne. On Tinvita une fois à monter dans les carrosses de Sa Majesté, pour suivre la chasse. Peut-être fut-ce ce jour-là qu'il
154 CHATUUBAIAII0.
vit Louis XVI laiflior tomber en riwi m Pftvé sur le ventre d'un de uoè gardedendomiiit
Toute la société de ce tempi, qui avait encore Içl tête ^ur les épaules, défila devant sas yeux ; les héros, las scélérats, les taquaiSi les bourgeois, tous les guillotinés de l'avenir. Il dtna avec Mirabeau, il trinqua avec Mirabeau. Et en revanche Mirabeau, le regardant en &oe, lui mit sa large main sur Tépaule. Le petit lieutenant foillit en être disloqué : a Je crus sentir la griffe da Satan, ^ ditr il. Mirabeauà table, bruyant, verveux, déchirant ses dentelles, valait presque Mirabeau à la tribune. Il buvait comme Bassompierre, il riait comme Borée. Chateaubriand ne le quittait pas du regard, et déjà sans doute se gravaient dans sa mémoire les lignes vigoureuses avec lesquelles il devait tracer le portrait de ce grand homme et de ce grand coquin, comme disait M* de Condé :
<x Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à Texistenee des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du Don Juan, du Gatilina et du Guzman d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la régence et du sauvage de la révolution j il avait de plus du Mirabeau... 8a laideur, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange. Les sillons creusés par la petite vérole sur gon visage avalent plutôt Fair d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour
étreindre une ûatkm ou pour enlever une femme . Quand il secouait fia crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune^ sombre, laid et immobile : il l^ppelait le Chaos de Mlltoû, impassible «tsaus foitne au centre de la confusion. »
Ce ïK)rtrait, qui tient plutôt du buste que du tableau, du marbre plutôt que de la toile, est ime des belles choses de Chateaubriand. Il donne une magnifique idée de sa manière et de son style (1).
Mais ce qu'il avait désir de Voir, c'étaient prlncipatement les cercles du beau langage, les salons à la mode, TAcadémie et ses succursales, tf avait-ii pas dans une
(1) Dans «on \ïrtedsPhiïo8(^hie et hti^faifare, M. Vidoï* Hugo â, lui aiiaBf,eftquiflié eettis gruide figure de Mirftbdaui II elt peuUétrt 6tlrieux de comparer le choc de ces deux pensées lur le même homme, rélincelle de ce fer rouge sous ces deux marteaux. Voici le texte de M. Viôtôr ttugo :
« Tout en lui ( Mirabeau ) était puisBant. 6<m gestô bruMiae ut laecadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules, comme Téléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui H portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'uh niot dé àôh banc, avait un aecent formhlable et révolutionnaire qu'on déiàôlait dans l'Assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une crinière. Son souréil remuait tout, comme celui de Jupiter, tuheta tupèrûitto fnovmtis. Ses mains- quelquefois semblaient pétrii* le ibarbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait uûe laideur gt-andiose et fulgurante dont l'effet par moment était électrique et terrible* Le génie de la révolution s'était forgé une ^gide avec tourtes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot^ de Bayie, de Montesquieu, de Hobbes, de Locke et de Rouss au, et avait mis la tète de Mirabeau au milieu. 9
des basques de son uniforme deux à trois milliers de rimes, oiseaux jaseurs et brillants qui n'aspiraient rien tant qu'aux délices de la volière?
Compactement rangés, entre les acteurs et les spectateurs, conmie des musiciens dans un théâtre, les littérateurs continuaient à jouer rinforzand/) Touverlure de la Révolution française, conamencée depuis cinquante ans environ. La toile allait lever. A la place du chef d'orchestre il y avait Beaumarchais, l'héritier direct de Voltaire et qui, pour la société d'alors, valut une peste comme Chateaubriand valut plus tiu'd une armée pour la Restauration. Groupés autour de lui, musiciens du diable, Fréron, Mercier, Rivarol, Laclos et les autres s'évertuaient à déchiffrer la partition subUme, l'œil fixé sur le maître qui battait la mesure.
Chateaubriand ne vit pas apparemment le côté grave de tout cela. Ce tféta-t qu'un jeune homme. Au moment où le siècle craquait et chancelait comme le Panthéon de SoùflBot, il se faufilait entre deux paravents, sur la pointe du pied, dans la compagnie des infiniment petits de la littérature. « On parla de moi chez Lebrun et chez Flins des OUviers. »
A la fin, pourtant, il commença par comprendre combien était puérile et misérable cette préoccupation de tous les instants. Il y renonça. Ainsi dit René': « J'avais voulu me jeter dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait pas : ce n'était ni un langage élevé ni un sentiment profond qu'on demandait de moi. Traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour
y vivre totalement ignoré. Je trouvai du plaisir dans cette vie obscure et indépendante. Inconnu, je me mêlais à la foule, vaste désert d'hommes ! »
Mais, sur ces entrefaites, la Révolution marchait. Elle vint droit à lui. Il en eut peur, et il recula. Son heure d'action n'était pas sonnée. Trop dédaigneux peut-être, il regarda se traîner dxms les ruisseaux de Paris les vainqueurs de la Bastille, et détourna la tête de Tœuvre de fer qui s'apprêtait. La noblesse tout entière émigrait à Coblentz. Chateaubriand émigra au Nouveau- Monde. Avant de connaître les hommes, il voulut connaître l'homme.
Toutefois il ne partit pas sans dire à revoir. La Harpe, qui était le concierge de la littérature du dixhuitième siècle, lui présenta le Mercure pour qu'il y inscrivit son nom, comme c'était Tusage. Chateaubriand y mit je ne sais quels vers sur V Amour de la campagne, une sorte d'idylle — au nez de laquelle il a dû bien rire plus tard, et où l'on remarque ce distique :
Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire, Mais il yivra longtemps sous les toits de roseaux.
C'était le contraire qu'il fallait dire. M. de Chateaubriand a été meilleur prophète sur la fin de ses jours.
a Voici le plaqueminier; sous le plaqueminier il y a un gazon ; sous ce gazon repose une femme. Moi, qui
158 GHATKAtmiaJlKl).
pleure tous le plaqueminier^ je m'appelle Celutâ; Je suis fille de la femme qui repose sous te gazon, elle était ma mère.
» Ma mère me dit en mourant : Travaille^ sote fidèle * à ton époux quand tu l'auras trouvé. S'il est heureux, sois humble et timide; n'approche de lui que quand il te dira : Viens, mes lèvres veulent parler aux tiennes.
» S'il est infortuné, sois prodigue de tes caresses ; <{Ue ton &me environne la sienne, que ta chair soit insensible aux vents et aux douleurs. Moi qui m'appelle Geluta, Je pleure maintenant sous le plaqueminier; je suis la fille de la femme qui repose sous le gazon. *
Mnsi chante une Jeune fille couronnée de fleurs de magnolia et vôtue d'une robe blanche d'écoroe de mûrier. Assise au milieu des Indiens, sur l'herbe semée de verveine empourprée et de ruelles d'or, René l'écoute et la regarde d'un air attendri.
Le voilà bien loin du pays breton. Cette soif de solitude qui le tourmente comme tous les géoies austères, il peut l'assouvir maintenant. Entre Dieu et lui la civilisation ne tend plus ses voiles. Son cœur soufiQre toujours, mais sa pensée grandit et se dégage. Laissez faire : peu à peu le soleil du désert dissipera sur son front Tombre des bois de Combourg.
Il est probable que sans le voyage en Amérique, Chateaubriand n'eût jamais été qu'un timide élève de La Harpe et de l'atroce Ginguené, — un poëte de salon tenu perpétuellement en bride par les guiriandes artificielles de la coterie académique. Tout au plus se fûtil élevé un jour à la bien innocente réputation d'Esménard ou de l'auteur du Printemps d'un Proscrit,
CHÀTEAUBRIÀNB. 159
Au contraire^ Chateaubriand, jeté en plein Nouyeau- Monde, chair blanche au milieu des chairs peintes. Chateaubriand égaré sous la lune de feu, mangeant des tripes de rocA^ et respirant Todeur d'ambre qu'exhalent les crocodiles dans les glaïeuls; le jeune ofl^ier du régiment de Navarre chassant le castor avec le sachem de& Onondagas, après avoh» couru le cerf avec Louis XVI ; le riraeur de VAlmanaeh des Muses enfin, chez lc« Iroquois, devait se transformer invinciblement, et, parti avec l'idylle sur Y Amour de la campagne, revenir avec le Oénie du Christianisme.
Le voyage en Amérique fut toute une révélation pour lui. Ses convictions classiques, entaillées à la racine, ne devaient jamais bien se remettre ; et le Cùurs de Littérature commença à s'évanouir à ses regards dans la poussière humide du Niagara. Qu^on s'imagine, en eflfet, l'étonnement d*un littérateur du di'x-buitième siècle à l'aspect de cette nature géante, vivace, inconnue, gracieusement terrible; et quel puissant soufflet Dieu ne donnait-il pas devant lui au jardinier Le Nôtre ! Tombé au milieu des hérons bleus, des flamants roses, des piverts rouges, Chateaubriand dut sourire en songeant à ce vieil oiseau français — Pftttoméfe,— sur lequel nous vivons uniquement depuis l'ère mythologique. Le souvenir encore plein des héros de Racine et de Voltaire, n'ayant vu de sauvages que dans la tragédie d'Ateif e, est-ce qu'il ne recula pas à la vue du premier Siminole qui se dressa devant lui, la perle pendante au nez, les oreilles en découpures, et portant un hibou empaillé sur la tète?
Le mal est peut-être qu'il n'y demeura pas asse?
longtemps pour ranéantissement complet de sa rhétorique. Deux ans de plus, et Chateaubriand eût tout à fait noyé ses vieilles formules dans TOhio. Son passage trop rapide à travers la campagne ardente a produit un style mixte, où le sauvage et le gentilhomme apparaissent à intervalles égaux.
Pourquoi partit-il si brusquement? quel souci lui fit déserter l'ajoupa et renoncer aux splendeurs des nuits américaines? On l'ignore, et lui-même sans doute l'ignorait aussi, n y avait alors dans l'air un tourbillon brûlant qui dispersait aux quatre coins du monde la plupart des hommes de ce siècle : Tabbé Maury à Rome, Louis-Philippe à Elseneur, M. de Jouy à la cour de Tippoo-Saëb et Chateaubriand partout. Peut-être entendit-il, comme René, une voix qui lui disait : «Que faites-vous seul au fond des forêts, où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs? Des saints, direz-vous, se sont enseveUs dans les déserts î Ils y étaient avec leurs larmes et employaient à éteindre leurs passions le temps que vous perdez'peut-être à allumer les vôtres. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables.» Chateaubriand écouta cette voix et repassa les mers.
Il a dit plus tard que son but était de rejoindre Tarmée de Condé. Cela est possible. Mais à peine en France, — alors que la révolution fait de Paris un vaste centre de décomposition sociale, alors que les clubs discutent, que le peuple tonne, que Mirabeau expire; pendant que la Monarchie se sauvé par une porte dérobée et que la République la ramène par l'oreille ; lorsque Sanson so pavane le matin sur son trône de Grève et va
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le soir, les mains lavées, au théâtre du Vaudeville; à l'heure où tout frémit, où tout pâlit, où tout se glace, — Chateaubriand, lui, s'en va tranquillement trouver une jeune fille qu'il a deux ou trois fois entrevue ; il lui parle, elle lui sourit ; il lui offre de Tépouser et il réponse. René se marie.
Puis une fois marié, — alors il émigra.
C'est de ce moment que date sa véritable misère et son noviciat d'homme. Jusqu'à présent, ce n'a guère été qu'un poétique, élégant et douloureux rêveur; aujourd'hui le voilà qui saute à pieds joints dans la vie prosaïque et affamée, qui souffre du corps, qui est jeté dans un fossé comihe un chien, qui n'a pas le sou, qui est mis à la porte par les filles d'auberge, couvert de plaies, souillé de fange, contagié et la cuisse entortillée de paille, ainsi que les gueux des plus impitoyables eaturfortes. — ^Mourant, il se traîne sur les mains; on le pose dans un fourgon, la moitié du corps pendant en dehors; on rembarque à fond de cale et on le rejette de nouveau à terre. Quelqu'un passant par hasard — un bon Samaritain de Guemesey, — lui tourne le visage vers le soleil et l'adosse contre un mur. Puis il s'éloigne.
Mais le génie a la vie dure. Quelques mois plus tard, M. de Chateaubriand était à Londres. Retiré dans un faubourg au fond d'une maison vieille, devant une table branlante, il commençait l'Essai sur les Révolutions^ et traduisait de l'anglais, aux gages d'un libraire. Pendant huit ans, il mangea du grenier, pour parler le langage des artistes. Son habit était râpé; il ne sortait que le soir. Dans ses marches mélancohques, on le voyait traverser le village de Harrow, à l'époque où une tête
462 €BÀTBAimiUl!m.
d'enbat live et boodée, -«-celte de lord Byron^^-^-se montrait som«Qt am fenêtres de Técéle.
J'aime cette urisère de Chateaubriand et jusqu'à ce pauvre habit noctume qsê j'eusse voulu kii voir cou- «erver toujours^ comim tii certain vimr deg (kmtes^ jar dis gardeur de troupeaux. M. M*** lui avaJt dît un jow : — Il n'y a qu'une infortune réelle, celle de naanquer de pam. 1^ souvent l'auteur de .R^n^eut roccamon de se trouver réellemrat malheureux, fl parle eu maint endroit du droguiste et du mardiand de poignards cpA demeuraient à sa porte. Mmsœ ne sont que des déboires passagers, après lesquels^, résigné et rêvant, nous le retrouvons par les rues de Londres, allait au busard, les yeux dans les étoiles, ou iAm occupé
Devant quelque palais, regorgeant d« ricb«iiet| A regarder entrer et sortir les duchesses.
« Quant à la haute société anglaise, chéfiî exilé, je n'en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies asâses de côté dans des chaises à porteurs ; leurs grands paniers sortaient par la porte de ladiaîse, comme des devants d'autel 5 eUes ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leurs ceintures, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étalent les filles dont le duc de <juines et le duc de Lauzun avaient adoré les mères : et ces filles étaient, en 1822, les mères et les grand'mères des petites-filles qui dansaient chez moi en robes courtes au son du galoubet de CoUînet. »
LEsmi terminé, il le vendit à un brave éditeur de Gerrard-Street. C'est un ouvrage sans tête ni queue,
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triste, fou, anglais enfin, où le style vagabonde en compagnie de la pensée. On y trouve des pages éclatantes et des absurdités énormes, un parallèle entre Alexandre et Pichegru, — des fragments d'un poënie sanscrit, — la négation de l'authenticité du Nouveau-Testament ; et, par-dessus le marché, une fable de Mancini-Niveraois, intitulée LePc^illon et l'Amour. Tout cela eut beaucoup de succès en Angleterre.
Plufi tard, c'est-à-dire trente «ms après, Chateaùbriaiid 6'e«t proDOQfié lui«ii|éme sur cette prodoetimi avec uoe brutaUté sans e&em{de. Les notes qu'il y a ajo^itées dans l'édition de ses OBuvres complètes concourent à lisdre de ee livre un des monuments les plus singuliers de la littérature, a Je ne saurais trop soufi^ir pour avoir écrit V Essai, » ditîl eu commençant ; ce ne sont qu'I^totismes et sottes impiétés; une rage, une impertinence. 4c Qu'est-ce cpje je veux dire? En vérité, je n'en sais rîen *, je me crois sans doute profond ! CkMnme j'arrangeais la langue I quel barbare 1 » Tantôt, c'est une approbation ironique : « Pas trop mal pour un petit philosophe en jaquette, "» et mille autres épithètes gracieuses, qui font qu'on se sent ému de pitié malgré soi et prêt à demander grâce pour lui-même à M. deChateaubriand. Mais, la discipline à la main, l'auteur de Y Essai se retourne et vous répond comme cette femme dans Molière : — Eh l si c'est mon 0aîsir, à moi, d'être battu?
Chateaubriand vécut sur VEssai jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, époque à laquelle il rentra en France clandestinement et sous un faux nom, — comme s'il se fût agi de passer son génie en contrebande.
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« Encore des romans en A 1 J'ai vraiment bien le temps de lire toutes vos niaiseries 1 » s'était écrié le premier consul, un jour que sa sœur, madame Bacchiochi, était venue le trouver, un petit volume à la main. Ce petit volume était VAtala de Chateaubriand.
Dire la clameur assourdissante qui se fit autour de ce livre, c'est difficile. Son auteur marcha dans la gloire, et fut reçu dans tous les salons. On le traduisit à son tour, lui qui avait tant traduit ; de son œuvre on fit des tableaux, des parodies, des caricatures, des éloges, des épigrammes. L'Europe entière en fut remuée. Voyageant plus tard en Turquie, à la porte d'une mosquée où il avait décliné son nom. Chateaubriand vit accourir vers lui, les bras ouverts, xm musulman qui Taccueillit par cette exclamation : AA / ma chère René etmancher AtdUil — Ce n'était pas correct, mais c'était flatteur.
ÂtdUi est resté au fond de notre jeimesse comme un souvenir charmant, mêlé aux choses les plus intimes du catholicisme et de l'amour, comme un lointain bruissement d'orgue. La génération actuelle l'a lu au sortir de sa première communion, sur le coin d'un forte-piano, alors que tout Paris allait admirer les tableaux de Gérard, après une revue passée par le général Molitor. Aujourd'hui, en tout temps, sous tous les points de vue, Atala demeure une fantaisie délicieuse, un
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roman-curiosité, plein de chatoiements bizarres, et qui, pour la fidélité locale du style, sinon pour Tattendrissemènt profond du sujet, laisse en arrière Paul et Vir- ^mie. Tel chapitre est colorié, criard et gracieux comme un plumage d'ara. C'est le premier roman travaillé de forme; car Chateaubriand est le premier qui ait fait de sa plume un outil et de sa phrase une matière solide.
Mais ce n'était rien qu'un frivole prélude au Génie du Christianisme, un petit cantique avant une grande messe. Dépouillé maintenant de ses idées de philosophe, Chateaubriand aspirait de toutes ses forces vives à l'initiative d'une réaction religieuse. On ne pouvait mieux choisir le moment. La France, abrutie de vin sous le Directoire, abrutie de sang sous la Terreur, hier furie, aujourd'hui bacchante, lasse des boucheries de la place de la Révolution, s'anéantissait tout entière dans les orgies du Palais-Royal. Après avoir mangé la salade d'anchois dans le saint ciboire, elle allait chez le traiteur Méot s'enivrer d'un vin dont il n'eût pas donné une bouteille pour tous les assignats de la terre. Puis elle s'attardait avec les nymphes empanachées du Perron. Ainsi Bonaparte Favaitril rencontrée, ainsi Chateaubriand l'avait-il surprise. Un soir, tous les deux la prirent, chacun par un bras, et la remirent dans son chemin honnête. Le lendemain, quand elle fut réveillée, l'un lui fit signer le Concordat, l'autre lui mit|sur les genoux le Génie du Christianisme.
Imaginez un vase de myrrhe renversé sur les marches d'un autel sanglant, et vous aurez l'impression produite par l'apparition de ce livre saint. Des larmes de joie en vinrent aux yeux de toutes les mères. Peu s'en fallut
166 GHÂTAàUBlilitin».
qu'on ne décorât le devani des maisoQS et qu'on ne jetât des âeurg sur le pavé des rues, eomme pour Yer^ trée à Jérusalem^ Quel est donc ce jemie hcminie, se damandailron^ qui ramène pieusemenl le Dtett de ses pères dans uftpaB de son manteau?
La Frimce aime Dieu ; on ne peut hù ftter eela. Fa* mille et religion^ yous^ êtes invintibtes^ car vou» êtes las deux sourees d'honnêteté et d'amour > en yon» est la poésie, grande et petite > yoi» ne serez pas supi^rimées parlesCsus^ Rêye» frémfêsants de jeunesse, ftammes m^^tiqueamaL éteintes, tendresse graye et haute des paratitsy branche de buis^ accrochée au foyer domestique, pleurs silencieux qui tombez journellement s«ur les tombes, yous ête» phts Sorts* que tous les philosophes) J'ai relu hier le fif^nie du ChristianUme ; c'est encore le liyre de notre époque, — le livre d'un tendemain dé révolution. Il ade& baumes pour toutes les i^aieSr des consolations pour toutes les souffrances^r Livre unique \ il prouve et il émeut^ il raisonne et il chante ; c'est l'enthousiasme du prophète dans la logique de Thistorien* Depuis V Imitation, on ne sait rien d^aussi beau.
Dans ce panorama chrétien^ les scènes touchantes et grandioses se succèdent avec une éblouissante diversité- Fénelon ne décrivait pas autrement; Bossuet nf avait pas de plus magnifiques éelairs. La phrase tombe sur ridée à plis amples ei ridoeSy comme un vêt^ncnt de pourpre sur une épaule olympienne. On admire. Ce qiu'il y a de bon aussi quelquefoiSy c'est que du milieu de cette majesté, tout à coup s'échappe \m cri naïf qui vient vouB' frapper le eœuf. C'est un géant qui, sur le ro^
cher sublime cm il rêve^ s'est baissé pour raoïaBser ime pattvre barbe.
Sgt-ee (gm PéHeiea DBvid^ lorsqv^ïi. camiposaii la Ikmsê des^àstrê^^ B'atait pâ& lu le laôrceati siHfni^ écrit d'une main formidal^f et q» n'a d'é^ûtalent ip^^daa&k^ftetttafiAemefito à kiloffll«miMiffefcsgiBtoes di^pemtf0 lfffl?iiii!)i:
«iGMifCttt^Miibienee qwsi f^mi osescteedelaisaH tiue^ sfceUie ékaâlâbaiKdiMaaaé0a»seid motEf esoezit de kl nN#èffe1 Lesimai^Sy dbpétesaiEfcanilixbdekip^ UwjMf akitt peîpeQdie^daôraneizl mt la tefre a» mo»teisîeiitm pyrsEBddtts dw» le» airs» L^mskant d'aigre» UaÉmiDsi^èFe sérail trop éfaàsss on trop laréiée pour te» e!^(»Ma^ La hme^ trop pnèsi m trop loîtr de ootis, toiif à tour serait invisible^ tour à t0¥ir se inoiitrerait' sas^afite^ eouffeele de faedies éaorm^ ou remplissiaot sente de aoA^ orbe àémeisvBcè tet ââfae eélesle. Saisie coeune d'une étrange MieLf elle marckeva^ d'éeHpw 6Q édipse, ou> se raidaBt d'un fian^ s«fr Taotre, elle découffkait eiifin cette aotve face qae la terre ne cobh' naît pas. Les étoiles sembleraient frappées du meniez i^r^e, ce ne serait plids qu^mie saite de conjonctions effrayantes : là^ des astres passeraient avec ta rapidité deréclahr; ici^ils pendraient, immobiles; <|iielç«didis se pressant en groupes^ ils fonneraienl une nouvelle YOie lactée; puis> (Ësparaissant tous en^mble et déchirant le rkteaas des mioodesy snvvant Fexpression de Ter-^ UaSiiesM^ Us laisseraomt a^ieree^^oir tes abîmas de F^er^ ttitél Vf
Ge sont de telles pag6s>^ répandiue» à pr^fisiofîy qoi fofiàdui 6éim eu Qkrùtimrisme tm cbeM'(06K?re;kseoiiH
testé, jeune et vivant sous toutes les littératures. Il n'en fallut pas davantage pour placer son auteur à la tête du mouvement intellectuel, et baser sa réputation d'une manière étincelante et solide. U éclipsa du premier coup tous ses contemporains.
Chateaubriand est un de ces astres absorbants et grandioses dans Torbe rayonnant duquel viennent se confondre les planètes qui Ta voisinent. Toute réputation née à côté de lui se perd fatalement dans la sienne^ qu'elle attise et fait briller davantage. Chateaubriand, ce n'est pas seulement Chateaubriand ; c'est encore Nodier, madame de Staël, Benjamin Constant, Andrieux et Soumet. C'est tout TEmpire et un peu la Restauration.
Voyez-le l Une fois lancé dans la gloire comme dans un char de feu, il ira jusqu'au bout, lassant Tadmiration, épuisant la louange. Après avoir lutté avec la Bible dans le Génie du Christianisme, il luttera avec Homère dans les Martyrs. Ses poèmes, contrepoids des batailles, feront, eux aussi, le tour du monde, passant là où le canon aura passé. Bientôt il n'aura plus qu'un seul rivai en renommée: l'Empereur.
L'Empereur l — Voilà le nom qui fait pâlir et rêver Chateaubriand.
Chateaubriand ! — Voilà le mur d'airain devant lequel s'arrête l'Empereur, étonné.
On a souvent apprécié et toujours diversenâent la lutte de ces deux hommes. « En échangeant l'insulte, a dit un écrivain, ces deux ouvriers subUmes d'une même œuvre se mentaient à eux-mêmes. » Cela est vrai. Mais séparés tous deux, ils n'en ont pas moins travaillé à l'œuvre commune. Le conquérant militaire et le con-
quérant religieux suivaient un sillon paralUèe, et plus souvent qu'eux-mêmes leurs idées se sont rencontrées face à face.
Appelez cela orgueil, appelez cela conviction, toutefois est-il qu'au milieu de cette époque éperdue, devant cet empereur qui s'est fait un pavé de fronts courbés, il est beau de voir im front debout, unique. Cela est grand, justement parce que c'est insensé. Cette plume aussi haute que ce glaive I cette démission éclatante qui arrive à cet homme un lendemain de meurtre 1 celte voix qui le poursuit sous sa poiuTpre neuve 1 ce gentilhomme qui raille ce soldat ! On sait presque gré à Chateaubriand de son audace foudroyante; et ceux même qui suivaient le plus aveuglément la fortune impériale, s'oubUaient quelquefois à admirer ce courage solitaire!
Idéologues 1 idéologues 1 voilà le mot que la rage arrache àTempereur. C'est le mot désespéré d'un homme qui sent malgré lui que la plume a toujours raison contre le sabre, même lorsque la plume a tort. Idéologues ! Et lui qui n'a jamais pardonné, mais qui devine vaguement que Técrivain pèsera plus tard de toute sa faiblesse contre la force de l'empereur, le voilà qui cherche à étouffer sa haine et à tendre, sans qu'on le voie, une main furtive à l'auteur du Génie du Christianisme. Mais vainement.
Dès lors, toutes les avances du Corse auprès du Breton resteront inutiles. Colères, ordres, menaces, rien ne fera sur lui. Au retour d'un voyage en Grèce, Chateaubriand cingle Napoléon d'un coup d'article au visage -, il le peint d^ns les Martyrs sous les traits de Galérius; il le frappe à travers l'ombre du régicide Chénier, il
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le Kfeenace même dam l'avenir. Pins^ lorsque le eeiesser ifiaipérial glt à terre^ A &trvre «^ecsatamense broefadTs : Bonaparte et les Bourbons, et pose son pied s» lat pei* trine de oehn qtri dvait voeit« te foiifi^ M&r^ #nr fes mmhesêé $m trdm.
La: ptmAe oet pairdoiiûe pas.
Qtiéfl^QèB mois fUm isiMy CH^HêfMïfiàM »jfh^ tow» XVffi ckffig kl seconde éififgralM^. Rétlé' élatl
If.
Miiâtetre t e'est jMâÉm^Mtnl te fS^ de t^ns ee«f qui portent mte pkmne an e(^té, éi^ilogneoM^ des exisieiîees ilhislres; c'esl Fapôthéose et le martyre. Ce que la Framce, députe la première Révolution, atMPoyé de têtea fortes dans sa machine poMtiquie, est inconcevable. EUe renoTîvelle Tantiqae fable dti Ififiotatore. Eres hommes î des hommes ! il lui faut un homme à dévorer t&fo^ les jours!
Chateaubriand est arrivé m gotnrerfieHfôwt ]^r la seule force de son nom, de ses œuvres, de son cwactère. 11 y est arrivé sans secousse, toot waturelfemetit, et parce qu'il devait y arriver. 11 était né flrirristre, eomme il était né acêwiétïiîcien.
E^ politique, Lafayette a engendré Gtatefmbriaâtf, qui a engeûdf é M. de Lamartine'. St>us la même orifflaimime aBurée ^abritenH ces trois hommes. Mais^la tâehe
GHÀTEAUBiliAllD. 171
de <]îhateaubriaîid fut moins rude que celle de tout autre. Il venait après une époque de secousse, il entra dans une période de lassitude. La France haletait sur un lit de lauriers mouillés de sang. 11 n'eut absolument qu'à organiser le repos, après lequel aspirait le monde. Du haut de la Restauration on le voit donc rayonner à s<m aise, — mais c'est sur une nation d^à aveuglée par quinze ans de tonnerre et d'éclairs continus.
Aussi bien, peut-être vaut-41 mieux que la politique n'ait été qu'un intermède dans sa vie. L'homme de lettres en demeure plus entier de la sorte; ses faiblesses d'actions se perdent dans l'éclat unique de sa pensée. Un portefeuille n'est plus alors qu'une conséquence toute simple, et qui fait que Chateaubriand ministre complète seulement Chateaubriand gentilhomme et soldat.
Sa devise dans les affaires fut celle-ci : Fais ce que dois, advienne que pourra. Il est advenu sa chute, comme on sait, a J'ai cru voir le salut de la patrie dans l'union des anciennes mœurs et des formes politiques actuelles, du bon sens de nos pères et des lumières du siècle, de la vieille gloire de Duguesclin et de là nouvelle gloire de Moreau ; enfin dans l'alliance de la reUgion et de la liberté. Si c'est là uQe chimère, les cœurs nobles ne me la reprocheront pas. »
Non, sans doute, jamais il ne lui sera fait un crime du bien qu'il a voulu et qu'il n'a pas pu. Ses contradictions apparentes s'effacent dans la loyauté de ses intentions. « Le peuple ne Ut pas les lois, a-t-il dit un jour, il lit les hommes, et c'est dans ce code vivant qu'il s'instruit. » Eh bien ! en lisant Chateaubriand, le peuple a lu un bon et beau livre, écrit seulement avec trop de lyrisme.
ce qui fait qu'il ne Ta pas compris à toutes les pages.
Le malheur est aussi que Louis XVIII ne Tait pas gardé assez longtemps, quoiqu'il eût pu se donner avec lui et par lui des airs de libéralisme mitigé. Mais il était jaloux de M. de Chateaubriand, cet excellent monarque ! jaloux de ses talents, jaloux de sa popularité. Si bien qu'il prit aux cheveux la première occasion venue pour se débarrasser de ce ministre qui cachait trop le roi.
Sorti pauvre du gouvernement et forcé de vendre ses Uvres, Chateaubriand se réfugia sous la tente du journal. Il fonda le Conservateur en opposition à la Miner-ve. Ses collaborateurs c'étaient MM. deBonald, Lamennais, de Corbières et de Castelbajac. On y vivait dans la haine de M. Decazes, et tous les actes du ministère y étaient passés chaque malin au crible de Tesprit le plus serré. C'est de cette époque que datent les premières dents de la presse, muselée par Napoléon, démuselée par Chateaubriand. On peut le regarder avec raison comme le père du nouveau journalisme politique. Il est redevenu jeune pour cette guerre à bras raccourci et de tous les jours^ jeune comme il ne l'avait jamais peut-être tant été. Sur ce terrain qui brûle, son style même acquiert ime netteté nouvelle. Ce n'est plus seulement cette épée de parade richement ciselée à la poignée ; c'est un glaive robuste, beau de sa nudité flamboyante. Tancrède est ici remplacé par Roland.
c( La poésie est belle, dit-il quelque part : mais il faut éviter d'en mettre dans les afTaires. » A défaut de poésie, M. le vicomte se rabat sur l'esprit, et alors il s'en donne à cœur joie. Talleyrand a dû lui envier ce mot : (( Ce serait une chose utile de savoir combien il faudrait
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de sots ministres pour composer un ministère d'esprit; nous savons à merveille combien il faut de ministres d'esprit pour former un pauvre ministère. »
Toute sa polémique est dans ce goût. C'est une merveille de raillerie, de fougue, de témérité. On chercha vainement à Tétouffer sous deux ambassades, sous des honneurs, sous une pluie d'or. Impossible. Il allait son chemin, discutant les honynes et les choses, avec cette passion fière qui est un des signes distinctifs de sa phase politique. S'il lui arrivait de pencher l'oreille et d'écouter ce qui se disait de lui autour de lui, sa réponse avait de ces hauts dédains qui font le respect autour d'eux. Tout se taisait sur le parcours de son regard, a Nous le savons, les vérités que nous disons blessent. On veut dormir au bord de l'abîme. Après tant de révolutions, on regarde comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers. La voix qui nous réveille est importune ; et il est reconnu qu'il n'y a que des hommes passionnés ou trompés dans leur ambition, qui trouvent que tout va mal, lorsqu'il est évident que tout va bien. »
Il ne faut pas s'étonner après cela si l'on ftit obligé de lui ouvrir bientôt la porte de VhôteUerie des Capucines, — comme il l'appelait, — et s'il revint une seconde fois éclipser Louis XVIII sur son trône.
Chateaubriand ministre a ses côtés sympathiques comme Chateaubriand écrivain. En politique comme en litérature, on est sûr de le retrouver à la tête de toutes les initiatives généreuses. C'est ainsi que pamphlétaire ou gouvernant, il n'a jamais cessé de réclamer pour la liberté de la presse. A sa voix, Milton se lève et dit :
174 CHÂTIAUBttUITD.
« Tuer un bomme^ o'egt iuep une eréature raison^ nablâ; tuer un livre, c'est tuer la raison, c'est tuer rimr mortalité plutAt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pasxme vérité rejetée, et faute de laquelle les nations entières souffrent éteruellemont. »
D'autres fois. Chateaubriand parle en son nom : « Qui •ûufiVe donc de la Hberté de la presse ? La médiocrité et quelques amours^propres irascibles. Hais, dans le dernier cas, quand la susceptibilité se trouve unie au talent , c'est encore un bien pour l'Etat que cette susceptibilité, mise à l'épreuve, s'aguerrisse par le combat. »
Puis suit la leçoq, leçon grave, sévère, tombée de haut : « L'abime appelle l'abtme : le mal qu'on a fUt oblige à ftdrê im nouveau mal, on soutient par amourpropre les ignorances où l'on est tombé par défaut de lumière... »
Et enfin Tarrêt, l'arrêt sans appel : « Tout considéré, nous ne voyons que le crime, la bassesse et la médiocrité qui doivent craindre la liberté de la presse j le crime la repousse comme un éehafaud, la bassesse commô une flétrissure, la médiocrité comme une lumière. Tout ce qui est sans talent recherche l'abri de la censure ; les tempéraments faibles aiment Tombre. >>
Ne dirait-on pas ces lignes écrites d'hier, d'aujour* d'hui, de ce matin?
Considéré comme homme d'Etat, Chateaubriand se dérobe à tout jugement. Sa politique est variable comme sa vie. L'honnêteté est son principe. Il ne sait que cela. Ne lui demandez donc point ce qu'il est, où il va, ce qu'il veut. Je ne crois pas qu'ille sache bien
luirmémo. Dans ia broohprô sur le BamUsêêmêni de CharhsÊ X et de m famille, il dit qu'il est a monarchiste Pftr raison» bourbônista par bonneur et fépuilieain pwr nature. »
Une lettre pertieulière, que M. .Augustin Thierry a bien voulu me feire communiquer (4) montre également cette sympathie pour une république possible, i-république qu'il voyait s'avancer vers lui à grands pas, république qui Teffrale et qui l'attire, et qui doit sonner rbeura de sa mort. Déjà il éorivdt, lors de l'assassinut du due de Berry 2 u II s^élève derrière noua une génération impatiente de tous les jougs, ennemi^ de toue les rois; elle rêve la république..» Elle s'avanee, elle nous presse, elle nous pousse ; bientôt elle va prendre notre place ! » Cinq ans plus tard, son implacable doigt traçait le même avertissement : ^i Le monde cbanoelle, on le mène, il va à la république ; nous l'avons dit, nous le répétons !» A cet endroit, je me suis rappelé Tépouh vante d'Horatio dans Hamlet, lorsqu'il s'écrie d'une yQ\% étouffée ; le fantôme I k fantôme /...
L'écroulement du trône des Bourbons fut pour lui le signal de là retraite. Dès lors, isolé du mouvement politique, il ne laissa plus échapper de ses lèvres, h des intervalles lointains, que ces sombres prédietions qui tombaient sur notre époque avec le bruit see et persis» tant d'une goutte d'eau qui creupç une pierre, -^ il ne faut pas s'y tromper, ces prédietions ont réellement un
(1) « Si h France s'ét&itforipée en république, je l'ftiirftia «piviç, ça^r il y aurait eu raison et conséquence dans le fait; mais éclianger une couronne oonservéd au irésor de S^int-Denia aontre une eoufonno ramassée^.. Gela ne vAut pfti lii peiiie d'un pftrjur^f ^
caractère de merveilleux qui fait rêver. C'est de la seconde vue, mais dégagée des ténèbres de la phrase. Il semble que Dieu ait voulu compléter en lui Thomme politique par le prophète, et, lui accordant gain de cause dans Tavenir, lui donner raison dans le passé.
Ce phénomène s'est représenté à diverses époques de son existence; et c'est ainsi qu'on le voit, à travers vingt-neuf ans de distance, prédire avec une effrayante exactitude les choses de 1848 : « Nous ne doutons point que l'Europe ne soit menacée d'une révolution générale. Mais les insensés qui poussent à cette destruction se flattent peut-être en vain d'atteindre à leurs chimères républicaines. Les peuples européens, comme tous les peuples corrompus, passeront sous le joug militaire : un sabre remplacera partout le sceptre légitime. »
Cette même idée revient dans la Réponse aux journa/ux sur son refus de servir le nouveau gouvernement : « Il ne peut résulter, dit-il, des journées de juillet, à une époque plus ou moins reculée, que des républiques permanentes ou des gouvernements militaires passagers que remplacerait le chaos. »
Avertissements étranges! voix éloquente et sinistre, que Ton n'a pas assez écoutée !
Arrêtons-nous. Ces fragments portent avec eux trop de découragement et une tristesse trop profonde. La plume se glace enfin à transcrire ce peri)étuel Enfer de l'âge actuel; et plutôt que de continuer à le suivre à travers ses innombrables cercles de souffrance et de terreur, nous préférons revenir à ce qu'il disait en 1830: «Que la France soit libre, glorieuse, florissante, n'importe par qui et comment, je bénirai le ciel ! »
Lorsqu'il fut de retour de cette campagne à travers la politique, il s'enferma à double tour dans la publication de ses œuvres complètes, et n'en bougea plus. Nous ne prendrons pas à corps corps chacun de ses livres pour en discuter le mérite. Ce travail énorme demanderait, pour être développé suffisamment, une trop vaste échelle. Nous tâcherons de rappeller seulement en quelques mots les principaux titres de Chateaubriand aux lecteurs de Tavenir.
Vltinéraire de Paris à Jérusalem est un bon Uvre qui va à tout le monde, parce qu'il est rempli de poésie et de science, et qu'au bout du compte il apprend une grande quantité de faits intéressants. Ces livres-là, où il y a de tout et où chacun trouve ce qui lui plaît, ne doivent pas être dédaignés, quoiqu'ils soient écrits sans aucune sorte de plan, aVec des réminiscences et au hasard de la compilation. Vltinéraire nous semblerait encore meilleur si, trop souvent — et ceci est un reproche grave — Chateaubriand ne se laissait influencer par les souvenirs historiques. Un paysage n'a de prix à ses yeux que lorsqu'il a été célébré dans un poëme; et lorsqu'il parcourt le monde, il le fait trop évidemment comme un gentleman, son Guide à la main, Xénophon ou Josèphe, après avoir averti le conducteur de le réveiller à la page marquée d'une corne. Ne lui parlez pas des
178 CBÂTBADSaïAI».
Cé?eDDe8^ elles n'ont rien qoi l'émerveille, ce sont des numtagnes qo'on ne rencontre gnère dans la Bible et dans la mythologie, elles sont belles seulement par ellesmêmes; cela ne suffit point. Passez, chaumières inconnues, saules tordus sur des abtmes sans nom, ruisseaux qui n'avez inspiré personne ; Chateaubriand ne tient pas i vous voir!
Cesi mal. La nature ne tire pas sa beauté rien que des bommes. Il de¥rait mieus s'en sou¥emr, l'mitetif de Bené. Dans son voyage à Jérusalem, le hasard lui a joué des tours malins et qui auraient dû^e^eindreson imour pour le poBq[ieui. La vie ordinaire ne perd jamais ses droits, et malgré lui on la voit quip^oeet qui jure au milieu de son lyrisme j^évu. D^à chez les Iroquois il avait rencontré un marmiton qui MbsM, daas^ le menuet à cesmeêgieurssaucageê etâce$ dames muvagesseM. Dans une des Cydades, à une aoee de village où il asosta, il entendit chanter «n grée, par madeflidi- «die PengaU, fille du viee-coosul de Zéa, la feimause ro^ mance; ÀAf vom dirai^je, maman! Peu de temps duptè^y il tombe à Tunis, au milieu du carnaval, dans une fblle compagnie d'officiers qui ^^ntrataent au bal et qui le forcent à s'hoMOer en Turc. — Chateaubriand m Turc! Qu'a dû en penser M, de Fontanes, jfîste eiel !
Les Natchesi ont eu le tort d'arriver après les Martyre, quoiqu'ils fussent composés bien antérieurement. Ils complètent, avec le Voyage en Amérique, la série des précieuses études de l'écrivain sur le Nouveau-Monde, et renferment des descriptions, malheureusement mêlées à des discours de Satan et à des dissertations
CHATEAUBRIAN». 179
mt rirïipèt/ C'est da saavage nn peti à la mairjîère de Saint-Lambert^ dmmh conte àes Deux Amis, cN; dé Par* ny, (teos ses poésfe^ lôadécasses (1). Tels tabteatiï cependant, c^Iuï de ia naoîsson def la folle avoine è% celiri •de te Idort de Ro«é, PévèleM W totf<*ié éelataînte du œatlre.
Un fm inoMs ^ sééhéressè dafl^WS B^s eût pëtA-^ être k^iré È«n èùccès dtfrs^lé atf Deffûiêt des AbencérroffeSfCiai pècft^ jtfstefiSeM paiP deâ défailfe iffcteités & sotf autetîr, e'és?l-à-^ifé pa* laf ^oteîéféét pÉitYe^eme dé d^scïîptk)tf. Dé te part dé GhaîleatÉbrtândj oÉ ^attténdaît à itikm qm Qùnmm de C^fdûlUé, -^et a faut et(AT6 sans doute qu'il pleuvait à Grettaféfe U jdtr qu'il y est
Publié!^ à' dé plôs par'e^ dîsf aneés lés Études hisioftquèsi, e^bféi& p^ leîïr préface, VEss&i ^wfU littérature anglaise, et Fhistoiré de RaMé, acbèven! l'ensemble considérabte de ^s travatt.
(I) Le voyage à la ewn* de Lotife XIV et dàttot* TépîBOdef du Nagchez à une représentation de la Comédie-Française,' seront toujours dif^ flcilement approuvés des critiques. — Le Nalchez entre au théâtre, un soir que Ton joue Phtdte. H s'abéierf, et voici comment il traduit ses impressions au lever dir rîdetta :
< Une cabane, soutenue par des colonnes,^ se déoouvre à mes regards» Le musique se tait; un profond silence règne dans l'assemblée. Deux guerriers (Hippolyte etTiiéramène), l'un jeune, Tautt^e déjà atteint par lA vieillesse, s'avancent sous le portique. Je ne suis qu'utf sauvage ; mais malgré ma rudesse native, je ne saurais dire quel fut mon étonne* ment lorsque les deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de ]a cahutte muette. Je crus entendre la musique du ciel ; c*était quel-^ que chose qui ressemblait à des alfs diviAst Vaincu par ittes sonVénfrs, par la vérité des peintures, par la poésie des accents, les larmes deiceti'^ dirent en forren^ de mes yeux. Mon désordre devint si grand yu'iY trou* èia la cabane âfêfihe'i.i *
Composé aux heures sereines de sa vieillesse, VEssai SUT la littérature anglaise contient des fragments intimes et des retours de la plus délicieuse rêverie. Il semble que ce ne soit plus le même homme qui parle. Les côtés inconnus de son talent se dévoi- . lent; et, abandonné comme à la dérive de son inspiration, il nous raconte les choses les plus familières de sa tête et de son cœur, avec un sourire attendri. Nous nous en voudrions de ne pas reproduire ce passage sur les correspondances d'amour, vrai, ému, pris sur nature et qui est autant en dehors de son style habituel que les Martyrs, par exemple, le sont du style de madame de Sévigné :
« D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées, le jour n'y suffit pas, on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à Taube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que roii croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l'aurore; mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil. Pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.
» Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise s'alanguit le soir sur des fleurs : on s'en aperçoit, et l'on ne veut pas se l'a-
GHATEÂUBBIÂND. 181
volier. Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on est moins inquiet; sûr d'aimer et d'être aimé, on est devenu raisonnable, on ne gronde plus, on se soumet à Tabsence. Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts : Tâme y manque. Je vous aime n'est plus là qu'une expression d'habitude, un protocole obUgé, le Tai V honneur d'être de toute lettre d'amour. Peu à peu le style se glace ou s'arrête. Le jour de poste n'est plus impatiemment attendu, il est redouté ; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier, on voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu'est-il survenu ? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit? N'importe ; c'est l'amour qui meurt avant l'objet aimé. »
Rien de calme et de beau comme le poëme de ses der nières années. Un fauteuil au coin de la cheminée de Madame Récamier, la solitude fleurie de son jardin, quelques voyages à Holyrood et à Venise, c'est tout. Et puis aussi cet autre grand voyage en lui-même, à travers son passé et dans ses œuvres, ce voyage appelé les Mémoires d'Outre-Tombe.
C'est à ce dernier ouvrage, couronnement de son édi-
4 Si GIUTSAU0RUNP.
fice^ qu'il a consacré le reste de ses jours. Rien n'a pu désormais le faire rentrer dans les affaires publiques, ni les prières de ses amis, ni cette dianson de Béranger, que toute la France a sue par cœuF(l). Sans doute qu'il Sentait alors venir vers lui les temps d'orage que nous traversons, et que, n'ayant plus d'espoir que dans le Christ, il désespérait de toutes forces humaines^ '^ méoie des siennes.
Aussi quelquefois du fond de sa vieillesse, il lui prend de singulières amertumes , des accès de goutte litt^ raire pour ainsi dire ; il gémit, il se désole, parce qiu la démcfatie e$t entrée enfin dam la littérature, ainti que dans le reste delà société. Or, lui ne veut pas de la démocratie. « On ne reconnaît plus de maîtres et d'au*» torités^ on n'accepte plus d'opinions foites,le libre exa* men est reçu au Parnasse. » Or, lui ne veut pas du libre examen. Il se plaint de l'envie qui s'attache aux grands noms, des gloires que l'on déprécie, des réputations qu'on dénigre, — injuste en cela pour toute une époque qui Ta entouré d un respect vraiment unique. II raille l'école de 1830, il se moque trop cruellenaent
(1) Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie. Fuir Bon amour^ notre encens et nos soins f If'entend84ii pas la Pranee qui s'écrie : Mon benu G|«i pleure voe étoile de moins)
Vai sers le peuple, en )mtt« ^ leurs bravades, Ce peuple humain, des ^ands hommes épris, Qui t'emportait vainqueur aux barricades. Gomme un trophée, entre ses bras meurtris.
Ne sers que lui. Pour lut ma voix te somme D'un prompt retour après u^ triste adi^u; Sa cause est sainte; il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est envoyé de Dieu.
CHATSAimRliJID. 183
peiit*ôtre de% jeunes gens qui êe tuent pour attirer Vat^ tention piMiquê. Mais ce ne sont là^ par bonheur, que des ombres momentanées sur son talent et sur son noble caractère.
La vieillesse, pas plus que la maladie, n'a pu mordre sur ee génie robuste. Il a travaillé jusqu'à son dernier jour: il a dicté jusqu'à sa dernière heure, Dans une préfaee, il parle de ropiniâtreté particulière à sa nature, c Lors de ma jeunesse, dit-il, j'm souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la tabla où j'étais assis, L'âge ne m'a point fait perdre cette obstination au trar vail. Ma correspondance diplomatique au ministère est presque toute de ma main. » Il en était ainsi de Voltaire, actif et iofotigQble eonmie Chateaubriand, lorsque la mort vint le surprendre dans son athlétique maigreur,
A qui le regarde bien en fîELce, Chateaubriand appa-^ raît dans le xix« siècle comme le contrepoids de Voltaire dans le xviu«. Même universalité dans le travail, même courage daiîs la lutte. Chacun des ouvrages de Chateaubriand attaque, serre de près et souffleté un ouvrage correspondant de Voltaire. Depuis cinquante ans, en effet, pas un pouce de terrain que Tauteur du Génie du Christianisme n'ait disputé àTauteur du Dio • tionnaire philosophique, pas un sentier dans lequel il ne se soit engagé avec lui. C'est un duel de toutes les heures à travers Tbistoire, le roman et la philosophie.
Il est un des quatre grands hommes qui ouvrent l'époque moderne. Plus complet et plus enthousiaste que Walter Scott, moins exclusif que Byron, il est presque de la taille du gigantesque Goethe, le maître à tous. Il a remis en honneur la littérature à images ; et c'est de lui
184 GHAT£ÀUBRUND.
que datent ces romans artistes où le style cherche à rivaliser avec la peinture et la sculpture, voire même avec la musique, curieuses productions,, signées Bal- Zîio-Rubens, Gautier-Canova ou Liszt-Jaoin.
Mais notre travail serait incomplet si, après avoir détaché d'un fond d'or la tète pensive du grand vieillard, après ravoir assis sur un nuage d'encens, l'avoir salué éternel et sublime, nous ne dévoilions également ses côtés humains, ses erreurs et ses défaillances. Peser sur le coup de ciseau hasardeux donné à l'Apollon du Vatican, c'est encore une manière de louer l'harmonie inaltérable du reste du corps. Tout génie doijt sa dîme à la critique, si rayonnant que soit l'un, si modeste que soit l'autre; — et l'ombre illustre que j'évoque aujourd'hui serait elle-même la première à s'indigner d'un éloge qui ne saurait marcher que sur les genoux.
D'ailleurs la critique ne sera pas pour lui chose nouvelle. 11 est un de ceux qui ont le plus entendu grincer de plumes autour de leur renommée. Ses ennemis littéraires lui font cortège; et avec cette naïveté de grandeur qui le caractérise, lui-même a voulu leur donner accès dans l'édition de ses œuvres complètes.
A leur tête, le plus fougueux et le premier, je distingue le grand républicain de l'Empire, Marie Ghénier. Vers et prose, analyse et satire, tout lui a été bon pour accabler Chateaubriand; il n'est pas une page de ses œuvres où il ne le frappe malicieusement, le plus souvent sans raison, comme dans son Tableau de la Littérature, — quelquefois avec esprit, comme dans les Nouveaiuc Saints :
J'Irai Je reverrai tes paisibles rivages. Riant Meschacebé, Permesse des sauvages ; J'entendrai les sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts. 0 sensible Atala ! tous deux avec ivresse Gourons goûter encor les plaisirs... de la messe !
On sait que Chateaubriand ne lui a pas pardonné ses plaisanteries. Aussi Marie Chénier est-il le seul académicien de ces temps modernes à qui son successeur ait refusé Taumône d'un regret. — Peut-être est-ce pousser la rancune un peu loin. Il est des heures où les dissidences politiques n'excusent pas tout à fait l'oubli des justices littéraires.
Soit dédain, soit tout autre sentiment, Byron n'a jamais soufflé mot de l'auteur de René. De la part du noble lord, c'est au moins étrange. Chateaubriand n'en a pu complètement dissimuler son dépit. « Lord Byron, dit-il, peut-il m'avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ? n'a-t-il jamais entendu parler de moi ? »
Paul-Louis Courier, — ceMeissonnier de la politique, — ne l'aimait pas non plus, et il lui a plusieurs fois enfoncé dans les chairs de méchant petits coups de poignard à tête d'épingle. Il a appelé ses romans du galimatiaSj et il s'est moqué de son ministère. De l'auteur du Pamphlet des pamphlets à l'auteur des Martyrs, cela se conçoit ; — c'est une guerre de colibri à Uon.
Mais M. Gustave Planche a été plus brutal que cela. Voici comment il parle de Chateaubriand dans son livre des Portraits: « Critique de second ordre dans le Génie du Christianisme y voyageur inexact et verbeux dans Vltinéraire, imitateur patient, mais inutikj de Virgile
186 GHATSAlimUllD.
et d'Homère dans les Martyre et k» Natehet. » M, Planche ne reconnaît que Ikn^ et Tépisode de Velléda. — Juger de la sorta^ n'est^^ pas foire le procès aux gens avec une massue î
Telles sont^jecroiS; les critiques principales qtûsont Tenues l'atteindre dans sa gloire(l)4 Si maintenaot nous cherchons une répome à leur faire^ c'est dans Chateaubriand méme^ que nous allons la trouver^ '- et la yoid : « On renie souvent les maîtres suprêmes^ on se révolte contre eux^ on compte leurs défauts^ on les accuse d'ennui^ de longueur^ de bizarrerie^ de mauvais goût^ en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; maii on se débat en vain sous leur joug : tout se teint de leurs couleurs, partout s'Impriment leurs tracas : ils luventent des mots et des notns qui vont grosâr le vocabulafa^ général des peuples; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs {personnages fldtifs se chaii' gent en personnages réels, lesquels ont hoir et hgnée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière ) ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des Imaginationsy des sigets^ des
(1) D^Qis la eompoftition de ee teavaU, et depuit la pabUcatioii dei Mémohei cTOutre^Tombe, bien des critiques nouvelles sont Tenues s'ajouter à ces critiques. On s'est déchatné avec ub acharnemcfnt fncoDcetable cotitre eefl immoriéiÊ Mémairëi, le llffe le t>bi« jeone, le frtai m** gnifiqoei le plus profond qui ait éclaté sur ees deux dernières années. On n'a pas voulu excuser beaucoup de vanité en faveur de beaucoup de génie. M. Sainte-Beuve lui-même, à notre immense étonnement, a cédé à cette mauvaise disposition unanime. Il a môme été plot loin que tout le monde et oubliant le respect qu'il devait à un trépassé si réoent et si glorieuxi — son collègue d'Académie, — il a poussé le Ter tige jusqu'à parler < des goûU LIBERTINS que le noble auteur avait dans sa ▼le. > Cauierieiéu Lundi*
GHÀTEAVBAIÀlfD* 487
siyleê à tôm lés arts. Leurs œuvres sont des mines ioèt^tiiâables (m les entrailleâ mêmes deTesprit humalû. •
Gela posé; -^ qu'on nous permette maintenant Aê substituer notre opinion à celle de noâ devanciers*
Selon nous, c'est surtout comme figure que Chateaubriand resplendit sur son Siècle. La grandeur de sa Tie ai^aralt avant celle dé son talent^ son nom vient avant ses livres. H est lui-même un hommé-épopée. On l'aperçoit de très-loin, et le respédt lui arrive avant l'admiration.
Aussi, longtemps encore peut-être sera-ce M. de ChatembHandy avant d'être Chateaubriand tout court, longtemps encore peut-être ce sera la majesté, avant d'être la force.
La majesté! *-* voilà son grand et superbe crime. Génie épique et théâtral, il lasse l'admiration. Pour lui, la rue du Bac n'a jamais eu de fuisseau. C'est tm Murât, ce pouvait être un Napoléon.
11 tt^a guère innové qu'à demi. Sa littérature est la litlét^turedudiï-huitlème siècle retrempée chez les sauvages. Les Incas avaient déjà frayé le chemin, et Ton se souvient trop peuWtre que Chactasa vu Versailles et 4u41 a assisté aux tragédies de Racine.
Ce n'est pas avec peu de chose que Chateaubriand compose son paysage; Poussin lui a donné des leçons, n lui faut des colonnes à demi-brisées, un clair de lune, des urnes cinéraires; et, par-dessus tout cela, le Génie des souvenirs, assis pensif à ses côtés.
Cette recherche du grandiose le conduit quelquefois à des excès contre lesquels on ne saurait trop se tenir en garde. Je n'en veux pour seul et funeste exemple
que ce coucher de soleil : « L^astre enflammant les vapeurs de la cité semblait osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles ! » Evidemment les poètes extravagants du seizième siècle n'eussent pas mieux dit.
a Peu m'importe l'action, écrit-il dans la préface des Martyrs ; elle n'est qu'un prétexte à description. » — Hélas! pourquoi le ciel mitril La Harpe sur sa roule, ainsi que M. de Fontanes, le Simmide français ?
Il n'est pas de l'avis de Voltaire, qui disait que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. <i Les vraies larmes, dit Chateaubriand, sont celles que fait couler une belle poésie j il. faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. » Ce malheureux système apparaît jusque dans hmé^ au moment où le frère d'AméUe, qui vient de recevoir comme un coup de foudre l'aveu d'un amour criminel, trouve encore assez de force pour arrondir immédiatement la période suivante : « Chaste épouse du Christ, reçois mes derniers embra&sements à travers les glaces du trépas et les profondeurs de rélernité qui te séparent déjà de ton frère î »
La majesté ! Chateaubriand lui a tout sacrifié; aussi son génie, spécial et constant dans sa pompe^ n'est-il pas de ceux qui vont à tous, comme Shakespeare par exemple, l'homme des palais et des tavernes, des rois et des ivrognes, grand avec les grands, famiUer avec les petits, puissant avec chacun ^ — Shakespeare, diea qui parle le langage des hommes ; Chateaubriand, homme qui parle le langage des dieux.
Chateaubriand appelait HarrUet — cette tragédie des aliénés.
Comment Shakespeare eût-il appelé Moïse, cette tragédie de Chateaubriand ? -
Car il faut bien le dire, comme poëte, Chateaubriand est nul ou à peu près. Sauf une cinquantaine de vers, je ne crois pas qu'il lui soit jamais tenu compte de son pindarique bagage. Pourrait-il en être autrement, lorsqu'on le voit s'appuyer sur une théorie aussi fausse que celle qu'il développe dans les lignes suivantes : «t La poésie a ses bornes dans les limites de Tidiome où elle est écrite et chantée : on peut faire des vers autrement que Racine, jamais mieux. » Voici pourtant quelques strophes peu connues du Moïse, ses meilleures incontestablement , bien qu'il les ait supprimées phis t£u*d par un faux sentiment de décence :
Que dit à son amant, de plaisir transporté,
Cette prêtresse d'Astarié Qui voudrait attirer le Jeune homme auprès d'elle, El lui percer le cœur d'une flèciie mortelle ? — Beau jeune homme, dit-elle, arrête donc les yeux Sur la tendre Abigail, que ta froideur opprime.
Je viens d'immoler la victime,
Et d'implorer la faveur de nos dieux
Viens, que je sois ta bien-aimée.
J'ai suspendu ma couche, en souvenir de toi j
D'aloès je l'a'i parfumée :
Sur un riche tapis je recevrai mon roi. Dans l'albâtre éclatant la lampe est allumée; Un bain volupiueux est préparé pour moi. L'époux qu'on m'a choisi, mais qui n'a pas mon âme, Est parti ce matin pour ses plans d'oliviers ;
11 veut écouler ses viviers;
Sa vigne ensuite le réclame.
11 a pris dans sa main son bâton de palmier, Et mis deux sicles d'or dans sa large ceinture ; Il ne reviendra point que de son orbe entier
L'astre des nuits n'ait rempli la mesure.
€ Quand râtne e&t élevée^ dit le fier Ticomte^ les paroles tombent d'en haut, et l'expression noble suit toujours la noble pensée, n Certes^ ce n'est pas iious qui protesterons contre cette admirable poétique en trois lignes; mais là où la pensée n'a que fedre, alors que le récit ou la description suit doucement sa pente naturelle^ à quoi bon la solennité de la phrase^ l'éternclle aristocratie du mot ? Quoi ! toujours le marinier pour le marin, l'astre des jours pour le soleil t L'auteur des Natchez, que son grand respect pour la rhétorique oblige à reconnaître les trois styles^ oublie donc que le premier d'entre eux est précisément le style simple^ et que c'est là surtout le style fort, parce que c'est le style vrai?
Mon Dieu ! de ce qu'il n'a pas fait de littérature avec les notaires, les femmes de menuisier ou les escrocs, nous ne lui en voulons pas. Nous lui en voulons uniquement de ce que, chantant le marbre et la Grèce, il ne Fait pas fait en style d'autant plus simple que le sujet était plus riche. Poétisez la réalité, c'est bon; mais alors réalisez la poésie.
Il en est du génie comme d'Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre.
Aussi rien de plus adorable que les haltes rares de Chateaubriand dans le simple et dans le naïf. Combien de pages ne donnerais-je pas pour ce bout de chanson composé entre deux chapitres des Martyrs, petite fantaisie gracieuse, perle ramaèsée au pied d'un dolmen :
Combien j'ai doiiëe èoUvêttancô Du joii lieu de ihà naissance !
Ma sœur, qu'ils étaient beaut les Jours De France !
Te BOUYlent^l que notre mère.
Au fojer de notre chadmière, Nous pressait sur son cœur joyeux, Ma chère ?
Pour moi. Chateaubriand existe surtout dans ses préfaces, c'est-à-dire presque en dehors de ses Uvres, dans ses lettres intimes, et, comme nous l'avons dit d^à, dans son style politique (l),partoutenfln où il n'a pas le temps de boucler sa phrase, où il oublie Âristote et Boileau, où il improvise, où il se ^rprend à être lui malgré lui.
Pour l'avenir, il existera surtout dans ses Mémoires.
Au couchant de sa vie> une grave transformation s'est opérée dans son talents Je dis grave et curieuse. C'est à soixante ans que lui est venue la jeunesse. C'est au bord de la tombe que cet austère penseur qui, à coup sûr, n'a jamais souri, s'est pris soudainement à rire aux éclats, du grand rire de Callot, de Montaigne, de Le Sage, et quelquefois aussi de Voltaire. Sa muse, au sortir de quelque fontaine de Jouvence inconnue, tout à l'heure déesse en manteau de pourpre, nous est réapparue jeune fille couronnée de bleuets. C'était Junon ; ce n'est plus que Lydie ou Camille, une nymphe quelconque, la première venue.
Heureuse littérature 1 la vraie et la seule possible maintenant. On ne fera plus de succès qu'avec des récits tout de réalité franche. Peut-être finira-t-on par convenir qu'on a eu trop d'esprit, d'imagination et d'audace et que ce n'était pas la peine de voyager si longuement
(1) Sur ce terrain il a de très-beaui éclat». Ainsi, dan» les attaqnei eontre les terroristes, il les nomme des arckiucies «n oisements. Et un peu plus loin : « Manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la morl, vous n'en ferer. jamais soriir un germe de liberté! »
dans les brumes pour retourner comme devant au style de Tallemant des Réaux, — ce beau style où il fait si clair 1
Toute la question est là : faire entrer le livre plus avant et plus sympathiquement dans le peuple. C'est beaucoup notre faute si dans cette dernière période il nous a préféré des conteurs d'aventures impossibles. La vraie littérature du dix-neuvième siècle a trop souvent des fantaisies inaccessibles pour ceux qui ne savent que lire, rien que lire. Trop souvent la note du cœur est étouffée sous les notes pétillantes de l'esprit.
Entre son œuvre passée et son œuvre actuelle, entre les Martyrs et les Mémoires, je vois une grande différence.
L'œuvre passée de Chateaubriand, ensemble harmonieuse et grandiose, m'apparait comme un palais de marbre au milieu d'une forêt. Tout y est enchantement et magnificence. Des voix mystérieuses résonnent au dedans, des parfums enivrants s'exhalent au dehors. Chaque fenêtre ouvre sur un horizon de feuillage brûlant, sur un parc profond et rempli de statues, sur un coteau qui ploie sous les pampres. C'est un très-beau palais. Seulement un cercle de grilles l'emprisonne, des sentinelles en défendent l'approche à plus d'une demilieue à la ronde, et, pour y pénétrer, il ne faut pas moins de sept ou huit quartiers de noblesse.
L'œuvre posthume de Chateaubriand, — c'est-à-dire les Mémoires f — offrent bien encore, si l'on veut, l'aspect d'un palais 5 mais déjà ce n'est plus du marbre, c'est bel et bonnement de la pierre. La splendeur froide de Tarchitecture grecque a fait place à l'épanouisse-
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ment original des fantaisies de Part gothique. Un pan de la forêt a été abattu, et de ce côté le regard plonge dans le .dédale fourmillant des rues de la ville. Les grilles rebelles se sont ouvertes, les gardes ont reçu une autre consigne; et bourgeois, paysans, peuple, femmes, ceux qui sont des gentilshommes et ceux qui ne sont que des hommes, les savants et les écoliers, tout le monde enfin entre librement. Lazare lui-même est assis sur la plus haute marche du portail.
Chateaubriand nous a dévoilé l'avenir de la politique ; —essayons de j eter un coup d'œil sur l'avenir des lettres. Pour tout homme qui se met sur la trace du mouvement intellectuel depuis quelques années, il est évident que nous touchons à une crise littéraire el à une transformation importante des opinions reçues.
Toujours une révolution purge violemment une Uttérature. Elle fait l'idée plus palpable et le langage plus vrai. Il faut des hommes à grosse voix» pour se faire entendre aux heures de tapage social, et des écrivains ardents en couleur pour se faire lire. La réflexion serait mal venue alors, car l'action déborde de toutes parts et le fait pèse sur Tanalyse. Sainte-Beuve se trouve audessous de Maximilien Perrin; — et le premier roman, monté en jaune et en bleu comme une assiette de cam*
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pagne, est préféré aux plus subtils chefWœuwe de sentiment.
Voilà que nôtre littérature, en moins de soixante ans, a déjà passé parles cribles successifs de trois rétolutions. La première, la grande de 1789, à donné des résultats d'une puissance incontestable et souvent effrayante. D'abord elle a fait descendre quatre à quatte * aux écrivains les degrés de l'Encyclopédie, et elle lésa logés dans la rue^ où bientôt, ahuris et cltëHtQ, ils sont morts sans postérité. Alors ceux qui se sont levés derrière ont été de bien autreahommes. Littérateurs fauyes, on ne sait d'où venus, sans tradition, jouant de la guitare sous la potence ou décrivant avec amour des scènes d'égorgements dans des châteaux, ils ont fait école neuve. Si bien qu'il y a eu pour eux lecture et succès, même aux jours les plus affreux. On s'est intéressé aux massacres sensibles de Ducray-Duminil^ et Ton a fait une haute renommée à Pigault-Lebrun pour ses jovialités de mauvaise odeur.
Ceux-là ont parlé au peuple; seulement, Us lui ont mal parlé; mais la tendance était bonne. Ils ont cotnpris que jusqu'à présent on n'avait pas pris garde à te plus grande portion du public. De voir des livres qui ont la prétention de s'adresser à tous, écrits comme lé Bmheur de M. Helvétius, cela leur a fait lever les épaules, et ils se sont mis à procéder d'autre ftiçon. Malheureusement, ils ont dépassé le but : au lieu d'être simple, leur style a été bas. Ils sont entrés chez le peuplé, non par la porte, mais par l'égout.
Cette littérature grossière de la première révolution a servi du moins à répëttdre certaines idées vives, qui
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étaieni encore dans Tœuf. De considérables agrandissements ont été faits sur les fiefs de Timagination : on a abattu des murs, percé des chemins et outert de non* Telles séries aux hommes de lettres, par Tadjonction d'éléments nouveaux* La plume dès lors n'a plus bron^ ché devant les sauvageries de la vie réelle. Peu à peu Mercier a fini par voir comprendt^e Son drame de la Brouette du Vinaigrier* Les violeurs, les fantômes, les abbesses ont fait invasion dans le roman. Il y a eu des aventures d'auberge, des amours dans le grenier, des hussards déguisés en demoiselles, mille audaces mal faites, un tas de sensibleries anglaises, -^ enfin une réaction d'Auvergnats contre les auteurs marquis du dix-huitième siècle. Tout ce fumier, largement étendu sur le champ littéraire, devait produire tât ou tard un épanouissement de hautes plantes.
Cet épanouissement est advenu aux environ» de la deuxième révolution, —celle de juillet 1830 — qui restera comme une date brillante dans l'histoire de Tart en général. Le sol s'est mis à pousser des fleurs très curieuses, d'extraordinaires enlacements de lianes et quelques arbres phénomènes pour lesquels on eut besoin d'inventer une serre romantique. Les poëtes étaient tous des jeunes gens, décidés et convaincus, la plupart exclusivement passionnés, qui marchaient serrés dans leurs foUes, avec l'insolence de la verve et le courage né des circonstances politiques. Us ont étonné avant de plaire. Mais enfin comment ne pas se rendre à cette littérature qui sonne si fort de la trompette et qui affiche son talent sur tous les murs en lettres dorées? Il y avait d'ailleurs du bon dans cette mascarade, sortie co-
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pieuse et flambante des sépulcres soulevés de Rabelais, Shakespeare, Mathurin Régnier, Goya et Sterne; cela replaçait la littérature dans un milieu seigneurial et bruyant, à l'écart de la philosophie sur les autels de qui s'étaient succédés précédemment de trop nombreux sacrifices.
La révolution de 1830 a surtout grandi le roman. Il y a eu progrès sur l'école de la RépubUque, progrès et complément. La forme s'est purifiée, tout en gardant saft*anchise, et a conquis à elle les classes bourgeoises. Des gens soUdes sont arrivés, tels que Balzac, Soulié et George Sand, qui ont fait crier la vie dans leurs livres 5 d'où est venue cette importance sociale accordée au roman. De grands succès ont été obtenus également par des œuvres douces, en apparence vulgaires, comme César Birotteau, l'histoire d'un parfumeur; comme Andréj où im père est sur le point de donner des coups de pied dans le ventre à une fleuriste; comme encore le Lion amoureitXy baliverne pleine de larmes. Quelquesuns de ces succès ont été lents et souterrains^ mais reflfet n'en demeure pas moins immense.
D'autres succès, plus retentissants maisplus passagers, ont pu être obtenus à côté. Cela ne prouve rien. Seulement c'est affaire de curiosité, d'actualité ou de gravelure. De curiosité, en ce qui concerne les humoristes extrêmes, jardiniers à la recherche des roses bleues littéraires, gens de fantaisie et d^esprit. exclusifs, qui n'y voient pas plus loin que le bout de leurs paradoxes. C'est affaire dactuaUté pour ces énormes machines en tant de volumes, montées siur l'affût de quelque question à Tordre du jour. Enfin, c'est affaire de gravelure
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ids-à-vis de cette école de la première révolution, bien affaiblie et rapetissée, mais impassiblement continuée tour à tour par Raban, Auguste Ricard, Signol, Lamothe-Langon, les joyeux de la bande. Là-dedans, rien n'a jamais inquiété la littérature vraie, ni retardé le travail progressif du roman .
La troisième révolution est celle pa? où nous passons aujourd'hui. Elle n'a pas encore donné sa foruiulc littéraire. Attendons. Les résultats qu'elle prépare seront importants et mieux décisifs. Je fonde cette croyance sur la disparition sensible des talents et des réputations secondaireSy qui s'éteignent les unes après les autres, celles-ci sous leur mercantilisme et celles-là sous l'exagération de leur force, flammes de punch à qui vient Teau-de-vie à manquer tout à coup. Certainement il est impossible d'exclure les genres en littérature et de ne pas admettre les tempéraments; insensé est l'absolutisme en pareille matière. Tel romancier a raison de se vouer exclusivement à des récits d'Espagne et de Cordoue, si sa nature l'y porte avec irrésistibiUté ; tel autre fait bien de ne voir qu'éléphants et tigres sur la surface du globe, s'il sait mal décrire une brebis ou une vache. Mais ce qui fait par malheur la fragilité de leurs conceptions, c'est le manque total de sérieux-, on connaît maintenant leurs procédés, et tout le monde lit dans leurs cartes. — Le sérieux 1 Hoffmann ne l'a jamais perdu dans ses belles extravagances.
Nous ne savons pas au juste ce que sera la nouvelle génération littéraire ; mais par les leçons que lui font les événements et par les exemples de grandeur et de décadence qu'elle a sous les yeux, il est perïnis d'espérer
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(|ti'elle se préfietitera avec dts qualités fortes et uû mî droit.
En littérature, — la première réyolution a donné la force. La seconde réyolution. la grandeuf. La troisièaie rétolation donnera peut-être la térité.