‹ Contes et nouvelles en vers (volume 2)Chapitre 46 sur 93 · LE DIABLE EN ENFER · texte numérisé non relu

LE DIABLE EN ENFER

Fille un peu neuve , à ce que dit Phiftoire. Lifantun jour comme quoi certains Saints, Pour mieux vaquer à leurs pieux deffeins.

Se féqueftroient ; vivoient comme des Anges, Qui cà , qui là , portant toujours leurs pas En lieux cachés ; chofes qui bien qu’étranges Pour Alibech avoient quelques appas.

Mon Dieu , dit-elle , il me prend une envie D’aller mener une femblable vie.

Alibech donc s’en va fans dire adieu :

Mere , ni fœur , nourrice, ni compagne N’efl avertie. Alibech en campagne Marche toujours , n’arrête en pas un lieu.

Tant court enfin qu’elle entre en un bois fombre : Et dans ce bois elle trouve un vieillard ;

Homme poflible autrefois plus gaillard ,

Mais n’étant lors qu’un fquelette & qu’une ombre Pere , dit-elle , un mouvement m’a pris :

C’efl d’être fainte Sc mériter pour prix ,

Qu’on me révéré & qu’on chomme ma fête.

O quel plaifir j’aurois ,fi tous les ans ,

La palme en main , les rayons fur la tête.

Je recevois des fleurs & c des prefens !

Votre métier eft-il fi difficile?

Je fçais déjà jeûner plus d’à demi.

Abandonnez ce penfer inutile ,

Dit le vieillard ; je vous parle en ami;

La fainteté n’efl: chofe fi commune ,

Que le jeûner fufüfe pour l’avoir.

:Sfô|Ofc

Dieu gard de mal fille &: femme qui jeûne , Sans pour cela guere mieux en valoir.

U faut encor pratiquer d’autres chofes , D’autres vertus qui me font lettres clofes. Et qu’un Hermite habitant de ces bois Vous apprendra mieux que moi mille fois. Allez le voir ; ne tardez davantage :

Je ne retiens tels oifeaux dans ma cage. Difant ces mots ce vieillard la quitta , Ferma fa porte, & fe barricada.

Très-fage fut d’agir ainfi fans doute.

Ne fe fiant à vieillefle , ni goûte ,

Jeûne, ni haire , enfin à rien qui foit.

Non loin de-Ià notre Sainte apperçoit Celui de qui le bon vieillard parloit ; Homme ayant l’ame en Dieu toute occupée. Et fe faifant tout blanc de fon épée.

C’étoit Ruflic , jeune Saint très-fervent : Cesjeunes-Ià s’y trompent bien fouvent.

En peu de mots l’appétit d’être fainte ,

Lui fut d’abord par la Belle expliqué; Appétit tel qu’Aïibech avoit crainte ,

Que quelque jour fon fruit n’en fût marqué. Ruflic fourit d’une telle innocence.

Je n’ai , dit-il , que peu de connoiffance En ce métier; mais ce peu-là que j’ai Bien volontiers vous fera partagé.

Nous vous rendrons la chofe familière.

Maître Ruflic eût dû donner congé

Tout

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