‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 15 sur 93 · V ORAISON · texte numérisé non relu

V ORAISON

Bains 8c parfums , matelats blancs 8c mous, y in du coucher , toute l’artillerie De Cupidon , non pas le langoureux.

Mais celui-là qui n’a fait en fa vie

Que de bons tours , le patron des heureux ,

Des Jouiflans. Etant donc la Donzelîe

Prête à bien faire , avint que le Marquis

Ne put venir: elle en reçut l’avis

Par un fien Page, 8c de cela la Belle

Se confola ; tel étoit leur marché,

Renaud y gagne : il ne fut écouté Plus d’un moment , que pleine de bonté Cette fervante , 8c confite entendreffe.

Par aventure autant que fa Maîtrefie ,

Dit à la veuve : un pauvre fouffreteux Se plaint la-bas; le froid eft rigoureux;

Il peut mourir : vous plaît-il pas , Madame , Qu’en quelque coin l’on le mette à couvert? Oui , je le veux , répondit cette femme.

Ce galetas qui de rien ne nous fort

Lui viendra bien : defius quelque couchette

Vous lui mettrez un peu de paille nette ;

Et là-dedans il faudra l’enfermer:

De nos reliefs vous le ferez fouper Auparavant , puis l’enverrez coucher.

Sans cet arrêt , c’étoit fait de la vie Du bon Renauçt. On ouvre, il remercie;

Dit qu’on l’avoit retiré du tombeau;

Conte fon cas , reprend force 8c courage :

Il étoit grand , bien-fait , beau perfonnage ,

Ne fembloit même homme en amour nouveau , Quoiqu’il fut jeune. Au refie il avoit honte De fa mifere , & de fa nudité :

L’amour eft nud , mais il n’efb pas crotté.

Renaud dedans, la chambrière monte,

Et va conter le tout de point en point.

La Dame dit : Regardez fi j’ai point Quelqu’habit d’homme encor dans mon armoire; Car feu Moniteur en doit avoir laifTé.

Vous en avez , j’en ai bonne mémoire ,

Dit la fervante. Elle eut bientôt trouvé Le vrai balot. Pour plus d’honnêteté,

La Dame ayant apris la qualité De Renaud d’Afl ( car il s’étoit nommé )

Dit qu’on le mit au bain chauffé pour elle.

Cela fut fait ; il ne fe fit prier.

On le parfume avant que l’habiller.

Il monte en haut , & fait à la Donzelle Son compliment , comme homme bien appris.

On fert enfin le foupé du Marquis.

Renaud mangea tout ainfi qu’un autre homme ; Même un peu mieux , la cronique le dit :

On peut à moins gagner de l’appétit.

Quant à la veuve , elle ne fit en fournie Que regarder , témoignant fon defir :

Soit que déjà l’attente du plaifir L’eût difpofée ; ou foit par fympathie ;

Ou que la mine , ou bien le procédé

De Renaud d’Aft euffent fon cœur touché. De tous côtés fe trouvant affaillie ,

Elïe fe rend aux femonces d’ Amour.

Quand je ferai , difoit— elle , ce tour.

Qui l’ira dire ? il n’y va rien du nôtre.

Si le Marquis eft quelque peu trompé ,

Il le mérite , 6c doit l’avoir gagné ,

On gagnera ; car c’efl qn bon Apôtre.

Homme pour homme , 6c péché pour péché. Autant me vaut celui-ci que cet autre.

Renaud n’étoit fi neuf qu’il ne vit bien Que l’Oraifon de Monfieur S. Julien Feroit effet , 6c qu’il auroit bon gîte.

Lui hors de table , on deffert au plus vite. Les voila feuls , 6c pour le faire court.

En beau début. La Dame s’étoit mife En un habit a donner de l’amour.

La négligence à mon gré fi requife ,

Pour cette fois fut fa Dame d’atour.

Point de clinquant, jupe fimple 6c modefte, Ajuftement moins fuperbe que lefte ;

Un mouchoir noir de deux grands doigts trop court ;

Sous ce mouchoir ne fçais quoi fait au tour : Par-là Renaud s’imagina le refte.

Mot n’en dirai : mais je n’obmettrai point Qu’elle étoit jeune, agréable 6c touchante. Blanche fur-tout , 6c de taille avenante;

Trop ni trop peu de chair & d’embonpoint.

Ajoûta-t-il , 6c marquer les beautés Dont j’ai la vue avec le cœur frappée ,

( Car près de vous l’un 6c l’autre s’enfuit)

II faut un fiecle , & je n’ai qu’une nuit ,

Qui pourroit être encor mieux occupée.

Elle fourit ; il n’en fallut pas plus.

Renaud laifia les difcours fuperflus.

Le tems eft cher en amour comme en guerre. Homme mortel ne s’eR vu fur la terre De plus heureux ; car nul point n’y manquoit. On réfifta tout autant qu'il falloit,

Ni plus ni moins, ainfi que chaque Belle Sçait pratiquer , pucelle ou non pucelle.

Au demeurant je n’ai pas entrepris De raconter tout ce qu’il obtint d’elle; Menu détail , baifers donnés 6c pris ,

La. petite oie; enfin ce qu’on appelle En bon francois les préludes d’amour ;

Car l’un 6c l’autre y fçavoit plus d’un tour. Au fouvenir de l’état miférable Ou s’étoit vu le pauvre voyageur ,

O11 lui faifoit toujours quelque faveur : Voila , difoit la veuve charitable ,

Pour le chemin , voici pour les brigans , Puis pour la peur , puis pour le mauvais tems ; Tant que le tout piece a piece s'efface.

Qui ne voudroit fe racquitter ainfi ?

Conclufion , que Renaud fur la place Obtint le don d’amoureufe merci.

Les doux propos recommencent enfuite , Puis les baifers , & puis la noix confite.

On fe coucha. La Dame ne voulant Qu’il s’allàt mettre au lit de fa fervante ,

Le mit au Tien : ce fut fait prudemment , En femme fage , en perfonne galante.

Je n’ai pas fçu ce qu’étant dans le lit Ils avoient fait; mais comme avec l’habit On met a part certain refie de honte , Apparemment le meilleur de ce conte Entre deux draps pour Renaud fe pafTa.

Là plus à plein il fe récompenfa Du mal fouffert , de la peine arrivée :

De quoi s’étant la veuve bien trouvée ,

Il fut prié de la venir revoir ,

Mais en fecret ; car il falloir pourvoir Au Gouverneur. La Belle non contente De ces faveurs , étala fon argent.

Renaud n’en prit qu’une fonime ballante Pour regagner , fon logis promptement.

Il s’en va droit à cette hôtellerie ,

Où fon valet étoit encore au lit.

Renaud le roffe , &c puis change d’habit. Ayant trouvé fa vaîife garnie Pour le combler, fon bon deflin voulut Qu’on attrapât les quidans ce jour même. Incontinent chez le Juge il courut ;

Il faut ufer de diligence extrême En pareil cas : car le Greffe tient bon ,

U ORAISON, &c.

Quand une fois il eft faifi des chofes:

C’eft proprement la caverne au Lion ;

Rien n’en revient : là les mains ne font clofes Pour recevoir; mais pour rendre , trop bien : Fin celui-là qui n’y laifie du fien.

Le procès fait , une belle potence A trois côtés fut mife en plein marché :

L’un des quidans harangua l’ailiftance Au nom de tous , & le trio branché Mourut contrit & fort bien confeffé.

Après cela doutez de la puiflance Des Oraifons. Ces gens gais & joyeux Sont fur le point de partir leur chevance , Lorfqu’on les vient prier d’une autre danfe. En contr’échange , un pauvre malheureux S’en va périr , félon toute apparence ;

Quand fous la main lui tombe une beauté Dont un Prélat fe feroit contenté.

Il recouvra fon argent, fon bagage ,

Et fon cheval , & tout fon équipage ;

Et grâce à Dieu, & Monfieur Saint Julien, Eut une nuit qui ne lui coûta rien.

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