V ORAISON
Bains 8c parfums , matelats blancs 8c mous, y in du coucher , toute l’artillerie De Cupidon , non pas le langoureux.
Mais celui-là qui n’a fait en fa vie
Que de bons tours , le patron des heureux ,
Des Jouiflans. Etant donc la Donzelîe
Prête à bien faire , avint que le Marquis
Ne put venir: elle en reçut l’avis
Par un fien Page, 8c de cela la Belle
Se confola ; tel étoit leur marché,
Renaud y gagne : il ne fut écouté Plus d’un moment , que pleine de bonté Cette fervante , 8c confite entendreffe.
Par aventure autant que fa Maîtrefie ,
Dit à la veuve : un pauvre fouffreteux Se plaint la-bas; le froid eft rigoureux;
Il peut mourir : vous plaît-il pas , Madame , Qu’en quelque coin l’on le mette à couvert? Oui , je le veux , répondit cette femme.
Ce galetas qui de rien ne nous fort
Lui viendra bien : defius quelque couchette
Vous lui mettrez un peu de paille nette ;
Et là-dedans il faudra l’enfermer:
De nos reliefs vous le ferez fouper Auparavant , puis l’enverrez coucher.
Sans cet arrêt , c’étoit fait de la vie Du bon Renauçt. On ouvre, il remercie;
Dit qu’on l’avoit retiré du tombeau;
Conte fon cas , reprend force 8c courage :
Il étoit grand , bien-fait , beau perfonnage ,
Ne fembloit même homme en amour nouveau , Quoiqu’il fut jeune. Au refie il avoit honte De fa mifere , & de fa nudité :
L’amour eft nud , mais il n’efb pas crotté.
Renaud dedans, la chambrière monte,
Et va conter le tout de point en point.
La Dame dit : Regardez fi j’ai point Quelqu’habit d’homme encor dans mon armoire; Car feu Moniteur en doit avoir laifTé.
Vous en avez , j’en ai bonne mémoire ,
Dit la fervante. Elle eut bientôt trouvé Le vrai balot. Pour plus d’honnêteté,
La Dame ayant apris la qualité De Renaud d’Afl ( car il s’étoit nommé )
Dit qu’on le mit au bain chauffé pour elle.
Cela fut fait ; il ne fe fit prier.
On le parfume avant que l’habiller.
Il monte en haut , & fait à la Donzelle Son compliment , comme homme bien appris.
On fert enfin le foupé du Marquis.
Renaud mangea tout ainfi qu’un autre homme ; Même un peu mieux , la cronique le dit :
On peut à moins gagner de l’appétit.
Quant à la veuve , elle ne fit en fournie Que regarder , témoignant fon defir :
Soit que déjà l’attente du plaifir L’eût difpofée ; ou foit par fympathie ;
Ou que la mine , ou bien le procédé
De Renaud d’Aft euffent fon cœur touché. De tous côtés fe trouvant affaillie ,
Elïe fe rend aux femonces d’ Amour.
Quand je ferai , difoit— elle , ce tour.
Qui l’ira dire ? il n’y va rien du nôtre.
Si le Marquis eft quelque peu trompé ,
Il le mérite , 6c doit l’avoir gagné ,
On gagnera ; car c’efl qn bon Apôtre.
Homme pour homme , 6c péché pour péché. Autant me vaut celui-ci que cet autre.
Renaud n’étoit fi neuf qu’il ne vit bien Que l’Oraifon de Monfieur S. Julien Feroit effet , 6c qu’il auroit bon gîte.
Lui hors de table , on deffert au plus vite. Les voila feuls , 6c pour le faire court.
En beau début. La Dame s’étoit mife En un habit a donner de l’amour.
La négligence à mon gré fi requife ,
Pour cette fois fut fa Dame d’atour.
Point de clinquant, jupe fimple 6c modefte, Ajuftement moins fuperbe que lefte ;
Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court ;
Sous ce mouchoir ne fçais quoi fait au tour : Par-là Renaud s’imagina le refte.
Mot n’en dirai : mais je n’obmettrai point Qu’elle étoit jeune, agréable 6c touchante. Blanche fur-tout , 6c de taille avenante;
Trop ni trop peu de chair & d’embonpoint.
Ajoûta-t-il , 6c marquer les beautés Dont j’ai la vue avec le cœur frappée ,
( Car près de vous l’un 6c l’autre s’enfuit)
II faut un fiecle , & je n’ai qu’une nuit ,
Qui pourroit être encor mieux occupée.
Elle fourit ; il n’en fallut pas plus.
Renaud laifia les difcours fuperflus.
Le tems eft cher en amour comme en guerre. Homme mortel ne s’eR vu fur la terre De plus heureux ; car nul point n’y manquoit. On réfifta tout autant qu'il falloit,
Ni plus ni moins, ainfi que chaque Belle Sçait pratiquer , pucelle ou non pucelle.
Au demeurant je n’ai pas entrepris De raconter tout ce qu’il obtint d’elle; Menu détail , baifers donnés 6c pris ,
La. petite oie; enfin ce qu’on appelle En bon francois les préludes d’amour ;
Car l’un 6c l’autre y fçavoit plus d’un tour. Au fouvenir de l’état miférable Ou s’étoit vu le pauvre voyageur ,
O11 lui faifoit toujours quelque faveur : Voila , difoit la veuve charitable ,
Pour le chemin , voici pour les brigans , Puis pour la peur , puis pour le mauvais tems ; Tant que le tout piece a piece s'efface.
Qui ne voudroit fe racquitter ainfi ?
Conclufion , que Renaud fur la place Obtint le don d’amoureufe merci.
Les doux propos recommencent enfuite , Puis les baifers , & puis la noix confite.
On fe coucha. La Dame ne voulant Qu’il s’allàt mettre au lit de fa fervante ,
Le mit au Tien : ce fut fait prudemment , En femme fage , en perfonne galante.
Je n’ai pas fçu ce qu’étant dans le lit Ils avoient fait; mais comme avec l’habit On met a part certain refie de honte , Apparemment le meilleur de ce conte Entre deux draps pour Renaud fe pafTa.
Là plus à plein il fe récompenfa Du mal fouffert , de la peine arrivée :
De quoi s’étant la veuve bien trouvée ,
Il fut prié de la venir revoir ,
Mais en fecret ; car il falloir pourvoir Au Gouverneur. La Belle non contente De ces faveurs , étala fon argent.
Renaud n’en prit qu’une fonime ballante Pour regagner , fon logis promptement.
Il s’en va droit à cette hôtellerie ,
Où fon valet étoit encore au lit.
Renaud le roffe , &c puis change d’habit. Ayant trouvé fa vaîife garnie Pour le combler, fon bon deflin voulut Qu’on attrapât les quidans ce jour même. Incontinent chez le Juge il courut ;
Il faut ufer de diligence extrême En pareil cas : car le Greffe tient bon ,
U ORAISON, &c.
Quand une fois il eft faifi des chofes:
C’eft proprement la caverne au Lion ;
Rien n’en revient : là les mains ne font clofes Pour recevoir; mais pour rendre , trop bien : Fin celui-là qui n’y laifie du fien.
Le procès fait , une belle potence A trois côtés fut mife en plein marché :
L’un des quidans harangua l’ailiftance Au nom de tous , & le trio branché Mourut contrit & fort bien confeffé.
Après cela doutez de la puiflance Des Oraifons. Ces gens gais & joyeux Sont fur le point de partir leur chevance , Lorfqu’on les vient prier d’une autre danfe. En contr’échange , un pauvre malheureux S’en va périr , félon toute apparence ;
Quand fous la main lui tombe une beauté Dont un Prélat fe feroit contenté.
Il recouvra fon argent, fon bagage ,
Et fon cheval , & tout fon équipage ;
Et grâce à Dieu, & Monfieur Saint Julien, Eut une nuit qui ne lui coûta rien.