LES JOIES DE LÀ TERRE
Dans le magasin de Perlette venait assidûment un jeune homme d'une trentaine d'années. Il faisait des emplettes de gants, et en profitait pour causer avec les modistes. Depuis l'arrivée de Perlette ses visites s'étaient multipliées, et plus d'une fois, à la dérobée, son regard amoureux s'arrêta sur elle. Perlette s'en aperçut, mais n'y prit pas garde. Les prévenances du jeune homme,— on le nommait le comte Henry, — devinrent de plus en plus provoquantes, et la maîtresse du magasin, loin de s'en effaroucher, feignit de ne pas s'en apercevoir, afin de mettre son client plus à l'aise. Perlette répondait avec froideur, et seulement lorsque la nécessité l'y contraignait, aux paroles flatteuses du jeune comte. A sa vue, le souvenir de George se présentait plus ardent à sa mémoire, et Henry lui paraissait laid, maussade, ennuyeux^
Elle s'était juré de rester fidèle à son premier et unique amant, ou plutôt à son amour ; car c'était son amour qu'elle aimait, son amour qu'elle avait embelli de tous les attraits et des riches couleurs de la fantaisie. Un jour, en rentrant à Montmartre, qu'elle n'avait pas voulu quitter malgré la grande distance qui la séparait de la rue du Bac, on lui remit un superbe bouquet. Elle le prit et le jeta. Le lendemain, elle reçut une lettre; elle la brûla sans la lire. Le comte venait plus rarement au magasin. En revanche, il rôdait tous les soirs près de la demeure de Perlette et y passait la journée du dimanche presque entière. Plusieurs fois il tenta d'aborder la jeune fille et lui adressa la parole; mais il fut repoussé avec fierté.
Le dimanche, Perlette n'allait pas au magasin. Elle restait seule dans sa chambre avec ses livres et rêvait à ses souvenirs. Souvent, bien souvent, Timage de George égayait sa solitude ; elle le voyait auprès d'elle; toutes leurs joies passées, tous les soins délicats dont elle cherchait à l'entourer, repassaient dans son esprit, et son âme généreuse ne pouvait croire à son oubli. Elle m'écrivit afin de me prier d'aller la voir et de lui donner des nouvelles de son amant. J'étais encore absent. Elle remporta son billet et n'écrivit pas en Normandie. Elle eût ardemment désiré de retrouver George, de connaître la cause de son long silence; mais son amour-propre souffrait. Elle lui avait adressé bien des prières auxquelles il n'avait pas répondu.
Rose visitait souvent Perlette. — Pourquoi ne viens-tu pas avec nous au bal? lui dit-elle un soir que son amie semblait encore plus attristée que de coutume. A quoi
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t^rt de rester seule? Les hommes sont tous ainsi, ma chère ; ils nous prennent comme des jouets et nous abandonnent quand nous leur sommes inutiles. Aussi ne fautil leur demander que ce qu'ils peuvent donner. Crois-moi, viens avec nous. Alphonse t'aime beaucoup, il sera enchanté que tu nous accompagnes. Tu verras : la musique, la danse, le bal, en un mot, te fera du bien. Tu n'es point encore à Tâge où il sied de vivre en recluse, et, si le cœur t'en dit, eh bienl tu n'es pas plus insensible que nous.
Perlette refusa les propositions de Rose, qui n'en revint pas moins souvent à Montmartre avec Alphonse. Celui-ci voulut lui donner une leçon de valse. Perlette y consentit pour ne pas déplaire à ses amis.
Henry découvrit l'intimité de Rose et de Perlette; il trouva moyen de faire la connaissance d'Alphonse et de sa maîtresse, les conduisit lui-même au bal dans sa voiture, offrit des soupers, et bientôt eut gagné les bonnes grâces des deux amants. Il fit adroitement tomber la conversation sur Perlette ; il parla en termes passionnés de son amour pour elle, de sa fortune, de sa générosité, de tou^ ce qu'il était disposé à faire pour celle qu'il aimait; ^t Rose, presque chagrine de ne pas avoir la libre disposition de son cœur, se chargea de fléchir la cruauté de Perlette, et désormais elle lui parla chaque jour de M. Henry, Perlette avoua franchement que cette çonversatipn l'attristait et qu'elle avait juré de rester fidèle à George. Rose répondit qu'avec le temps tout cela changç^ait, et les choses en restèrent là pendant un mois. Le comte Henry était complètement battu.
Un dimanche. Rose et Alphonse dînaient avec IVrlelte.
Celle-ci, dans la journée, avait reçu de son constant amoureux une charmante capote du goût le plus exquis. — Qu*elle est joliel dit Rose; essaye-la donc.
Perlette ne voulut pas. Rose insista, et, quand elle eut conduit son amie devant la glace, un sourire passager e£Deura les lèvres pâles de Perlette. La capote lui allait à ravir. — Garde-la et viens avec nous au bal! dit Rose. — Jamais, répondit Perlette; accepter ses présents, ce serait accepter son amour.
Rose s'y prit si bien que Perlette crut avoir gagné une éclatante victoire en consentant à aller au bal sans porter la capote, objet de leur discussion.
Perlette fit sa toilette avec insouciance ; mais Rose y veillait elle-même, ne voulant pas que la moindre négligence pût porter préjudice à la beauté de son amie. Et, si la robe et le chapeau de Perlette étaient quelque peu passés de mode, sa taille svelte, ses magnifiques cheveux noirs et son visage pâle, mais expressif et attendri par la douleur, rachetaient ce qu'il y avait de défectueux dans sa mise.
Au bas de 1* escalier, la portière remit un superbe bouquet à Perlette. Comme elle allait le jeter, ainsi qu'elle ^vait fait des précédents : — Quel crime! s'écria Rose. Il ne te manquait que ce bouquet pour être la reine du bal. — Je n'en veux pas, dit Perlette.— Ah! si ce n'était faire une grossière injure à M. Henry, avec quel plaisir je le garderais!... Partageons-le. — Non, reprit Perlette, prends-le tout entier.
Rose le divisa, et Perlette, bon gré, mal gré, en accepta une partie. Elle n'était ainsi qu'à moitié compromise.
* — Cela n* engage à rien, dit Rose à plusieurs reprises.
On monta dans un fiacre et Ton se rendit à T avenue des Champs-Elysées, où le bal Mabille étale ses illuminations et ses bouquets mystérieux.
Perlette errait avec indifférence à travers la foule. Mais on n*est pas jeune et jolie, mais on n*a pas un cœur de vingt ans impunément. La musique enflamma son imagition exaltée, et, après avoir refusé bien des cavaliers, elle finit par accorder une valse à Alphonse. Alphonse était r amant de Rose : Perlette ne rompait pas son serment. — Henry se trouvait au bal; il eut le bon esprit de ne pas se laisser apercevoir.
A son retour, Perlette tomba dans une noire mélancolie. Honteuse d'avoir cédé, elle se fit des reproches sévères et se promit de ne plus se laisser entraîner désormais.
Hélas I vains serments! — Toutes les jeunes filles de Paris sont folles du bal. On en a vu mépriser les cadeaux, la toilette, les spectacles; on en a vu, ô force courageuse de ces faibles enfants! refuser vaillamment les diners et le Champagne! — Mais, contre le bal, contre la danse, qui donc, parmi elles, pourrait résister? Perlette y retourna, elle y vit Henry, elle dansa avec lui, elle accepta à dîner en compagnie de Rose et d'Alphonse. Cette vie nouvelle avait bien son enivrement et se trouvait en rapport, pour quelques jours du moins, avec sa nature souffrante et inquiète. De même que la solitude, le calme et la rêverie allaient à son caractère, de même aussi les sons de l'orchestre, le mouvement de la danse, l'oubli du festin, entretenaient complaisamment sa douleur. Elle recherchait de préférence tout ce qui pouvait la nourrir.
Henry possédait une belle fortune. L'appartement où il conduisit ses nouveaux amis n'était pas le sien. U Pavait loué et fait meubler récemment dans Tespoir d'y voir bientôt Perlette. Cet appartement était situé rue de la Paix, au centre même du brillant et joyeux Paris.
Un repas élégant les attendait dans une salle à manger décorée avec art. On se mit à table. Rien n'est doux comme un souper à quatre (deux rois et deux dames de cœur).
Pendant le jour, la maîtresse du magasin, irritée de son peu d'ardeur au travail, avait menacé Perlette de la renvoyer. Enrevenant à Montmartre, agitée de pensées cruelles et la mort dansl'âme, celle-ci était entrée chez un pharmacien afin d'acheter de l'arsenic sous prétexte de je ne sais quelle utilité de ménage. — La coupe était remplie, le fiel et l'amertume débordaient de son cœur. Elle ne pouvait plus vivre. — Le pharmacien, ne la connaissant pas, refusa le poison. A son retour, elle trouva Rose, et accepta avec empressement sa proposition d'aller au bal. Puisqu'elle ne pouvait mourir, il fallait au moins qu'elle oubliât la vie.
Au souper, elle chercha cet oubli, ledirai-je? dans le vin et dans une conversation fiévreuse. Sa tête ne tarda pas à se troubler : elle paraissait avoir le délire. — Dans un instant où Rose et Alphonse causaient au balcon : — Il faut que vous souffriez bien ! dit Henry à Perlette d'une voix compatissante et comme s'il devinait ce qui se passait en elle. — Ouil je souffre I répondit-elle, je souffre et je veux mourir!
Henry lui saisit la main et la baisa avec émotion. Perlette n'offrit pas de résistance.
À minuit, Hose et son amant se retirèrent. Perlette ne parut pas même s* apercevoir de leur départ.
Henry prit alors le bras de la jeune tille, Tappuya sur le sien, et lui fit parcourir Tappartement. La vue de ces riches étoffes, de ces plafonds dorés, éblouissait le regard de Perlette. La chambre à coucher surtout était meublée et disposée avec plus de soins encore que les autres. Non-seulement rien n'y manquait de ce qui compose le confortable et le bien-être , mais un luxe de bon goût régnait dans les plus légers détails. Perlette laissa échapper un cri de surprise et d'admiration et comme un soupir de désir. — Tout cela est à vous, dit Henry. Je vous le donne.
La jeune fille le regarda deux fois ; elle ne comprenait pas. — A vous, Perlette, reprit Henry, car je vous aime et n* aimerai jamais que vous.
Perlette ne s'indigna pas; elle avait entrevu la misère, et le lendemain, à son réveil, elle admira le luxe qui l'environnait; elle fut ravie. La belle amoureuse de l'idéal se laissa entraîner un moment aux joies de la terre, et Henry, agenouillé à ses pieds, lui jura qu'il l'aimerait toujours. Il fit transporter dans une pièce voisine les meubles qui se trouvaient à Montmartre : Perlette put, à son gré, se croire encore dans son ancienne demeure.
Elle resta un an rue de la Paix, entourée de domestiques nombreux et attentifs à exécuter ses moindres vo* lontés. Une calèche élégante, un coupé, un cheval souple et admirablement dressé, la conduisaient aux fêtes ou au bois. Elle pouvait, selon son bon plaisir, faire admirer ses brillantes toilettes dans sa loge de l'Opéra ou des Ita-
liens. C'était une fée dont les moindres désirs étaient réalisés à l'instant même et comme par magie. Femme du monde par le cœur et les instincts délicats, on Teût prise aisément pour quelque jeune fille de haute naissance. Rien en elle ne révélait plus la pauvre modiste de la rue du Bac. La métamorphose s'était accomplie en un instant et sans efforts. La fortune l'enivrait. Au milieu de ces appartementS) elle se trouvait à l'aise; mais le cœur restait toujours le même. Il était facile de changer l'entourage; mais l'âme, Dieu seul aurait pu la changer. Étendue le matin dans son boudoir de velours, vêtue d'un burnous de cachemire blanc, serré à la taille par une torsade de soie, elle rêvait tristement. Des rideaux empêchaient le grand jour de pénétrer, et répandaient sur son visage une teinte 4ouce et mélancolique. Ainsi encadrée par le luxe, cette gracieuse tête était ravissante à voir. Perlette se reprochait parfois sa conduite présente; elle pensait au passé, à George, à Montmartre, parce qu'elle ne pouvait ressaisir ses jours enfuis. Et, chose douloureuse I elle sentait que ses regrets étaient factices, que m les heures d'autrefois, ni sa chambrette de pauvre fille, ni George luimême, bélasi quand bien même il reviendrait, ne lui apporteraient le bonheur. — Souvent ses yeux se portaient involontairement vers un beau Christ d'ivoire placé au fond de son alcôve. Elle restait desheures entières à le contempler. L'idéal qu'elle cherchait, qui oserait dire qu'elle ne l'eût trouvé là? Comme Thérèse, n'était-ce pas la contemplation, les douces extases en présence de celui qui seul ne saurait être infidèley dont elle avait besoin ? Le clottre silencieux, l'étroite cellule toute peuplée de ravissements
célestes, de joies séraphiques, n* auraient-ils pas suffi à cette imagination ardente? Alors son existence aurait eu un but, ses souffrances un mobile; elle aurait aspiré vers Dieu. Qui sait si ^in jour, aux pieds du crucifix, elle ne se fût pas écriée, non comme la sainte d'Avila : Oti souffrir ou mourir! mais comme Madeleine de Pazzi : Plutôt souffrir que mourir! C'est pour ces natures que les couvents ont été bâtis. — Laissons-les donc debout, 6 mes amis, rudes travailleurs du siècle, que ni les fatigues ni les railleries ne sauraient arrêter I Ne les démolissons pas pierre à pierre; ce serait impie. Ils valent mieux que le suicide ou Thôpital des fous.— D'ailleurs, dans ces temps de malaise, de découragement, de vocations et d'ambitions légitimes brisées par le destin , dans ces temps de souffrances intellectuelles et morales, qui peut jurer de ne pas aller un jour frapper à la porte du monastère et lui demander un abri silencieux ? Quand une âme seulement devrait y trouver la paix , ne les démolissons pas. Donner la paix à un frère, ô mes amis, c'est lui donner le bonheur.
Henry restait habituellement près de Perlette ; il cherchait à dissiper sa tristesse ; mais ses prévenances étaient inutiles. Perlette le remerciait avec reconnaissance. — La nuit, elle parlait haut en rêvant. Les noms du bonheur, de la mort, de Geprge, s'échappaient de ses lèvres. Et lorsque Henry la réveillait, elle cachait sa tête et se prenait à pleurer. — Voudrais-tu donc encore mourir? lui disaitil. — Elle ne répondait pas.
Cette mélancolie de chaque heure finit par ennuyer Henry; cet état languissant le fatigua; il était las de la
voir triste, et son amour se changea insensiblement enpitié.
Quelques années auparavant, il avait beaucoup aimé, en province, une jeune fille que ses parents donnèrent en mariage à un homme qu^elle détestait. — Henry alors était venu à Paris, jurant bien haut qu'il en avait fini avec IV mour. Cette résolution dura six mois. — Combien de passions portent un aussi long deuil! — Au bout de ce temps, il vît Perlette, et peu à peu ce cœur, à jamais éteint, devint aussi brûlant qu'autrefois. Nous avons vu comment, après un an d^ durée, cette union commençait à chanceler, lorsqu'une lettre que Henry reçut de celle qu'il avait aimée vint achever de la briser. Madame de T.... lui écrivaitqu'elle était veuve : c'était lui dire qu'elle l'aimait toujours. Aussitôt il fit ses préparatifs, prétexta un voyage, et partit, en laissant à Perlette une somme d'argent considérable.
Je passai, vers cette époque, quelques jours à Paris, et je vins la voir. Elle me proposa de l'accompagner au bois, si toutefois je ne craignais pas de paraître près d'elle. Je montai dans sa voiture; elle me parla peu. Je l'examinai attentivement, et je compris que son mal avait fait de rapides progrès. Tout à coup je la vis pâlir et se troubler. Une calèche, où étaient assis un jeune homme et une jeune femme, passait près de nous. — Jusqu'au retour elle ne me dit plus un mot. — J'ai appris depuis la cause de son trouble. La jeune femme que nous avions rencontrée, c'était madame de T... Le jeune homme, c'était Henry.
L'appartement de la rue de la Paix était encore loué pour un mois. C'était à la fin de l'hiver. Perlette paya quelques dettes, mit en ordre ses affaires ; puis, le pre^
mier moment de dédain et de colère passé, l'avenir lui parut tel qu'il était réellement, plus sombre, plus menaçant que jamais. Elle resta plusieurs semaines chez elle, la tête languissamment penchée sur sa causeuse, les bras pendants, les yeux fixes, sans énergie, sans projets, sans volonté. Avec l'argent qui lui restait, elle pouvait reprendre une modeste chambre, se remettre au travail et vivre avec économie. Mais une pensée bizarre vint encore traverser son cerveau. Que m'importe l'avenir? se dit-elle. J'ai huit jours à moi; je veux les passer ici, au milieu du luxe. Je veux que l'on me voie partout, comme autrefois, aux Italiens, à l'Opéra, au bois.
Elle écrivit à un tout jeune homme, ami de Henry, et l'un de ses plus sincères adorateurs. Il lui fallait un chevalier ; elle pria Léon Duvemay d'être le sien pendant trois jours, lui promettant chaque soir son front à baiser pour récompense.
Pendant ces trois jours, ce fut un étourdissement factice de toutes les heures. Perlette se levait fort tard, et, après avoir employé une partie de la matinée aux soins de sa toilette, elle trouvait Léon au déjeuner. L'après-midi s'écoulait en visites. Elle voulait, avant de disparaître, se montrer partout où elle avait été vue belle, riche, radieuse. Pas un seul mot sur ses projets, pas un regard, pas un soupir qui pût les faire deviner. L'or s'échappait de ses jolis doigts avec une générosité et une grâce sans égale. Pourtant chaque pièce dépensée était un pas de plus vers sa ruine, un acheminement vers l'affreuse et irrémédiable misère. Elle trouvait là une amère jouissance, celle du joueur qui voit sa dernière espérance lui échap-
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per, celle de rhomme près de mourir, qui pare complaîsamment son tombeau. — Léon, toujours empressé, la contemplait avec ravissement. Vers une heure du matin il la quittait, après avoir pris sur son front le baiser promis. En sentant ce beau sein battre sur son cœur, il tressaillait et se croyait sur le point de devenir fou.
Le troisième jour surtout, Perletle eut besoin de s'étourdir davantage. C'était une de ces dernières journées d'hiver, presque une première de printemps, où tout Paris va mendier les rayons du soleil. La joie règne sur les visages, la marche est plus légère, les causeries plus animées. On vit Perlette au bois, dans une calèche découverte, traînée par deux magnifiques chevaux. Vêtue d'une robe bleue, qui faisait ressortir en même temps la blancheur de son teint et ses beaux cheveux noirs, elle se ter nait nonchalamment étendue au fond de la voiture. Ses yeu^, baignés d'une humide clarté, plongeaient vaguement autour d'elle sans se fixer nulle part. Son visage était pâle, sa lèvre fière. — Les promeneurs s'arrêtaient pour l'admirer; les jeunes gens enviaient le bonheur ^e Léon. Un sourire mélancolique répondait aux saints que plus d'un élégant lui adressait. — Sur son existence planait un voile mystérieux. On l'avait vue avec Henry ; mais, à Paris, Henry vivait presque seul. Léon lui-même l'avait rencontrée chez son ami et ne pouvait rien apprendre de sa vie passée. Quelle était donc cette jeune et belle enfant que l'on apercevait partout, excepté dans le monde? — On se promettait bien de venir chaque jour au bois; on espérait la retrouver, l'admirer, la connaître. Hélas! personne ne songeait qu'on ne la verrait plus.
Le soir, c'était la dernière représentation du Théâtre- Italien. Depuis le départ de Henry, on avait peu vu Perlette dans sa loge. A son entrée, tous les yeux se portèrent vers elle; ce n* était pas une femme, c'était un ange. Ses épaules étaient découvertes; ses cheveux en bandeaux, retombant au-dessous de ses oreilles, n'avaient pour tout ornement qu'une branche de bruyère sauvage. Sa tête était légèrement penchée, sa main agitait un féerique éventail. Nul, parmi les brillants artistes, ne manquait à la fête. — Perlette écoutait avec insouciance; mais parfois une rougeur subite, produite par l'émotion, colorait son visage et prouvait assez que chaque note allait jusqu'à son cœur, que nulle pensée de Rossini ou de Bellini ne lui échappait. Dans les entr' actes, plusieurs amis de Léon vinrent la saluer. Elle fut aimable pour tous ; jamais on ne l'avait vue ainsi. A chacun elle distribuait une parole ou un sourire. Ce soir-là elle rendit plus d'un cœur amoureux; plus d'un de ceux qui l'avaient admirée, mais sans oser lever vers elle un regard d'espoir, s'en retourna en se croyant aimé , ou près de l'être. Elle est délaissée , se disaient-ils : oh ! bienheureux qui touchera cette âme en apparence si rebelle à l'amour!
A la vue de ces regards, en entendant ces louanges enthousiastes, pour la première fois peut-être Perlette se sentit vraiment émue. Un regret passa à travers ce cœur amoureux de la mort. L'enivrement lui monta à la tête; la musique, la lumière, l'admiration, l'exaltèrent pour tous ces plaisirs, toutes ces joies d'un monde qu'elle n'avait pu saisir jusque-là. Elle fut coquette. Elle était folle. — Un soir, un soir seulement, Perlette, l'amante du ciel, re-
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gretta la terre et descendit des nuages où elle habitait, elle soupira vers les biens d'ici-bas. Un instant elle crut comprendre la vie. Elle fut éblouie par l'éclat de la fortune, les visions de l'amour, le souvenir de George. A son tour, l'idéal fut vaincu : elle devint femme.
Oui, Perlette regrettâtes biens qu'elle allait quitter. Au moment de les perdre pour jamais, elle en sentit enfin le prix. Le luxe dont elle était environnée avait à peine attiré ses regards, mais, à son insu, elle s'y était faite. La misère approchait ; elle lui parut hideuse dans cette salle étincelante. La mort, la lente agonie lui fit peur. Elle est si laide la mort pour des yeux tle vingt ans!
Le spectacle était terminé, et Perlette, toujours assise à sa place, semblait avoir tout oublié. Elle se réveilla enfin, et, se levaiïl lentement, elle jeta un dernier regard sur cette foule qu'elle ne devait plus revoir, et monta dans sa voiture, appuyée sur le bras de Léon, tout fier de traverser une haie d'admirateurs arrêtés pour contempler Perlette.
De retour rue de la Paix, elle lui tendit la main : — Merci, mon ami, lui dit-elle, des bons soins que vous m'avez prodigués. Que Dieu vous rende tout le bonheur que je ne puis vous donner. Adieu I
En disant ces mots, elle l'embrassa avec émotion. — Quand vous reverrai-je? demanda Léon avec prières. — Jamais, mon ami; adieu!
Restée seule, Perlette se déshabilla elle-même et lentement, afin de pouvoir s'arrêter à son gré à chacun des détails de la brillante toilette qu'elle ne devait plus revêtir, et de savourer les dernières jouissances de l'orgueil. Un
sourire désenchanté passait sur ses lèvres. — Dans la matinée, elle avait disposé des objets qui lui appartenaient; Rose r avait négligée dans ce qu'elle croyait les jours heureux de son amie. Perlette la fit appeler. La folle jeune fille, en la voyant triste comme par le passé, imposa silence au léger sentiment de jalousie qui s'était, à la dérobée, emparé de son esprit. Perlette lui offrit de riches cadeaux : — Je redeviens simple modiste, lui ditelle; trouve-moi une petite chambre près de la tienne. J'aurais aimé à retourner habiter Montmartre ; mais je n'en ai pas le moyen.
Perlette passa une dernière nuit rue de la Paix, au milieu du luxe, sous un alcôve d'où s'exhalaient les plus suaves parfums. Le lendemain, elle s'en fut habiter un pauvre logis rue Saint-Jacques, près de celui de Rose. Elle ne voulait pas retourner dans son pays, et, plutôt que de rien devoir à la 'générosité mercantile d'un amant, elle avait résolu de mourir. Son travail et deux cents francs qui lui restaient formaient toutes ses ressources.
Pourtant, Perlette, dis-moi, ne vaudrait-il pas mieux retourner au pays? Il en est temps encore. Va-t'en. — Làbas, par-dessus les grands arbres, vois-tu la fumée du toit paternel ?— Ils t'auront gardé un petit coin pour ton repos, le silence de la réalité. Tu trouveras là de bonnes âmes qui t'aimeront. — Il y a bien un moulin caché sous les frênes et les saules dont tu deviendras la meunière, une ferme dont tu épouseras le riche et honnête garçon. — Ton cœur battra en revoyant la vallée, le clocher, la montagne. Tu guériras : il y a tant de remèdes à la douleur sur la terre natale I — Regarde, voici la demeure de
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Tamoureux qui te faisait la cour. Là, sous ce chêne, près du ruisseau, tu venais trop souvent t* asseoir, nourrissant déjà à plaisir le mal qui te dévore. Ces enfants qui jouent au soleil, ce sont tes neveux, blondes tètes que tu chériras et dont les caresses te réjouiront. Cette tombe est celle de ton père, ton père qui te disait quand tu partis : Souris, ma fille, que je voie tes dents belles comme des perles. Souris toujours 1 — Tu lui promis de sourire, Perlette. As-tu tenu ta promesse? Tous ces souvenirs renferment un mélancolique bonheur. Tu es partie alerte, pimpante, ta jupe de coton dessinant coquettement ton corsage, le front haut, T idéal dans le cœur : tu allais à Paris. Tu reviendras triste, abattue, désenchantée, mais sobre dans tes goûts, instruite dans la science difficile de la vie.— D'ailleurs, je te le dis, ne reste pas à Paris. La mort est plus douce là-bas. C'est au pays qu'il faut mourir. —Mais, hélas I il est trop tard, réponds-tu. Lors même que des bras amis s'ouvriraient devant toi, il ne t'est plus possible d'aimer l'homme simple qui te donnerait naïvement son nom. — Achève donc ta destinée, noble fille; rêve jusqu'à la fin