‹ Contes et nouvelles en vers (volume 3)Chapitre 7 sur 84 · LES CORDELIERS DE CATALOGNE · texte numérisé non relu

LES CORDELIERS DE CATALOGNE

Nouvelle tirée des Cent Nouvelles nouvelles.

J E veux. vous conter la befogne Des Cordeliers de Catalogne ; Befogne où ces Peres en dieu Témoignerent en certain lieu

| Une charité fi fervente ,

Que mainte femme en fut contente, Et crut y gagner paradis.

Telles gens, par leurs bons avis, | Mettent à bien les jeunes ames,

| Tirent à#oi filles & femmes,

Se fçavent emparer du cœur,

Et dans la vigne du Seigneur Travaillent , ainfi qu'on peut croire ; Et qu'on verra par cette hiftoire, Au TEMPS que le fexe vivoit Dans l'ignorance , & ne fçavoit Glofer encor fur l'Evangile, (Temps à coter fort difficile }

Un eflaim de Freres Mineurs, Pleins d’appétit & beaux dineurs ; B :ij

Les CORDELIERS

S’alla jetter dans une ville

En jeunes Beautés très-fertile.

Pour des galants, peu s’en trouvoit ; De vieux maris , il en pleuvoit.

A l'abord une confrerie

Par les bons Peres fut bâtie:

Femme n'étoit qui n’y courût,

Qui ne s’en mit, & qui né crût

Par ce moyen être fauvée :

Puis quand leur foi fut éprouvée, On vint au véritable point.

Frere André ne marchanda point, Etleur fit ce beau petit prêche.

Si quelque chofe vous empêche D'aller tout droit en paradis, C’eft d’épargner pour vos maris, Un bien dont ils n’ont plus que faire , Quand ils ont pris leur néceffaire ; Sans que jamais il vous ait plu Nous faire part du fuperflu.

Vous me direz que notre ufage Répugne aux dons du mariage ; Nous l’avouons ; & dieu merci, Nous n’aurions que voir en ceci, Sans le foin de vos confciences,

DE CATALOGNE

La plus griéve des offenfes , C'eft d’être ingrate ; Dieu la dit.

Pour cela Satan fut maudit.

Prenez-y garde ; & de vos reftes Rendez grace aux bontés céleftes, Nous laïffant dimer fur un bien Qui ne vous coûte prefque rien.

C'’eft un droit, à troupe fidelle, Qui vous témoigne notre zèle ; Droit autentique & bien figné, Que les Papes nous ont donné ; Droit enfin, & non pas aumône :

Toute femme doit en perfonne S'en acquiter trois fois le mois, Vers les enfans de Saint François, Cela fondé fur l'Ecriture :

Car il n’eft bien dans la nature, ( Je le répéte , écoutez-moi} Qui ne fubiffe cette loi

De reconnoiffance & d'hommage :

Or les œuvres de mariage

Etant un bien, comme fçavez, Ou fçavoir chacune devez,

Il eft clair que dime en eft due, Cette dime fera reçue

Selon notre petit pouvoir.

Quelque peine qu'il faille avoit ; Nous la prendrons en patience :

N'en faites point de confcience ; Nous fommes gens qui n'avons pas

Toutes nos aïfes ici-bas.

Au refte il eft bon qu'on vous dife, Qu’entre la chair & la chemife

Il faut cacher le bien qu'on fait :

Tout ceci doit être fecret

Pour vos maris & pour tout autre.

Voici trois beaux mots de PApôtre, Qui font à notre intention :

Foi, charité, difcrétion.

Frere André, par cette éloquence, Satisfit fort fon audience ,

Et pafla pour un Salomon ;

Peu dormirent à fon fermon.

Chaque femme , ce dit l’hiftoire , Garda très-bien dans fa mémoire, Et mieux encor dedans fon cœur, Le difcours du prédicateur.

Ce n’eft pas tout ; il s’'éxécute :

Chacune accourt ; grande difpue À qui la premiere päira.

DE CATALÔGNE.

Mainte bourgeoïfe murmura

Qu’au lendemam on l'eût remife ; Et notre mere Sainte Eglife,

Ne fçachant comme renvoyer

Cet efcadron prêt à payer,

Fut contrainte enfin de leur dire :

De par dieu , fouffrez qu'on refpire ; C'en eft affez pour le préfent ;

On ne peut faire qu'en faifant.

Reglez votre temps fur le nôtre ; Aujourd'hui l'une , & demain l'autre, Tout avec ordre ; Èt croyez-nous, On en va mieux, quand on va doux.

Le fexe fuit cette fentence.

Jamais de bruit pour la quittance ; Trop bien quelque collation ;

Et le tout par dévotion.

Puis de trinquer à la commere.

Je laïffe à penfer quelle chere Faifoit alors Frere Frapart.

Tel d’entreux avoit pour fa part Dix jeunes femmes bien payantes, Frifques , gaillardes , attrayantes.

Tel aux douze & quinze pafloit.

Frere Roc à vingt fe chaufloit.

B iv

Tant & fi bien que les donzelles ; Pour fe montrer plus ponétuelles , Payoient deux fois aflez fouvent :

Dont il avint que le couvent, Las enfin d’un tel ordinaire, Après avoir à cette affaire Vaqué cinq ou fix mois entiers ; Eût fait crédit bien volontiers :

Mais les donzelles fcrupuleufes , De s’acquiter étoient foigneufes , Croyant faillir en retenant

Un bien à l'Ordre appartenant.

Point de dimes accumulées.

Il s’en trouva de fi zèlées, Que par avance elles payoïient.

Les beaux Peres n’expédioient Que les fringantes & les belles , Enjoignant aux fempiternelles De porter en bas leur tribut :

Car dans ces dimes de rebut Les Lais trouvoient encor à frire.

Bref à peine il fe pourroit dire Avec combien de charité

Le tout étoit éxécuté.

Î avint qu'une de la bande,

DE CATALOGNE

Qui vouloit porter fon offrande, Un beau foir, en chemin faifant , Et fon mari la conduifant,

Lui dit : mon dieu , j'ai quelque affaire Là dedans avec certain Frere; Ce fera fait dans un moment.

L’époux répondit brufquement, $ Quoi ? quelle affaire ? êtes-vous folle ?

Il eft minuit fur ma parole :

Demain vous direz vos péchés.

Tous les bons Peres font couchés, Cela n'importe , dit la femme.

Et par dieu fi, dit-il, Madame ;

Je tiens qu'il importe deancoup :

Vous ne bougerez pour ce coup.

Qu'avez-vous fait, & quelle offenfe Preffe ainfi votre confcience ?

Demain matin, j'en fuis d'accord.

Ah ! Monfieur, vous me faites tort, Reprit-elle ; ce qui me prefle,

Ce n’eft pas d’aller à confefle, Ceft de payer ; car fi j'attens,

Je ne le pourrai de long-temps ; Le Frere aura d’autres affaires.

Quoi payer ?... la dime aux bons P

ere Qualle dime ? .., fçavez-vous pas:®..

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Moi, je le fais ; c’'eft un grand cas Que toujours femme aux moines donne :

Mais cette dime , ou cette aumône, La fçaurai-je point à la fn?

Voyez , dit-elle ; qu'il eft fin!

N’entendez-vous pas ce langage ?

C’eft des œuvres de mariage.

Quelles œuvres, reprit l'époux ?

Et-là, Monfieur, c’eft ce que nous...

Mais j'aurois payé depuis l'heure, Vous êtes caufe qu'en demeure

Je me trouve préfentement ,

Et cela je ne fçais comment ;

Car toujours je fuis coutumiere

De payer toute la premiere.

L’époux rempli d’étonnement ,

Eut cent penfers en un moment.

Par tant d’endroits tourna fa femme , Qu'il apprit que mainte autre dame Payoit la même penfon;

Ce lui fut confolation.

Sçachez , dit la pauvre innocente , Que pas une n’en eft éxempte :

Votre fœur paye à Frere Aubri; La Baïllie, au Pere Fabri;

Son Alteffe , à Frere Guillaume

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