‹ Contes et nouvellesChapitre 8 sur 33 · LA CHARITE · texte numérisé non relu

LA CHARITE

Avec l'aide de Rose , Perlette trouva encore un peu d'ouvrage; pendant un mois, elle fit des efforts inouïs pour travailler; mais elle ne le pouvait plus. Sa santé s'affaiblissait, ses nuits s'écoulaient sans sommeil. Elle comprit que tout était fini , qu'il lui était impossible de vivre; elle résolut de mourir. Chaque jour elle but du vinaigre qui lui brûlait les entrailles. — Après bien des reproches et des menaces , la maltresse de son magasin la renvoya. Elle revint dans sa chambre de la rue Saint- Jacques et se mit au lit. — Tant mieux ! dit-elle, quand la fièvre ne la quitta plus, la maladie m'ôtera la peine d'en finir moi-même.

Elle n'avait plus aucune ressource. Rose vint la voir, et, la trouvant bien mal , elle ne voulut pas la quitter et la soigna elle-même. Parmi les nombreux amis de Rose se trouvait un étudiant en médecine. Elle le pria de venir voir Perlette ; il la visita tous les jours. — On a souvent blâmé la vie légère et folle des étudiants. Peut-être at-on raison ; mais ces garçons-lî\ ont du cœur. — Comment

vas-tu aujourd'hui? dit Rose un matin à Perlelle. — J'ai la tête brûlante , répondit celle-ci , mes idées se confondent. Mais va , Rose , ajouta-t-elle pour la rassurer, ce n*est rien. — Crois-moi, Perlette, ne te laisse pas ainsi abattre. Ne te fais pas de peine toujours à cause de George, qui t'oublie. Les hommes sont des monstres, vois-tu! Alphonse lui-même, qui semblait encore le meilleur de tous, eh bien! ma chère, il s'est brouillé avec moi pour une misère. Mais, bah! les amants ne sont pas rares ! Fais comme nous ; ne rêve pas ainsi l'impossible. Ça ne mène à rien de bon. — Merci, Rose, merci de l'intérêt que tu me portes et des soins dont tu m'entoures. Quand je serai guérie, nous causerons de tout cela.

Dans un moment où elle était seule , Perlette prit une petite glace suspendue au pied de son lit et se regarda avec anxiété. — Bon, dit-elle en apercevant son visage pâle comme la mort, elle n'est pas loin. Je craignais, en voyant cette folle enfant ajouter foi à mes paroles , que je ne fusse sur le point de guérir.

Rose seule subvenait aux besoins de Perlette. Mais, quelque bon que fût l'étudiant alors en possession de son cœur, il n'avait qu'une bourse fort légère, et bientôt cette bourse fut complètement à sec. La misère, et la misère sans feu, sans ressource, la misère près du lit d'un malade , entra donc un soir dans la chambre de Perlette avec la dernière pièce de monnaie de son amie. Plus rien pour payer les dépenses de première nécessité. — 0 mon Dieu! qu'elle se fait attendre! s'écriait Perlette; mais il me reste de quoi hâter sa marche, si elle ne vient pas. Elle conservait cinq francs sous son-chevet.

Le soir du second jour du dénûmeut le plus complet , Perlette , le regard animé , le visage rougi par la fièvre , prit la main de Rose dans la sienne, et lui dit d'une voix qu'elle cherchait à rendre calme : — Rose , tu m'aimes, n'est-ce pas? Oui, tu m'aimes , je le sais, continua-t-elle après un instant de silence , et tu m'en assez donné de preuves pour que cette question te paraisse étrange. Eh bien! Rose, il faut qu'à tous les services que tu m'as rendus tu en ajoutes encore un. Ce sera le dernier. Mais réclamer de toi celui-là, mon amie , c'est te montrer que j'ai foi en ton amitié, en ton amitié dévouée et sans bornes. — Que veux-tu? dit Rose; parle, je suis prête à tout faire pour toi. Hélas! que puis-je maintenant? je n'ai plus rien. — Rose, la vie pour moi n'est pas possible. Je ne suis plus assez riche pour être malade. Tu vois qu'il me faut mourir. — Que dis-tu? s'écria Rose avec effroi. — Va , mon amie , tous les raisonnements du monde ne me rendront heureusement pas la santé. Pourquoi me refuserais-tu ton aide pour me débarrasser de cette eicistence que je ne puis supporter davantage?

Perlette parla longtemps , s' efforçant de faire entrer Rose dans son dessein , et la suppliant de lui acheter un poison qui mit fin à la misère qui était venue s'abattre sous son toit. — La véritable amitié, disait-elle, n'est-ce pas celle qui , comme la tienne , après avoir tout donné, voit enfin que la vie n'est plus supportable pour son amie? N'est-ee pas celle qui reste là jusqu'à la dernière heure , afin de rendre le terrible passage moins douloureux? Ne prononce pas toutes ces phrases vides de sens, inventées par une fausse affection. D'ailleurs, quand

même l'espoir me sourirait dans Tavenir, je mourrais de misère avant d'être guérie. Ton obstination ne servirait qu à rendre mon agonie plus longue et plus affreuse. Il fout que je m* en aille, tu le vois bien. Ne te sen^-tu pas la force de m'aider à partir?

Les paroles de Perlette devinrent plus incohérentes; sa tête se troubla. Assise sur son lit, les bras nus et le sein à moitié découvert, elle tomba bientôt épuisée, presque sans connaissance.

Le lendemain, on la transporta à Thospice de la Charité. — Perlette, la jeune fille pensive de Montmartre , la jeune femme brillante et belle au milieu du luxe de la rue de la Paix, est maintenant étendue sur un lit, dans une salle de malades, à l'hôpital.

11 n*est pas en mon pouvoir de rendre l'impression dont fut saisie Perlette les premiers jours qu'elle passa à la Charité. Elle ne se plaignit pas pourtant, et, lorsque Rose vint la voir, elle eut encore la force de sourire et de dire à la grisette qu'elle se trouvait bien. Tandis qu'on remuait sa couche, elle voulut se lever. Mais, en se voyant revêtue de l'uniforme gris, de la livrée du malade sans fortune , elle se souvint du temps où elle portait , près de George , sa simple robe de mousseline de laine, et des matinées paresseuses employées à faire longuement sa toilette, le corps enveloppé d'un blanc burnous de cachemire. Un rire amer passa sur son visage. — Les veilles et les préoccupations avaient abattu la pauvre Rose, peu habituée à la souffrance; elle fut malade à son tour, et, durant plusieurs jours, elle ne vint pas à la Charité.

Un soir, Perlette s'était endormie, plus fatiguée de ses tristes pensées que de sa douleur matérielle. Au milieu de la nuit, elle se réveilla. Quelques gémissements s'échappaient des lits des malades. La lumière d'une lampe presque éteinte , mais toujours jetant la même lueur blafarde et mourante, éclairait les murs. Perlette frissonna. Le cœur faillit lui manquer. Elle perdit un instant la raison, et, se dressant sur sa couche avec les symptômes de la folie : — J*ai peur! s'écria-t-elle; qu'on m'emporte d'icil Je veux vivre I...

A ce cri, parti du fond de l'âme de celte faible enfant que la mort presse de son étreinte glacée, nul ne répondit. Partout la nuit, le silence, la solitude. L'horloge seule sonna minuit, comme pour l'avertir qu'elle avait encore sept heures à attendre avant le retour du jour. . Une jeune femme, aux manières nobles et distinguées, à la toilette élégante , vint visiter une malade à laquelle elle portait intérêt, et dont le lit se trouvait près de celui de Perlette. Cette jeune femme était admirablement belle; elle tenait à la main un gros bouquet de violettes. L'aspect de ces fleurs contrastait singulièrement avec ce lieu tout plein d'odeurs fétides et nauséabondes; Perlette, la tête appuyée sur son bras nu et blanc comme l'albâtre, contemplait ce bouquet. Sa vue lui apportait une réminiscence du passé. Plusieurs fois la jeune femme la regarda à la dérobée. La distinction qui régnait sur cette pâle figure la frappa; au fond de ces yeux creusés par la maladie elle découvrit toute une vie mystérieuse de souffrance. Elle se sentie émue, et, s'approchant de Perlette : — Ce bouquet vous ferait-il plaisir, mademoiselle? Per-

mettez-moi de vous Toffrir. — Merci! madame, dit Perlette en prenant les violettes avec un sourire de bonheur.

La jeune femme causa quelques instants avec Perlette. Elle chercha vainement à deviner son secret. Le cœur de Tamante de George resta scellé par la pudeur. « La mort se fait bien attendre; je ne croyais pas qu*il y eût tant de bonheur à la voir approcher; » tels furent ses seuls aveux.

Elle disait souvent à Rose : — Ne pleure pas, bonne amie. Je ne souffre pas, je m* éteins. Autrefois, lorsque je désirais la mort, lorsque je Tapercevais comme le plus sûr remède à mes maux, je croyais aussi, sur la foi de paroles étrangères, qu'à sa vue je reculerais d'épouvante. C'était une erreur, et je t'assure qu'il n'en est rien. ,

Elle disait encore : — Rose, c'est singulier quel désir j*ai toujours eu de mourir! Tout enfant, je formais déjà ce voeu.

Chaque matin elle reçut un bouquet de violettes. C'était l'unique consolation qu'elle voulût accepter. L'âme noble qui l'avait visitée l'avait comprise. Seules, les femmes ont de ces instincts délicats qui leur font deviner les peines cachées. — Bénie soit la charité! et bénie soyez-vous, madame, vous qui avez consolé, avec des fleurs, notre douce amie! vous qui avez emporté son souvenir au milieu de ce monde oublieux où vous étiez si belle et sans nul doute tant aimée! Soyez toujours belle, noble, riche; soyez aimée, soyez heureuse! Que vos enfants vous cwnblent de leurs fraîches caresses! Que Dieu vous donne la science du foyer, la résignation dans l'adversité, la modération dans la joie; qu'il vous donne la paix! Bénie

soyez-vous , madame , vous qui avez consolé , avec des

fleurs, notre douce amie!

En respirant ce bouquet, Perlelte songea aux bals, aux spectacles , à ses promenades au bois, à cette soirée du Théâtre-Italien où tous les regards se portaient vers elle. Elle songea à George surtout, qui toujours avait affectionné le parfum de la violette. Pour lui, elle ne trouvait en son cœur que pardon. Pas une plainte, pas un reproche sur son silence. Avec lui , elle avait passé quelques bons moments, les plus heureux, les seuls heureux de sa vie. — Ça ne fait rien , pensait-elle , je suis bien aise de mourir!

Ces paroles revenaient sans cesse sur ses lèvres, comme le refrain monotone d'un chant mélancolique.— A diverses reprises, elle fut tentée d'écrire à George. H lui était dur de quitter la terre , sinon sans le revoir , du moins sans qu'il sût qu'elle avait cessé d'exister. Elle se disait : Peut-être pense-t-il à moi en ce moment! — Mais que servirait d'augmenter sa douleur, s'il souffre, de troubler son repos, s'il est heureux! — Non, il ne saura rien.

Néanmoins elle hésitait toujours, tantôt prête à lui tracer quelques lignes, tantôt chassant ce désir comme une pensée mauvaise, lorsqu'on lui remit une lettre : elle était de George. Après avoir été portée à bien des adresses, elle parvenait enfin à la Charité.

« Ma bonne Perlette, je ne t'ai point oubliée! — Oh! « lu ne sais pas ce que j'ai souffert! — Ne me crois pas (f ingrat! — Tu as eu tort de ne pas accepter l'argent

(( que je t'envoyais. — Perlette, Perletle, pardonne-moi « et aime-moi toujours. —

« George. »

Il n y avait que ces mots. — Mais une seconde lettre accompagnait celle de son amant. Elle était de madame Giraud, et beaucoup plus longue que la première. — Après avoir lu celle de George, Perlette se préparait déjà à répondre; elle allait déverser toutes ses peines dans Tâme de celui qu'elle avait le plus aimé sur terre. Elle allait lui dire : « Je meurs! viens, mon George, viens m' embrasser une dernière fois. » Mais, la lecture de la lettre de madame Giraud achevée, elle essuya les pleurs qui coulaient sur ses joues, et, baisant le nom de George : « Je n'écrirai pas, dit-elle, — Mon Dieu! mon Dieu! mon agonie est bien longue. Ne me ferez-vous pas enfin mourir! »

as PERLETTE.

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