‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 10 sur 73 · LES CORDELIERS · texte numérisé non relu

LES CORDELIERS

Je me trouve prefentement ;

Et cela jefne fçai comment :

Car toûjours je fuis coûtumiére, De payer toute la premiére.

| L’Epoux rempli d’étonnement, Eut cent penfers en un moment.

Par tant d’endroits tourna fà femme ; Qu'il apprit que mainte autre Dame Payoit la même penfion;

Ce lui fut confolation.

Sçachez, dit la pauvre innocente, Que pas une n’en eft exempte; Vôtre Sœut paye à Frere Aubri; La Baillie au Pere Fabri;

Son Alteffe à Frere Guillaume, Un des beaux Moines du Royaume.

Moi qui paye à Frere Girard,

Je voulois lui porter ma part.

Que de maux la langue nous caufe !

Quand ce mari fçût toute chofe,

Il réfolut premiérement,

D'’en avertir fecrétement Monfeigneur, puis les gens de Ville.

Mais comme il étoit difficile

De croire un tel cas dès Pabord,

Ïi voulut avoir le rapport

Du Drôle à qui payoit fa femme.

Le lendemain devant la Dame

Il fait venir Frere Girard;

Lui

Lui porte à la gorge un poignard;

Lui fait conter tout le myftere : -

Puis ayant enfermé ce Frere

À double clef, bien garroté,

Et la Dame d’autre côté ;

Il va par tout conter fa chance.

Au logis du Prince il commence;

Puis il defcend chez l’Echevin;

Puis il fait fonner le tocfin.

Chacun opine à la vengeance.

L’un dit qu’il faut en diligence

Aller maffacrer ces cagots ;

L'autre dit qu’il faut de fagots

Les entourer dans leur repaire,

Et brûler gens & Monaftére.

T'el veut qu’ils foient à l’eau jettez,

Dedans leurs frocs empaquetez ;

T'el invente un autre fupplice;

Et chacun felon fon caprice.

Bref tous conclurent à la mort:

L'avis du feu fut le plus fort.

On court au Couvent tout à l’heure:

Mais par refpeét de la demeure,

L’Arrèt ailleurs s’éxecuta :

Un Bourgeois fa grange prêta.

La penaille enfemble enfermée,

Faut en peu d’heures confumée,

Les maris fautans à l’entour,

Et danfans au fon du tambour.

Rien n’échappa de leur colere,

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