Tome IL. C Ni
26 LES CORDELIERS &c.
Ni Moinillon, ni béat Pére:
Robes, manteaux, & capuchons,
T'out fut brûlé comme cochons.
Tout périrent dedans les flammes.
Je ne fçai ce qu’on fit des femmes.
Pour le pauvre Frere Girard,
Ii avoit eu fon fait à part.
LE
Nouvelle tirée de Bocace:
N°N loin de Rome un Hôtelier étoit ,
Sur le chemin qui conduit à Florence:
Homme fans bruit | & qui ne fe piquoit De recevoir gens de groffe dépenfe :
Même chez lui rarement on gîtoit.
Sa femme étoit encor de bonne affaire ; Et ne pañoit de beaucoup les trente ans.
Quant au fplus , ils avoient deux enfans; | C 2 Garçon
Garçon d’un an, fille en âge d’en faire.
Comme il arrive , en allant & venant, Pinucio , jeune homme de famille ,
Jetta fi bien les yeux fur cette fille ,
Tant la trouva gracieufe & gentille , D’efprit fi doux , & d’air tant attrayant , Qu'il s’en piqua: très-bien le lui fçût dire; Muet n’étoit, elle fourde non plus,
Dont il avint qu’il fauta par deflus
Ces longs foûpirs , & tout ce vain martire; Se féntir pris, parler, être écouté,
Ce fut tout un; car la difficulté
Ne gifoit pas à plaire à cette belle :
. Pinuce étoit Gentilhomme bien-fait ;
Et jufques-là la fille n’avoit fait
Grand cas des gens de même étoffe qu’elle.
: Non qu’elle crût pouvoir changer d’état ; Mais elle avoit, nonobftant fon jeune âge, Le cœur trop haut, le goût trop delicat, Four s’en tenir aux amours de Village.
Colette donc (ainfi l’on l’appelloit)
En mariage à l’envi demandée,
Rejettoit l’un, de l’autre ne vouloit ;
Et n’avoit rien que Pinuce en l’idée.
Longs poarpärlers avecque fon A mant N'étoient permis; tout leur faifoit obftacle. Les rendez-vous & le foulagement
Ne fe pouvoient, à moins que d’un miracle.
Cela ne fit qu’irriter leurs efprits.
Ne gènez point, je vous en donne avis,
Tant
T'ant vos enfans, Ô vous Peres & Meres:
Tant vos moitiez, vous Epoux & Maris; C’eft où l’amour fait le mieux fes affaires.
Pinucio, certain foir qu'il faifoit
Un temps fort brun, s’en vint en compagnie D'un fien ami dans cette Hôtellerie Demander gîte. On lui dit qu’il venoit
Un peu trop tard. Monfieur, ajoûta l’Hôte, Vous fçavez bien comme &n eft à l’étroit, Dans ce logis tout eft plein jufqu’au toit :
Mieux vous vaudroit pañler outre, fans faute. Ce gîte n’eft pour gens de vôtre état.
N’avez-vous point encor quelque grabat.
Reprit l'Amant, quelque coin de réferve?
L’Hôte repart: il ne nous refte plus
Que nôtre chambre, où deux lits font tendus; Et de ces lits il n’en eft qu’un qui ferve
Aux füurvenans ; l’autre nous l’occupons.
Si vous voulez coucher de compagnie
Vous & Monfieur, nous vous hebergerons.
Pinuce dit, Volontiers : je vous prie
Que l’on nous ferve à manger au plûtôt.
Leur repas fait, on les conduit en haut.
Pinucio, fur l’avis de Colette,
Marque de l’œil comme la chambre eft faite, Chacun couché, pour la belle on mettoit Un lit de camp: celui de l'Hôte étoit Contre le mur, attenant de la porte:
Et l’on avoit placé de même forte, C3 Tout
Tout vis à vis, celui du furvenant:
Entre les deux, un berceau pour l'enfant ; Et toutefois plus près du lit de l’Hôte.
Cela fit faire une plaifante faute
À cet ami qu’avoit nôtre Galant.
Sur le minuit que l’Hôte apparemment
.… Devoit dormir, l’Hôtefe en faire autant, Pinucio qui n’attendoit que l’heure,
Et qui contoit les momeps de la nuit, Son temps venu ne fait longue demeure, Au lit de camp s’en va droit & fans bruit.
Pas ne trouva la pucelle endormie;
J'en jurerois. Colette apprit un jeu
Qui comme on fçait lafle plus qu’il n'ennuye. Tréve fe fit; mais elle duræ peu :
Larcins d’amour ne veulent longue pofe.
T'out à merveille alloit au lit de camp; Quand cet ami qu’avoit nôtre Galant, Preflé d’aller mettre ordre à quelque chofe, Qu’honnêtement exprimer je ne puis, Voulut fortir, & ne pût ouvrir l’huis, Sans enlever le berceau de fa place, L'enfant avec, qu’il mit près de leur lit; Le détourner auroit fait trop de bruit.
Lui revenu, près de l'enfant il pañle, Sans qu’il daignât le remettre en fon lieu; Puis fe recouche, & quand il plût à Dieu Se rendormit. Après un peu d’efpace Dans le logis je ne fçais quoi tomba:
Le bruit fut grand; l’Hôteñfe s’éveilla ;
Puis
Puis alla voir ce que ce pouvoit être.
A fon retour le berceau la trompa.
Ne le trouvant joignant le lit du maître, Saint Jean, dit-elle en foi-même auffi-tôt, J'ai penfé faire une étrange bévûe:
Près de ces gens, je me füuis, peu s’en faut, Remife au lit en chemife alnfi 1nue:
C’étoit pour faire un bon charivari.
Dieu foit lotié que ce berceau me montre Que c’eft ici qu’eft couché mon mari.
Difant ces mots, auprès de cet ami
Elle fe met. Fol ne fut, n’étourdi
Le compagnon dedans un tel rencontre:
La mit en œuvre, & fans témoigner rien I! fit l'Epoux; maïs il le fit trop bien.
Trop bien! je faux; & c’eft tout le contraire: Îl le fit mal; car qui le veut bien faire
Doit en befongne aller plus doucement.
Auffi l'Hôteffe eut quelque étonnement.
Qu’a mon mari, dit-elle, & quelle joye Le fait agir en homme de vingt ans ?
Prenons ceci, puis que Dieu nous l’envoye; Nous n’aurons pas toûjours tel pafle-temps.
Ælle n’eut dit ces mots entre fes dents, Que le Galant recommence la fête.
La Dame étoit de bonne emplette encor: J'en ai, je crois, dit un mot dans l’abord; Chemin faifant c’étoit fortune honnête.
Pendant cela Colette apprehendant C4 D'être
D'’être furprife avecque fon Amant,
Le renvoya le jour venant à poindre.
Pinucio voulant aller rejoindre
Son compagnon, tomba tout de nouveau
Dans cette erreurque caufoit le berceau ;
Et pour fon lit il prit le lit de l’Hôte.
J1 n°y fut pas, qu’en abaïffant fa voix,
(Gens trop heureux font toûjours quelque faute)
Ami, dit-il, pour beaucoup je voudrois
Te pouvoir dire à quel point va ma joye.
Je te plains fort que le Ciel ne t’envoye
T'out maintenant même bonheur qu’à moi.
Ma foi Colette eft un morceau de Roi.
Si tu fçavois çe que vaut cette fille!
J'en ai bien vû; mais detelle, entre nous
Il n’en eft point. C’eft bien le cuir plus doux,
Le corps mieux fait, la taille plus gentille:
Et des tetons! je ne te dis pas tout.
Quoi qu’il en foit, avant que d’être au bout
Gaillardement fix poltes fe font faites ;
Six de bon conte, & ce ne font fornettes.
D'un tel propos l’'Hôte tout étourdi,
D'un ton confus gronda quelques paroles.
L'Hôtefle dit tout bas à cet ami,
Qu’elle prenoît toûjours pour fon mari:
Ne reçois plus chez toi ces têtes folles.
N'entends-tu point comme ils font en debat?
En fon féant l’Hôte fur fon grabat
S’étant levé, commence à faire éclat.
Comment, dit-il, d’un ton plein de colere, Vous
DE BERGEAU. #3
Vous veniez donc ici pour cette affaire ?
Vous l’entendez ! & je vous fçais bon gré
De vous moquer encor comme vous faites.
Prétendez-vous, beau Monfieur que vous êtes, | Fn demeurer quitte à fi bon marché?
Quoi! ne tient-il qu’à honnir des familles ?
Pour vos ébats nous nourrirons nos filles !
J'en füis d’avis. Sortez de ma maifon :
Je jure Dieu que j’en aurai raifon.
Et toi coquine, il faut que je te tue.
À ce difcours proferé brufquement,
Pinucio plus froid qu’une ftatuë
Refta fans poulx, fans voix, fans mouvement, Chacun fe tût l’efpace d’un moment. ; Colette entra dans des peurs normnpareilles.
L’Hôtefe ayant reconnu fon erreur,
. T'int quelque temps le Loup par les oreilles. Le feul ami fe fouvint par bonheur
De ce berceau principe de la chofe.
Adreffant donc à Pinuce fa voix :
T'en tiendras tu, dit-il, une autre fois ?
T’ai-je averti que le vin feroit caufe
De ton malheur ? tu fçais que quand tu bois, Toute la nuit tu cours, tu te déménes,
Et vas contant mille chimeres vaines,
Que tu te mets dans l’efprit en dormant, Reviens au lit. Pinuce au même inftant
Fait le dormeur, pourfüit le ftratagême,
Que le mari prit pour argent contant.
I ne fut pas pur à l’'Hôteffe même
C $ Qui
34 LE BERCEA U.
Qui n’y voulût auffi contribuer.
Près de fa fille elle alla fe placer;
Et dans ce poîte elle fe fentit forte.
Par quel moyen, comment, de quelle forte, S’écria-t-elle, auroit-il pû coucher
Avec Colette, & la deshonorer?
Je n’ai bougé toute nuit d’auprès d’elle:
Elle n’a fait ni-pis ni mieux que moi.
Pinucio nous l’alloit donner belle.
L’Hôte reprit. C’eft affez; je vous croi, On fe leva: ce ne fut pas fans rire;
Car chacun d’eux en avoit fa raifon.
Tout fat fecret: & quiconque eut du bon, Par devers foi le garda fans rien dire.
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