‹ Contes et nouvelles en vers (volume 4)Chapitre 39 sur 73 · LA JUMENT · texte numérisé non relu

LA JUMENT

Que craignez-vous? hé quoi? qu’il ne vous mange?

Cà dépêchons ; c’eft par trop marchandé.

Depuis le temps Monfieur nôtre Curé

Auroit déja parfait fon entreprife.

Difant ces mots il Ôte la chemife,

Regarde faire, & fes lunettes prend.

Méffire Jean par le nombril commence,

Pofe deflus une main en difant,

Que ceci foit beau poitrail de Jument.

Puis cette main dans le païs s’avance.

L'autre s’en va transformer ces deux monts

Qu’en nos climats les gens nomment tetons ;

Car quant à ceux qui fur l’autre hemifphere

Sont étendus, plus vaftés en leur tour,

Par révérence on ne les nomme guére;

Mefire Jean leur fait aufli fa cour;

Difant toûjours-pour la cérémonie,

Que ceci foit telle ou telle partie,

Ou belle croupe, ou beaux flancs, tout enfin,

Tant de façons mettoient Pierre en chagrin,

Et ne voyant nul progrès à la chofe,

Il prioit Dieu pour la métamorphofe.

C’étoit en vain; car de l’enchantement

Toute la force & l’accompliflement

Gifoit à mettre une queue à la bête:

T'el ornement eft chofe fort honnète:

Jean ne voulant un tel point oublier

L’attache donc: lors Pierre de crier,

Si haut qu’on l’eût entendu d’une lieuë,

Meflire Jean je n’y veux point de queu£ :

Vous

Vous l’attachez trop bas, Mefire Jean.

Pierre à crier ne fut fi diligent,

Que bonne part de la cérémonie

Nc fût déja par le Prêtre accomplie.

À bonne fin le refte auroit été,

Si, non content d’avoir déja parlé,

Pierre encor n’eût tiré par la Soutane

Le Curé Jean, qui lui dit, foin de toi:

T’avois-je pas recommandé, gros âne,

De ne rien dire, & de demeurer coi?

T'out eft gâté ; ne t’en prens qu’à toi même. Pendant ces mots l’Epoux gronde à part foi.

Magdeleine eft en un courroux extrême, Querelle Pierre, & lui dit, malheureux, Tu ne feras qu’un miferable gueux

T'oute ta vie; & puis vien-t’en me braire; Vien me conter ta faim & ta douleur.

Voyez un peu: Monfieur nôtre Pafteur Veut de fa grace à ce traîne-malheur ; Montrer dequoi finir nôtre mifére:

Merite-t-il le bien qu’on lui veut faire?

Meflire Jean, laiflons-là cet oifon:

T'ous les matins tandis que ce veau lie

Ses choux, fes aulx, fes herbes, fon oignon, Sans l’avertir venez à la maifon;

Vous me rendrez une Jument polie.

Pierre reprit; plus de Jument, mamie;

Je fuis content de n’avoir qu’un grifon.

LES

LES PPPNETTES.

’AVOIS juré de laïffer 1à les Nones :

] Car que toûjours on voye en mes écrits

Même fujet, & femblables perfonnes,

Cela pourroit fatiguer les efprits.

Ma mufe met Guimpe für le tapis :

Et puis quoi? Guimpe ; & puis Guimpe fans cefle;

Bref toûjours Guimpe, & Guimpe fous la prefle.

C’eft un peu trop, je veux que Jes Nonains

Fañfent les tours en amour les plus fins;

Si ne faut-il pour cela qu’on épuile À out

Tout le fujet; le moyen? c’eft un fait

Par trop fréquent, je n’aurois jamais fait:

I1 n’eft Greffier dont la plume y fufife.

Si jy tâchois on pourroit foupçonner

Que quelque cas m’y feroit retourner; T'ant fur ce point mes Vers font de rechütes ; T'oûjours fouvient à Robin de fes flûtes, :

Or apportons à cela quelque fin.

Je le prétends, cette tâche ici faite.

Jadis s’étoit introduit un blondin

Chez des Nonains, à titre de fillette.

Il n’avoit pas quinze ans, que tout ne fût :

Dont le galant pañla pour Sœur Colette, Auparavant que la barbe lui crût; 2} Cet entre-temps ne fut fans fruit; le Sire L’employa bien : Agnés en profita. à Las quel profit ! j’eufle mieux fait de dire. Qu’à Sœur Agnés malheur en arriva.

I lui falut élargir fa ceinture;

Puis mettre au jour petite créature,

Qui reffembloit comme deux goûtes d’eau, Ce dit l’hiftoire, à la Sœur Jouvenceau.

Voilà fcandale & bruit dans Abbaye, D'où cet enfant eft-il plû? comme a-t-on, Difoient les Sœurs en riant, je vous prie, Trouvé céans ce petit champignon?

Si ne s’eft-il après tout fait lui-même.

La Prieure eft en un courroux extrême.

Avoir ainfi fouillé cette maïfon!

Bien-tôt on mit l’accouchée en prifon.

Puis

Puis il falut faire enquête du pere.

Comment eft-il entré? comment forti?

Les murs font hauts, antique la touriére, Double la grille, & le tour très-petit.

Seroit-ce point quelque garçon en fille?

Dit la Prieure, & parmi nos brebis N’aurions-nous point fous de trompeurs habits Un jeune loup? fus qu’on fe deshabille:

Je veux fçavoir la verité du cas.

Qui fut bien pris, ce fut la feinte ouaille.

Plus fon efprit à fonger fe travaille, Moins il efpére échaper d’un tel pas.

Néceflité mere de ftratagême

Lui fit... eh bien? lui fit en ce moment Lier... eh quoi? foin je fuis court moi-même ; Où prendre un mot qui dife honnêtement Ce que lia le pere de l’enfant ?

Comment trouver un détour fuffifant Pour cet endroit? Vous avez ouï dire Qu’au temps jadis le genre humain avoit Fenêtre au corps; de forte qu’on pouvoit Dans le dedans tout à fon aife lire; Chofe commode aux Medecins d’alors.

Mais fi d’avoir une fenêtre au corps

Etoit utile, une au cœur au contraire Ne l’étoit pas dans les femmes fur tout:

Car le moyen qu’on püût venir à bout

De rien cacher? Nôtre commune mere Dame Nature y pourvût fagement

Par deux lacets de pareille mefure.

L’'hom-

LÆS-LU.NETTÆES 18

L'homme & la femme eurent également

De quoi fermer une telle ouverture.

La femme fut lacée un peu trop dru.

Ce fut fa faute, elle-même en fut caufe; N'étant jamais à fon gré trop bien clofe.

L’homme au rebours; & le bout du tifflu Rendit en lui la nature perplexe.

Bref le lacet à l’un & l’autre fexe

Ne pût quadrer, & fe trouva, dit-on,

Aux femmes court, aux hommes un peu long.

Il eft facile à prefent qu’on devine

Ce que lia nôtre jeune imprudent ;

C’eft ce furplus, ce refte de machine,

Bout de lacet aux hommes excédant.

D'un brin de fil il l’attacha de forte

Que tout fembloit auffi plat qu'aux Nonains:

Mais fil ou foye, il n’eft bride aflez forte Pour contenir ce que bien-tôt je crains

Qui ne s’échape; amenez-moi des Saints ; Amenez-moi, fi vous voulez, des Anges, Je les tiendrai créatures étranges,

Si vingt Nonains telles qu’on les vit lors, Ne font trouver à leurs efprits un corps.

J'entens Nonains ayant tous les trefors

De ces trois Sœurs dont la Fille de l’'Onde Se fait fervir: chiches & fiers appas,

Que le Soleil ne voit qu’au nouveau monde; Car celui-ci ne les lui montre pas.

La Prieure a fur fon nez des lunettes,

Pour ne juger du cas legerement.

Time [I N Tout

Tout à l’entour font debout vingt Nonettes En un habit, que vrai-femblablement N’avoient pas fait les tailleurs du Couvent.

Figurez-vous la queftion qu’au Sire

On donna lors; befoin n’eft de le dire.

T'ouffes de lis, proportion du corps, Secrets appas, embonpoint, & peau fine, Fermes tetons, & femblables reflorts Furent bien-tot fait jouer la machine.

Elle échapa, rompit le fil d’un coup, Comme un courfier qui romproit fon licou, Et fauta droit au nez de la Prieure,

Faifant voler lunettes tout à l’heure Jufqu’au plancher. Il s’en falut bien peu Que l’on ne vît tomber la lunetiére.

Elle ne prit cet accident en jeu.

L'on tint Chapitre, & fur cette matiére Fut raifonné long-temps dans le logis.

Le jeune loup fut aux vieilles brebis

Livré d’abord. Elles vous l’empoignerent, À certain arbre en leur cour l’attacherent, Ayant le nez devers l'arbre tourné,

Le dos à l’air avec toute la fuite:

Et cependant que la troupe maudite

Songe comment il fera guerdonné,

Que l’une va prendre dans les Cuifines Tous les balais, & que l’autre s’en court A j’Arfenal où font les difciplines, Qu’une troifiéme enferme à double tour Les Sœurs qui font jeunes & pitoyables,

Br

Bref que le fort ami du marjeolet Ecarte ainfi toutes les déteftables ÿ Vient un Meûnier monté fur fon mulet, Garçon quarré, garçon couru des filles, Bon Compagnon, & beau Joueur de quilles.

Oh oh! dit-il, qu’eft-ce là que je voi?

Le plaïifant faint! jeune homme, je te prie, Qui t'a mis là? font-ce ces fœurs, dis-moi?

Âvec quelqu’une as-tu fait la folie?

Te plaifoit-elle? étoit-elle jolie?

Car à te voir tu me portes, ma foi, (Plus je regarde & mire ta perfonne) Tout le minois d’un vrai croqueur de None:

L’autre répond: helas! c’eft le rebours:

Ces Nones m’ont en vain prié d’amours.

Voilà mon mal; Dieu me doint patience; Car de commettre une fi grande offence, J'en fais fcrupule, & fût-ce pour le Roï; Me donnât-on auffi gros d’or que moi.

Le Meünier rit; & fans autre myftére Vous le délie, & lui dit, idiot, Scrupule toi, qui n°es qu’un pauvre haire!

C’eft bien à nous qu’il appartient d’en faire! Nôtre Curé ne feroit pas fi fot.

Viîte, fui-t’en, m’ayant mis en ta place:

Car auffi bien tu n’es pas comme moi Franc du collier, & bon pour cet emploi:

Je n’y veux point de quartier ni de grace:

Viennent ces fœurs; toutes, je te répond, Verront beau jeu, fi la corde ne rompt:

N 2 L'autre

158 LES LUNEEZETES.

L’autre deux fois ne fe le fait redire.

Il vous Pattache, & puis lui dit adieu.

Large d’épaules on auroit vû le Sire Attendre nud les Nonains en ce lieu.

L’efcadron vient, porte en guife de cierges Gaules & fouets: proceflion de verges,

Qui fit la ronde à l’entour du Meüûnier,

Sans lui donner le temps de fe montrer, Sans l’avertir. T'out beau, dit-il, Mesdames : Vous vous trompez; confiderez-moi bien :

Je ne fuis pas cet ennemi des femmes,

Ce fcrupuleux qui ne vaut rien à rien.

Employez-moi, vous verrez des merveilles:

Si Je dis faux, coupez-moi les oreilles.

D'un certain jeu je viendrai bien à bout ; Mais quant au fouet je n’y vaux rien du tout: Qu’enterid ce Ruftre, & que nous veut-il dire, S’écria lors une de nos fans-dents.

Quoi tu n’es pas nôtre faifeurs d’enfans ?

T'ant pis pour toi, tu payras pour le Sire.

Nous n'avons pas telles armes en main, Pour demeurer en un fi beau chemin.

Tien, tien, voilà l’ébat que l’on defire.

À ce difcours fouets de rentrer en jeu, Verges d'aller, & non pas pour un peu; Meünier de dire en langue intelligible, Crainte de n’être aflez bien entendu, Mefdames, je... ferai tout mon poflible Pour m’acquitter de ce qui vous eft dû.

Plus il léur tient des difcours de la forte,

PI

Plus la fureur de l’antique cohorte

Se fait fentir. Long-temps il s’en fouvint.

Pendant qu’on donne au Maître l’anguillade, Le Mulet fait fur l’herbette gambade.

Ce qu’à la fin l’un & l’autre devint,

Je ne le fçais, nine m’en mets en peine.

Sufiit d’avoir fauvé le jouvenceau.

Pendant un temps les Leéteurs pour douzaine De ces Nonains au corps gent & fi beau N'auroient voulu, je gage, être en fa peau.

r00 LD GERS

& à CUVIER

S OYEZ Amant, vous ferez inventif:

Tour ni détour, rufe ni ftratagème Ne vous faudront : le plus jeune aprentif Eft vieax routier dès le moment qu’il aime:

On ne vit onc que cette pañflion Demeurât court faute d'invention:

Amour fait tant qu’enfin il a fon conte.

ertain Cuvier, dont on fait certain conte, En fera foi. Voici ce que j'en fçais, Et qu’un Quidam me dit ces jours pafiez.

| Dedans

LE CUVIER Lo!

Dedans un bourg ou ville de Province, (N'importe pas du titre, ni du nom)

Un T'onnelier & fa femme Nanon Entretenoïient un ménage aflez mince.

. De Paller voir Amour n’eut à mépris, Y conduifant un defes bons amis ; . C’eft cocuage; il fut de la partie; : Dieux familiers, & fans ceremonie, Se trouvans bien dans toute hôtellerie; Tout eft pour eux bon gîte & bon logis; Sans regarder fi c’eft Louvre ou cabane.

Un drôle donc carefloit Madame Anne.

Il en étoient fur un point, fur un point.

C’eft dire aflez de ne le dire point, Lors que l’Époux revient tout hors d’haleine Du Cabaret; juftement, juftement....….

C’eft dire encor ceci bien clairement.

On le maudit; nos gens font fort en peine.

Tout ce qu’on pôt, fut de cacher l’Amant:

On vous le ferre en hâte & promptement Sous un cuvier, dans une cour prochaine.

Tout en entrant l’Epoux dit, j'ai vendu Nôtre Cuvier. Combien? dit Madame Anne:

Quinze beaux francs. Va tu n’es qu’un gros Âne, Repartit-elle; & je t’ai d’un écu Fait aujourd’hui profit par mon adreffe, Layant vendu fix écus avant toi.

Le Marchand voit s’il eft de‘bon alloi, Et par dedans le tâte piéce à piéce, Examinant fi tout eft comme il faut,

N 4 Â Si

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