‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 40 sur 84 · Li Ror CANDALLE · texte numérisé non relu

Li Ror CANDALLE

Et réferva dans foi-même, De quelque vengeance extrême Le defir très-véhément.

Je voudrois pour un moment, Lecteur , que tu fufles femme :

Tu ne fçaurois autrement Concevoir jufqu’où la Dame Porta fon fecret dépit.

Un mortel eut le crédit De voir de fi belles chofes, À tous mortels lettres clofes !

T'els dons étoient pour des dieux , Pour des rois , voulois-je dire :

L'un & l’autre y vient de cire; Je ne fçais quel eft le mieux.

Ces penfers incitoient la Reine à la vengeance, Honte, dépit, courroux , fon cœur employa tout. Amour même , dit-on, fut de l'intelligence :

De quoi ne vient-il point à bout?

Gygès étoit bien fait ; on l’excufa fans peine : Sur le montreur d’appas tomba toute la haine. Il étoit mari ; c’eft fon mal; Et les gens de ce carattere Ne fçauroient en aucune affaire Commettre de péché qui ne foit capital.

Qu'eft-il

Qu’eft-il befoin d’ufer d’un plus ample prologue ? Voilà le Roi haï, voilà Gygès aimé,

Voilà tout fait & tout formé

Un époux du grand catalogue ; Dignité peu briguée , & qui fleurit pourtant, La fottife du Prince étoit d’un tel mérite, Qu'il fut fait ën petto confrere de Vulcan ; De-là jufqu'au bonnet la diftance eft petite.

Cela n’étoit que bien : mais la Parque maudite

Fut auffi de l'intrigue ; & fans perdre de tems, Le pauvre Roi par nos amans Fut député vers le Cocyte.

On le fit trop boire d’un coup :

Quelquefois hélas ! c’eft beaucoup.

Bientôt un certain breuvage Lui fit voir le noir rivage ; Tandis qu'aux yeux de Gygès S’étaloient de blancs objets :

Car fût-ce amour, fût-ce rage, Bientôt la Reine le mit Sur le trône & dans fon lit.

Mon deffein n’étoit pas d'étendre cette hiftoire, On la fçavoit aflez ; mais je me fçais bon gré; Car l'exemple a très-bien quadré :

Mon texte y va tout droit : même j'ai peine à croire Tome IL, M

178 LE Ror CANDAULE,

Que le Doéteur en loix dont je vais difcourir ; Puifle mieux que Candaule à mon but concourir. Rome pour ce coup-ci me fournira la Scène.

Rome , non celle-là que les mœurs du vieux tems Rendoient trifte , févére , iñcommode aux galants, Et de’ fottes femelles pleine ; Mais Rome d'aujourd'hui, féjour charmant & beau ; Où l’on fuit un train plus nouveau, Le plaïfir eft la feule affaire Dont fe piquent fes habitans.

Qui n’auroit que vingt ou trente ans, Ce feroit un voyage à faire.

RoME donc eut n’a guère un maître dans cet art Qui du tien & du mien tire fon origine; Homme qui hors de là faifoit le goguenard :

Tout pafloit par fon étamine : Aux dépens du tiers & du quart T1 fe divertifloit. Avint que le lépifté, Parmi fes écoliers , dont il avoit toujours Longue lifte, Eutun François moins propre à faire en Droit un cours Qu'en Amours.

Le Docteur un beau jour le voyant fombre & trifte, Lui dit : notre féal, vous voilà de relais ; Car vous avez la mine, étant hors de l’école,

Et LE MAITRE EN DROIT. 179 De ne lire jamais Bartole.

Que ne vous pouffez- vous ? un François être ainfi Säns intrigue & fans amourettes !

Vous avez des talens, nous avons des coquettes, Non pas pour une, dieu merci.

L'étudiant reprit : je fuis nouveau dans Rome; Et puis , hors les beautés qui font plaifir aux gens Pour la fomme, Je ne vois pas que les galants Trouvent ici beaucoup à faire.

Toute maifon eft monaftere ; Double porte, verroux, une matrone auftere, Un mari, des Argus. Qu'irai-je , à votre avis , Chercher en de pareils logis ?

Prendre la Lune aux dents feroit moins difficile. Ha, ha, la Lune aux dents, repartit le doéteur ; Vous nous faites beaucoup d'honneur.

J'ai pitié de gens neufs comme vous : notre villé Ne vous eft pas connue , en tant que je puis voirs Vous croyez donc qu'il faille avoir Beaucoup de peine à Rome en fait que d'aventures ? Sçachez que nous avons ici des créatures , Qui feront leurs maris cocus

Sur la mouftache des Argus.

Mi

i8o : LE Ro CANDAULE,

La chofe eft chez nous très -commune :

Témoignez feulement que vous cherchez fortune. Placez-vous dans l’églife auprès du benitier: Préfentez fur le doigt aux dames l’eau facrée.

C’eft d’amourettes les prier.

Si l'air du fuppliant à quelque dame agrée ;

Celle-là fçachant fon métier,

Vous enverra faire un meflage :

Vous ferez déterré, logeafliez-vous en lieu

Qui ne fût connu que de dieu.

Une vieille viendra, qui faite au badinage Vous fçaura ménager un fecret entretien,

Ne vous embarraflez de rien.

De rien ? c’eft un peu trop : j’excepte quelque chofe : Il eft bon de vous dire en paflant, notre ami, Qu'à Rome il faut agir en galant & demi.

En France on peut conter des fleurettes , l’on caufe ; Ici tous les momens font chers & précieux.

Romaines vont au but. L'autre reprit, tant mieux.

Sans être gafcon je puis dire

Que je fuis un merveilleux Sire.

Peut-être ne l'étoit-il point :

Tout homme eft gafcon fur ce point.

Les avis du Doéteur furent bons : le jeune homme Se campe en une églife, où venoit tous les jours

La fleur & l'élite de Rome, Des Graces , des Vénus , avec un grand concours D’amours; C'eft-à-dire en chrétien, beaucoup d’Anges femelles. Sous leur voile brilloient des yeux pleins d’étincelles. Benitier, le lieu faint n’étoit pas fans cela. Notre homme en choïfit un chanceux pour ce point:là; À chaque objet qui pafle adoucit fes prunelles : Révérences , le drôle en faifoit des plus belles, Des plus dévotes : cependant Il offroit l’eau luftrale, Un Ange, entre les autres , En prit de bonne grace ; alors l'étudiant Dit en fon cœur : elle eft des nôtres.

Il retourne au logis : vieille vient ; rendez-vous. Den conter le détail, vous vous en doutez tous. Il s'y fit nombre de folies.

La Dame étoit des plus jolies, Le pañle-temps fut des plus doux.

Il le conte au Dofteur. Difcrètion françoife Eft chofe outre nature, & d’un trop grand effort, Diffimuler un tel tranfport, Cela fent fon humeur bourgeoife.

Du fruit de fes confeils le Doéteur s’applaudit , Rit en Jurifconfulte , & des maris fe raille. Pauvres gens qui n’ont pas lefprit M if

182 LE Ror CANDAULE,

De garder du loup leur ouaille :

Un Berger en a cent : des hommes ne fçauront Garder la feule qu'ils auront !

Bien lui fembloit ce foin chofe un peu mal-aifée, Mais non pas impoflble ; & fans qu'il eût cent yeux Il défioit, graces aux cieux, Sa femme , encor que très-rufée.

A ce difcours, ami leéteur, Vous ne croiriez jamais , fans avoir quelque honte, Que l'héroïne de ce conte Fût propre femme du Doéteur.

Elle l'étoit pourtant. Le pis eft que mon homme , En s’'informant de tout, & des fi, & des cas, Et comme elle étoit faite , & quels fecrets appas, Vit que c’étoit fa femme en fomme.

Un feul point l’arrétoit ; c’étoit certain talent Qu'avoit en fa moitié trouvé l’étudiant , Et que pour le mari n’avoit pas la donzelle, À ce figne ce n’eft pas elle, Difoit en foi le pauvre époux ; Mais les autres points y font tous ; C'eft elle. Mais ma femme au logis eft rêveufe ; Et celle-ci paroit caufeufe, Et d’un agréable entretien :

Aflärément c'en eft une autre.

Mais du refte il n’y manque rien , Taille, vifage, traits, même poil ; c’eft la nôtre. Après avoir bien dit tout bas, Ce left, & puis ce ne left pas ; Force fut qu'au premier en demeurât le Sire.

Je laifle à penfer fon courroux, Sa fureur, afin de mieux dire.

Vous vous êtes donnés un fecond rendez-vous ? Pourfuivit-il, Qui, reprit notre apôtre ; Elle & moi n'avons eu garde de l'oublier, Nous trouvant trop bien du premier, Pour n’en pas ménager un autre, Très -réfolus tous deux de ne nous rien devoir. La réfolution, dit le Doéteur, eft belle.

Je fçaurois volontiers quelle eft cette donzelle. L’écolier repartit-: Je ne l'ai pu fçavoir ; Mais qu'importe ? il fufht que je fois content d'elle. Dès-à-préfent je vous répons Que l'époux de la Dame a toutes fes façons, Si quelqu'une manquoit , nous la lui donnerons Demain, en tel endroit, à telle heure, fans faute. On doit m'attendre entre deux draps, Champ de bataille propre à de pareils combats. Le rendez-vous n’eft point dans une chambre haute. Le logis eft propre & paré.

M iv

184 LE Ror CaNpavze,

On m'a fait à l'abord traverfer un pañage Où jamais le jour n’eft entré ;

Mais aufli-tôt après, la vieille du meffage M'a conduit en des lieux où loge, en bonne foi, Tout ce qu'amour a de délices ;

On peut s’en rapporter à moi.

À ce difcours jugez quels étoient les fupplices Qu'enduroit le Doûteur. Il forme le deffein De s’en aller le lendemain Au lieu de l’écolier | & fous ce perfonnage Convaincre fa moitié, Jui faire un vaffelage Dont il fût à jamais parlé, N'en déplaife au nouveau confrere ,

Il n’étoit pas bien confeillé :

Mieux valoit pour le coup fe taire; Sauf d'apporter en,temps & lieu Reméde au cas, moyennant dieu.

Quand les époufes font un récipiendaire Au benoît état de cocu, S’il en peut fortir franc , c’eft à lui beaucoup faire ; Mais quand il eft déja reçu, Une façon de plus ne fait rien à l'affaire.

Le Do&teur raifonna d'autre forte » & fit tant Qu'il ne fit rien qui vaille. Il crut qu’en prévenant, Son parrein en cocuage ,

Il feroit tour d'homme fage :

Son parrein , cela s'entend ; Pourvu que fous ce galant Il eût fait apprentiflage ; Chofe dont à bon droit le leéteur doit douter. Quoi qu'il en foit , l'époux ne manqua pas d'aller Au logis de l'aventure, Croyant que l'allée obfcure, Son filence, & le foin de fe cacher le nez, Sans qu'il fût reconnu le feroient introduire En ces lieux fi fortunés :

Mais par malheur la vieille avoit pour fe conduire Une lanterne fourde ; & plus fine cent fois Que le plus fin Doéteur en loix, Elle reconnut l'homme , & fans être furprife Elle lui dit : attendez-là ; Je vais trouver Madame Elife :

Il la faut avertir ; je n’ofe fans cela Vous mener dans fa chambre ; & puis vous devez être En autre habit pour l'aller voir :

C'eft-à-dire en un mot qu'il n’en faut point avoir. Madame attend au lit. À ces mots notre Maitre Pouffé dans quelque bouge , y voit d’abord paroïtre Tout un deshabillé , des mules , un peignoir, Bonnet, robe de chambre , avec chemife d'homme ;

186 LE Ror CANDAULE,

Parfums fur la toilette, & des meilleurs de Rome ; Le tout propre, arrangé , de même qu'on eût fait Si l’on eût attendu le Cardinal Préfet.

Le Do&@eur fe dépouiile ; & cette gouvernante Revient, & par la main le conduit en des lieux Où notre homme privé de l’ufage des yeux Va d’une façon chancelante.

Après ces détours ténébreux, La vieille ouvre une porte, & vous pouffe le fire En un fort mal plaïfant endroit, Quoique ce fût fon propre empire; C'étoit en l’école de Droit.

En l’école de Droit ! Là même : Le pauvre homme Honteux , furpris , confus, non fans quelque raifon , Penfa tomber en pâmoifon.

Le conte en courut par tout Rome.

Les écoliers alors attendoient leur régent.

Cela feul acheva fa mauvaïfe fortune.

Grand éclat de rifée, & grand chuchillement, Univerfel étonnement.

Eft-il fou ? qu’eft-ce là ? vient-il de voir quelqu'une ? Ce ne fut pas le tout : fa femme fe plaignit, Procès. La parenté fe joint en caufe, & dit ; Que du Dofteur venoit tout le mauvais ménage ; Que cet homme étoit fou , que fa femme étoit fage.

Maitre EN DROIT. 187

ET LE On fit caffer le mariage, Et puis la Dame fe rendit Belle & bonne religieufe , A Saint Croifant en Vavoureufe.

Un prélat lui donna lhabit.

Page 1