Tome II. E
Nous porterons au baptême l’enfant.
Dites-vous vrai ? repartit Meffer Nice:
Vous me reftdez un merveilleux office.
Vrai ? je fai vu? faut-il répéter tant ?
Vous moquez-vous d’en douter feulement?
Par votre foi, le Mogol eft-il homme Que l’on ofàt de la forte affronter ?
Ce curieux en toucha telle fomme ,
Qu’il n’eut fujet de s’en mécontenter.
Nice reprit : Voila chofe admirable ,
Et qui doit être à Lucrèce agréable !
Quand lui verrai-je un poupon fur le fein? Notre féal , vous ferez le parrein ;
C’eft la raifon; dès hui je vous en prie. Tout doux , reprit alors notre galant;
Ne foyez pas fi prompt , je vous fupplie : Vous allez vite : il faut auparavant Vous dire tout. Un mal eit dans l’affaire: Mais ici bas put-on jamais tant faire Que de trouver un bien pur & fans mal ?
Ce jus doué de vertu tant infigne Porte d’ailleurs qualité très-maligne.
P refque toujours il fe trouve fatal A celui-là qui le premier careffe La patiente ; & fouvent on en meurt.
Nice reprit auffi-tôt : fervireur ;
Plus de votre herbe: & Jaiffons-là Lucrèce Telle qu’elle elt : bien grand merci du foin. Que fervira , moi mort , fi je fuis pere ?
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Pourvoyez-vous de quel qu’autre compere:
C’eft trop de peine ; il n’en eft pas befoin. L’Amant lui dit : Quel efprit eft le vôtre ! Toujours il va d’un excès dans un autre»
Le grand defir de vous voir un enfant V ous tranfportoit n’a guere d’allégrefle ;
Et vous voilà , tant vous avez de prefle , Découragé , fans attendre un moment»
Oyez le refte ; & fçachez que nature A mis remede à tout, fors à la mort.
Qu’eil-il de faire , afin que l’aventure Nous réuftifTe , ôc qu’elle aille à bon port?
Il nous faudra choifir quelque jeune homme D’entre le peuple ; un pauvre malheureux Qui vous précédé au combac amoureux Tente la voie , attire & prenne en fommè Tout le venin : puis le danger ôté ,
Il conviendra que de votre côté V ous agifliez fans tarder davantage j Car foyez fur d’être alors garanti.
Il nous faut faire in anima vili Ce premier pas, tk prendre un perfonnage Lourd <5 c de peu ; mais qui ne foit pourtant Mal-fait de corps , ni par trop dégoûtant ,
Ni d’un toucher fi rude & fi fauvage Qu’à votre femme un fupplice ne foit :
Nous fçavons bien que Madame Lucrèce s Accoutumée à la délicateffe De Nicia, trop de peine en auroit.
J la mandragore.
Même il Te peut qu’en venant à la chofe* Jamais fon cœur n’y voudroit confentir.
Or ai-je dit un jeune homme & pour caufe :
Car plus fera d’àge pour bien agir,
Moins laifîera de venin fans nul doute :
Je vous promets qu’il n’en laifîera goûte,
Nice d’abord eut peine à digérer L’expédient , allégua le danger.
Et l’infamie: il en feroit en peine:
Le Magiftrat pourroit le rechercher,
Sur le foupçon d’une mort fi foudaine.
Empoifonner un de fes Citadins !
Lucrèce étoit échappée aux blondins ,
On l’alloit mettre entre les bras d’unruftre!
Je fuis d’avis qu’on prenne un homme illultre , Dit Callimaque , ou quelqu’un qui bientôt En mille endroits cornera le myltere ?
Sottife & peur contiendront ce pitaut.
Au pis aller l’argent le fera taire.
Votre moitié n’ayant lieu de s’y plaire.
Et le coquin même n’y fongeant pas ,
Vous ne tombez proprement dans le cas De cocuage. Il n’eft pas dit encore Qu’un tel paillard ne réfille au poifon.
Et ce nous elt une double raifon De le choifir tel que la Mandragore Confume en vain fur lui tout fon venin.
Car quand je dis qu’on meurt , je n’entends dire Afïurément. il vous faudra demain
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Faire choifir fur la brune le fire :
Et dès ce foir donner la potion.
J’en ai chez moi de la confection.
Gardez-vous bien au refte , Meiïer Nice , D’aller paroltre en aucune façon.
Ligurio choiftra le garçon ;
C’eft-là fon fait : laiffez-lui cet office.
Vous vous pouvez fier à ce valet Comme à vous-même ; il eft fage 8c difcret. J’oublie encor que , pour plus d’afiurance 3 On bandera les yeux à ce paillard :
Il ne fçaura qui, quoi, n’en quelle part. N’en quel logis, ni fi dedans Florence,
Ou bien dehors on vous l’aura mené.
Par Nicia le tout fut approuvé.
Refloit fans plus d’y difpofer fa femme.
De prime face, elle crut qu’on rioit;
Puis fe fâcha ; puis jura fur fon ame,
Que mille fois plutôt on la tueroit.
Que diroit-on , fi le bruit en couroit ? Outre l’offenfe 8c péché trop énorme ; Calfuce 8c Dieu fçavoient que de tout tems Elle avoit craint ces devoirs complaifans Qu’elle enduroit feulement pour la forme. Puis il viendroit quelque mâtin difforme L’incommoder , la mettre fur les dents : Suis-je de taille à fouffrir toutes gens ? Quoi ! recevoir un pitaut dans ma couche , Puis-je y fonger qu’avecque du dédain?
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Et par Saint Jean, ni pitaut, ni blondin.
Ni Roi , ni Roc , ne feront qu’autre touche Que Nicia jamais onç à ma peau.
Lucrèce étant de la forte arrêtée ,
On eut recours à Frere Timothée.
Il la prêcha ; mais fi bien & fi beau ,
Qu’elle donna les mains par pénitence.
On J’alTura de plus qu’on choifiroit Quelque garçon d’honnête corpulence*
Non trop ruftaut, & qui ne lui feroit Mal ni dégoût. La potion fut prife.
Le lendemain , notre Amant fe déguife ,
Et s’enfarine en vrai garçon Meunier ;
Un faux menton, barbe d’étrange guife;
Mieux ne pouvoit fe métamorphofer.
Ligurio , qui de la faciende Et du complot avoit toujours été ,
Trouver l’amant tout tel qu’il le demande.
Et ne doutant qu’on n’y fût attrapé ,
Sur le minuit le mene à MefTer Nice,
Les yeux bandés , le poil teint , Sc fi bien.
Que notre Epoux ne reconnut en rien Le compagnon. Dans le lit il fe glifTe En grand filence : en grand lilence aufli La patience attend fa deftinée ,
Bien blanchement, Sc ce foir atournée;
Voire ce foir ; atournée ! & pour qui ?
Pour qui? j’entends : n’eft-ce pas que la Dame Pour un Meunier prenoit trop de fouci ?
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I// MAN D RAGO RE.
Vous vous trompez ; le fexe en ufe ainfî. Meuniers ou Rois , il veut plaire a toute ame. C’efl: double honneur , ce femble , en une femme , Quand fon mérite échauffe un efprit lourd ,
Et fait aimer les cœurs nés fans amour.
Le travefti changea de perfonnage,
Si-tôt qu’il eut Dame de tel corfage A fes côtés , & qu’il fut dans le lit.
Plus de Meunier. : la galante fentit Auprès de foi la peau d’un honnête-homme.
Et ne croyez qu’on employât au fornme De tels momens. Elle difoit tout bas:
Qu’e/t-ceci donc ? ce compagnon n’efl: pas Tel que j’ai cru: le drôle a la peau fine.
C’eit grand dommage: il ne mérite , hélas!
Un tel deftin : j’ai regret qu’au trépas Chaque moment de plaifir l’achemine.
Tandis l’Epoux enrollé tout de bon ,
De fa moitié plaignoit bien fort la peine.
Ce fut avec une fierté de Reine Qu’elle donna la première façon De cocuage ; & pour le décoron .
Point ne voulut y joindre fes careffes :
A ce garçon la perle des Lucreces Prendroit du goût? quand le premier venin Fut emporté , notre Amant prit la main De fa Maîtreffe , & de baifers de flamme La parcourant : Pardon, dit-il , Madame;
Ne vous fâchez du tour qu’on vous a fait:
C’eft Callimaque ; approuvez fon martyre* Vous ne fçauriez ce coup vous en dédire : Votre rigueur n’efl plus d’aucun effet.
S’il eft fatal toutefois que j’expire ;
J’en fuis content : vous avez dans vos mains Un moyen fur de me priver de vie;
Et le plaifir bien mieux qu’aucuns venins Xvl’achevera : tout le relie efl folie.
Lucrèce avoit jufques-là réfillé;
Non par défaut de bonne volonté ,
Ni que l’amant ne plût fort à la belle,
Mais la pudeur 6c la fimplicité L’avoient rendue ingrate en dépit d’elle.
Sans dire mot , fans ofer refpirer ,
Pleine de honte 6c d’amour tout enfemble , Elle fe met aufli-tôt à pleurer.
A fon Amant peut-elle fe montrer.
Après cela? qu’en pourra-t-il penfer.
Dit-elle en foi , 6c qu’ell-ce qu’il lui femble? J’ai bien manqué de courage 6c d’efprit. Incontinent un excès de dépit Saifit fon cœur , 6c fait que la pauvrette Tourne la tête, 6c vers le coin du lit Se va cacher pour derniere retraite.
Elle y voulut tenir bon ; mais en vain.
Ne lui reliant que ce peu de terrein ,
La place fut incontinent rendue.
Le vainqueur l’eut à fa difcrétion ;
Il en ufa félon fa paffion ,
Et plus ne fut de larme répandue.
Honte celfa ; fcrupule autant en fit.
Heureux font ceux qu’on trompe à leur profit. L’aurore vint trop tôt pour Callimaque;
Trop tôt encor pour l’objet de fes vœux.
Il faut , dit-il , beaucoup plus d’une attaque Contre un venin tenu fi dangereux.
Les jours fuivans notre couple amoureux Y fçut pourvoir ; l’Epoux ne tarda gueres Qu’il 11’eût atteint tous fes autres Confrères. Pour ce coup-là fallut fe féparer :
L’amant courut chez foi fe recoucher.
A peine au lit il s’étoit mis encore ,
Que notre Epoux joyeux &c triomphant Le va trouver , <$ c lui conte comment S’étoit pafle le jus de Mandragore.
D’abord , dit-il , j’allai tout doucement Auprès du lit écouter fi le fire S’approcheroit , & s’il en voudroit dire.
Puis je priai notre Epoufe tout bas.
Qu’elle lui fit quelque peu de carefie ,
Et 11e craignît de gâter fes appas.
C’étoit au plus une nuit d’embarras.
Et ne penfez , ce lui dis-je, Lucrèce,
Ni l’un ni l’autre en ceci me tromper ;
Je fçaurai tout: Nice fe peut vanter D’être homme à qui l’on en donne à garder. Vous fçavez bien qu’il y va de ma vie:
N’allez donc point faire la rençhérie :
Montrez par-là que vous fçavez aimer Votre Mari , plus qu’on ne croit encore :
C’efl un beau champ. Que fi cette pécore Fait le honteux; envoyez fans tarder M’en avertir ; car je me vais coucher.
Et n’y manquez ; nous y mettrons bon ordre. Befoin n’en eût , tout fut bien jufqu’au bout. Sçavez-vous bien que ce rurtre y prit goût?
Le drôle avoit tantôt peine à démordre :
J’en ai pitié : je Je plains après tour.
N’y fongecns plus; qu’il meure & qu’on l’enterre.
Et quant à vous , venez nous voir fouvent.
Nargue de ceux qui me faifoient la guerre: