‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 3 sur 84 · DE FRERE PHILIPPE · texte numérisé non relu

DE FRERE PHILIPPE

Ce font chofes indifférentes ; Je n’y vois rien de périlleux.

Les meres , les maris me prendront aux cheveux Pour dix ou douze contes bleus !

Voyez un peu la belle affaire !

Ce que je n’ai pas fait, mon livre iroit le faire | Beau fexe, vous pouvez le lire en füreté ; Mais je vondrois m'être acquité De cette grace par avance, Que puis-je faire en récompenfe ?

Un conte où l’on va voir vos appas triompher : Nulle précaution ne les put étouffer.

Vous auriez furpaflé le printems & l’aurore Dans l'efprit d’un garçon ; fi dès fes jeunes ans, Outre l'éclat des cieux , & les beautés des champs , Il eût vu les vôtres encore.

Auf dès qu'il les vit, il en fentit les coups; Vous furpaflâtes tout ; il n’eut d’yeux que pour vous j Îl laiffa les palais : enfin votre perfonne Lui parut avoir plus dattraits, Que n'en auroïent à beaucoup près, Tous les joyaux de la couronne.

On l’avoit dès l'enfance élevé dans un bois.

Là fon unique compagnie Confiftoit aux oïfeaux : leur aimable harmonie A ïj

4 Las ONE

Le défennuyoit quelquefois.

Tout fon plaïifir étoit cet innocent ramage : Encor ne pouvoit-il entendre leur langage.

En une écoie fi fauvage Son pere l’amena dès fes plus tendres ans.

Il venoit de perdre fa mere ; Et le pauvre garçon ne connut la lumiere, Qu'afin qu’il ignorât les gens.

Il ne s’en figura , pendant un fort long-temps, Point d’autres que les habitans De cette forêt ; c’eft-à-dire, Que des loups , des oifeaux , enfin ce qui refpire Pour refpirer fans plus & ne fonger à rien, Ce qui porta fon pere à fuir tout entretien, Ce furent deux raïfons, ou mauvaiïfes, ou bonnes ; L’une la haine des perfonnes, L'autre la crainte ; & depuis qu’à fes yeux Sa femme difparut s’envolant dans les cieux, Le monde lui fut odieux :

Las d'y gémir & de s’y plaindre, Et par tout des plaintes ouir, Sa moitié le lui fit par fon trépas hair, Et le refte des femmes craindre.

Ü voulut être hermite, & deftina fon fils

A ce même genre de vie.

DE FRERE PUINIPEE.

Ses biens aux pauvres départis, Il s’en va feul, fans compagnie,

Que celle de ce fils qu'il portoit dans fes bras :

Au fond d’une forêt il arrête fes pas.

( Cet homme s’appelloit Philippe , dit l’hiftoire )

Là par un faint motif, & non par humeur noire,

Notre hermite nouveau cache avec très -grand foin

Cent chofes à l’enfant ; ne lui dit près ni loin Qu'il fût au monde aucune femme , Aucuns defirs , aucun amour ;

Au progrès de fes ans réglant en ce féjour La nourriture de fon ame ;

À cinq il lui nomma des fleurs, des animaux; L’entretint de petits oifeaux ;

Et parmi ce difcours aux enfans agréable, Méla des menaces du diable ;

Lui dit qu'il étoit fait d’une étrange façon:

La crainte eft aux enfans la premiere leçon.

Les dix ans expirés, matiere plus profonde

Se mit fur le tapis : un peu de l’autre monde

Au jeune enfant fut révélé ;

Et de la femme point parlé,

Vers quinze ans lui fut enfeigné,

Tout autant que l’on put, l’Auteur de la nature; Et rien touchant la créature.

A iï

6 Les Os

Ce propos n’eft alors déja plus de faifon Pouf ceux qu’au monde on veüt fouftraire ; Telle idéé en ce cas eft fort peu néceffaire. Quand ce fils eut vingt ans , fon pete trouva bon De le mener à la ville prochaine.

Le vieillard tout caflé ne pouvoit plus qu’à peine Aller querir fon vivre ; & lui mort, après tout Que feroit ce cher fils ? comment venir à bout De fubfifter fans connoître perfonne ?

Les loups n’étoient pas gens qui doninaffent l’'aumône. Il fçavoit bien que le garçon N’auroit de lui, pour héritage, Quune beface & qu'un bâton:

C’étoit un étrange partage.

Le pere à tout cela fongeoit fur fes vieux ans. Au refte il étoit peu de gens Qui né lui donnaffent la miché, Frére Philippe eût été riche, S'il eût voulu. Tous les petits enfans Le connoiïfloient ; & du haut de leur tête Ils crioient : apprêtez la quête ; Voilà Frere Philippe. Enfin dans la cité Frere Philippe fouhaité Avoit force dévots ; de dévotes pas une ;

Car il n'en vouloit point avoir.

DE BRERE PHILIPPE. 7

Si-tôt qu'il crut fon fils ferme dans fon devoir ,

Le pauvre homme le mene voir

Les gens de bien, & tente la fortune.

Ce ne fut qu'en pleurant qu'il expofa ce fils. Voilà nos hermites partis.

Îls vont à la cité fuperbe, bien bâtie,

Et de tous objets aflortie :

Le Prince y faifoit fon féjour.

Le jeune homme tombé des nues Demandoit, Qu’eft-ce là ? ce font des gens de cour. Et 1à ? ce font palais. Ici ? ce font ftatues.

I! confidéroit tout : quand de jeunes beautés

Aux yeux vifs, aux traits enchantés , Paflerent devant lui : dès-lors nulle autre chofe

Ne put fes regards attirer.

Adieu palais ; adieu ce qu'il vient d'admirer : Voici bien pis, & bien une autre caufe D’étonnement.

Ravi comme en extafe à cet objet charmant,

Qu'eft-ce là, dit-il à fon pere,

Qui porte un fi gentil habit ?

Comment l'appelle -t-on ? ce difcours ne plut guere

Au bon vieillard, qui répondit :

C’eft un oifeau qui s'appelle Oie.

© l’agréable oifeau ! dit le fils plein de joie. À iv

8 Lx Sa OUTE:s sn Ge.

Oie , hélas chante un peu ; que r’entende ta voix. peu ; Que J

Ne pourroit-on point te connoître ?

Mon pere , je vous prie & mille & mille fois,

Menons-en une en notre bois ;

J'aurai foin de la faire paître, =

er

D mme pe D

Page 1