‹ Contes et nouvelles en versChapitre 44 sur 63 · Chapitre donc, puifque chapitre y a · texte numérisé non relu

Chapitre donc, puifque chapitre y a

Fut affemblé. Mère abbeffe, entourée

De fon fénat, fit venir Ilabeau,

Qui s'arrofoit de pleurs tout le vifage,

Se fouvenant qu'un maudit jouvenceau

Venoit d'en faire un différent ufage.

Quoi! dit Pabbeffe, un homme dans ce lieu!

Un tel fcandale en la maifon de Dieu !

N'êtes-vous point morte de honte encore l

Qui vous a fait recevoir parmi nous

Cette voirie? Ifabeau, favez-vous

(Car déformais qu'ici l'on vous honore Du nom de fœur, ne le prétendez pas), Savez-vous, dis-je, à quoi, dans un tel cas, Notre inftitut condamne une méchante ?

Vous l'apprendrez devant qu'il foit demain. Parlez, parlez. Lors la pauvre non nain, Qui jufque-là, confufe & repentante, N'ofoit branler, & la vue abaiffoit, Lève les yeux, par bonheur aperçoit Le haut-de-chauffe, à quoi toute la bande, Par un effet d'émotion trop grande, N'avoit pris garde, ainfi qu'on voit, louvent. Ce fut hafard qu'Ifabelle à Tinftant S'en aperçut. Auffitôt la pauvrette Reprend courage, & dit tout doucement:

Votre pfautier a ne fais quoi qui pend ; Raccommodez-le. Or c'étoit l'aiguillette:

Alfez fouvent pour bouton l'on s'en tert. D'ailleurs ce voile avoit beaucoup de l'air D'un haut-de-chauffe ; & la jeune nonnette, Ayant l'idée encor fraîche des deux, Ne s'y méprit: non pas que le mefïire Eût chauffe faite ainfi qu'un amoureux, Mais à peu près; cela devoit fufflre.

L'abbeffe dit : Elle ofe encore rire!

Quelle infolence! Un péché û honteux Ne la rend pas plus humble & plus foumife! Veut-elle point que l'on la canonife ?

Laiffez mon voile, efprit de Lucifer; Songez, fongez, petit tifon d'enfer, * Comme on pourra raccommoder votre âme.

Pas ne finit mère abbeffe fa gamme Sans lermonner & tempêter beaucoup.

Sœur Ifabeau lui dit encore un coup:

Raccommodez votre pfautier, madame.

Tout le troupeau fe met à regarder:

Jeunes de rire, & vieilles de gronder.

La voix manquant à notre fermonneufe, Qui, de fon troc bien fâchée & honteufe, N'eut pas le mot à dire en ce moment, L'effaim fit voir par fon bourdonnement Combien rouloient de diverfes penfées Dans les efprits. Enfin l'abbefîe dit:

Devant qu'on eût tant de voix ramafiees Il feroit tard ; que chacune en fon lit S'aille remettre. A demain toute chofe.

Le lendemain ne fut tenu, pour caufe, Aucun chapitre; & le jour enfuivant Tout aufïï peu. Les fages du couvent Furent d'avis que l'on fe devoit taire; Car trop d'éclat eût pu nuire au troupeau, On n'en vouloit à la pauvre Ifabeau Que par envie : ainfi, n'ayant pu faire Qu'elle lâchât aux autres le morceau, Chaque nonnain, faute de jouvenceau, Songe à pourvoir d'ailleurs à fon affaire. Les vieux amis reviennent de plus beau. Par préciput à notre belle on lailfe Le jeune fils, le pafteur à l'abbeffe:

Et l'union alla jufques au point Qu'on en prêtoit à qui n'en avoit point.

LE ROI GANDAULE 75

Force gens ont été l'inftrument de leur mal:

Candaule en efl un témoignage.

Ce roi fut en fottife un très-grand perfonnage?

Il fit pour Gygès fon vaffal Une galanterie imprudente & peu fage.

Vous voyez, lui dit-il, le vifage charmant Et les traits délicats dont la reine efl pourvue; Je vous jure ma foi que l'accompagnement Efl d'un tout autre prix, & paffe infiniment; Ce n'eft rien qui ne l'a vue Toute nue.

Je vous la veux montrer fans qu'elle en fâche rien,

Car j'en fais un très-bon moyen ; Mais à condition vous m'entendez fort bien

Sans que j'en dife davantage :

Gygès, il vous faut être fage;

Point de ridicule defir: ■

Je ne prendrois pas de plaifir Aux vœux impertinents qu'une amour fotte & vaine

Vous feroit faire pour la reine.

Propofez-vous de voir tout ce corps û charmant

Comme un beau marbre feulement.

Je veux que vous difiez que l'art, que la penlée, Que même le fouhait ne peut aller plus loin.

76 LE ROI GANDAULE

Dedans le bain je Pai laifîee:

Vous êtes connoiflfeur ; venez être témoin

De ma félicité fuprême.

Ils vont. Gygès admire. Admirer c'eft trop peu : Son étonnement eft extrême.

Ce doux objet joua fon jeu.

Gygès en fut ému, quelque effort qu'il pût faire.

Il auroit voulu fe taire, Et ne point témoigner ce qu'il avoit fenti; Mais fon filence eût fait foupçonner du myftère : L'exagération fut le meilleur parti.

Il s'en tint donc pour averti; Et, fans faire le fin, le froid, ni le modefle, Chaque point, chaque article, eut fon fait, fut loué. Dieux! difoit-il au roi, quelle félicité! Le beau corps! le beau cuir! ô ciel! & tout le refte!

De ce gaillard entretien

La reine n'entendit rien;

Elle l'eût pris pour outrage;

Car en ce fiècle ignorant

Le beau fexe étoit fauvage.

Il ne l'eit plus maintenant,

Et des louanges pareilles

De nos dames d'à préfent

N'écorchent point les oreilles.

Notre examinateur foupiroit dans fa peau; L'émotion croiffoit, tant tout lui fembloit beau. Le prince, s'en doutant, l'emmena; mais fon âme

Emporta cent traits de flamme :

Chaque endroit lança le fien.

Hélas ! fuir n'y fert de rien ;

Tourments d'amour font û bien

Qu'ils font toujours de la fuite

Près du prince Gygès eut aflez de conduite :

Mais de fa pafïïon la reine s'aperçut.

Elle fut

L'origine du mal : le roi, prétendant rire, S'avifa de lui tout dire.

Ignorant ! fa voit-il point Qu'une reine fur ce point N'ofe entendre raillerie ?

Et luppofé qu'en fon cœur Gela lui plaife, elle rie, Il lui faut, pour fon honneur, Contrefaire la furie.

Celle-ci le fut vraiment, Et réferva dans foi-même De quelque vengeance extrême Le defir très-véhément. Je voudrois pour un moment, Lecteur, que tu fufTes femme ; Tu ne faurois autrement Concevoir jufqu'où la dame Porta fon fecret dépit.

Un mortel eut le crédit De voir de fi belles chofes, A tous mortels lettres clofes !

Tels dons étoient pour des dieux; Pour des rois, voulois-je dire :

L'un & l'autre y vient de cire, Je ne fais quel eft le mieux.

Ces penfers incitoient la reine à la vengeance.

Honte, dépit, courroux, fon cœur employa tout;

Amour même, dit-on, fut de l'intelligence: De quoi ne vient-il point à bout:1

Gygès étoit bien fait, on l'excufa fans peine :

Sur le montreur d'appas tomba toute la haine. Il étoit mari, c'eft fon mal ; Et les gens de ce caractère Nefauroient en aucune affaire Commettre de péché qui ne foit capital. Qu'eft-il befoin d'ufer d'un plus ample prologue? Voilà le roi haï, voilà Gygès aimé ; Voilà tout fait & tout formé Un époux du grand catalogue, Dignité peu briguée, & qui fleurit pourtant. La fottife du prince étoit d'un tel mérite Qu'il fut fait in petto confrère de Vulcan ; De là jusqu'au bonnet la diftance efl petite. Cela n'étoit que bien; mais la Parque maudite Fut auffi de l'intrigue, &, fans perdre de temps, Le pauvre roi par nos amants Fut député vers le Cocyte; On le fit trop boire d'un coup:

Quelquefois, hélas ! c'eft beaucoup.

Bientôt un certain breuvage Lui fit voir le noir rivage; Tandis qu'aux yeux de Gygès S'étaloient de blancs objets:

Car, fût-ce amour, fût-ce rage, Bientôt la reine le mit Sur le trône & dans fon lit.

Mon defîein n'étoit pas d'étendre cette hiftoire, On la favoit affez. Mais je me fais bon gré,

Car l'exemple a très-bien cadré; Mon texte y va tout droit: même j'ai peine à croire Que le docteur en lois dont je vais difeourir PuifTe mieux que Candaule à mon but concourir.

Rome, pour ce coup-ci, me fournira la fcène; Rome, non celle-là que les mœurs du vieux temps Rendoient trifte, févère, incommode aux galants,

Et de fottes femelles pleine ; Mais Rome d'aujourd'hui, féjour charmant & beau,

Où l'on luit un train plus nouveau.

Le plaifir eft la feule affaire

Dont fe piquent fes habitants:

Qui n'auroit que vingt ou trente ans,

Ce feroit un voyage à faire.

Rome donc eut naguère un maître dans cet art Qui du Tien & du Mien tire fon origine; Homme qui hors de là faifoit le goguenard : Tout paffoit par fon étamine ; Aux dépens du tiers & du quart Il fe divertifîoit. Avint que le légifte, Parmi fes écoliers, dont il avoit toujours

Longue lifte, Eut un François, moins propre à faire en droit un cours

Qu'en amours.

Le docleur, un beau jour, le voyant fombre & trifte, Lui dit: Notre féal, vous voilà de relais, Car vous avez la mine, étant hors de l'école, De ne lire jamais Barthole.

Que ne vous pouffez-vous ? Un François être ainfi

Sans intrigue & fans amourettes !

Vous avez des talents ; nous avons des coquettes,

Non pas pour une, Dieu merci.

L'étudiant reprit: Je fuis nouveau dans Rome; Et puis, hors les beautés qui font plaifir aux gens Pour la fomme,

80 LE ROI GANDAULE

Je ne vois pas que les galants

Trouvent ici beaucoup à faire.

Toute maifon eft monaftère :

Double porte, verrous, une matrone auftère, Un mari, des Argus. Qu'irai-je, à votre avis,

Chercher en de pareils logis ?

Prendre la lune aux dents feroit moins difficile. Ha! ha! la lune aux dents! repartit le docteur;

Vous nous faites beaucoup d'honneur.

J'ai pitié des gens neufs comme vous. Notre ville Ne vous eft pas connue, en tant que je puis voir.

Vous croyez donc qu'il faille avoir Beaucoup de peine à Rome en fait que d'aventures? Sachez que nous avons ici des créatures

Qui feront leurs maris cocus

Sur la mouftache des Argus :

La chofe eft chez nous très-commune. Témoignez feulement que vous cherchez fortune; Placez-vous dans l'églife auprès du bénitier; Préfentez fur le doigt aux dames l'eau facrée ;

G'eft d'amourettes les prier.

Si l'air du fuppliant à quelque dame agrée,

Celle-là, fâchant fon métier,

Vous enverra faire un meflage.

Vous ferez déterré, logeaffiez-vous en lieu

Qui ne fût connu que de Dieu:

Une vieille viendra, qui, faite au badinage, Vous faura ménager un fécret entretien :

Ne vous embarraffez de rien.

De rien; c'eft un peu trop, j'excepte quelque chofe: Il eft bon de vous dire en paflant, notre ami, Qu'à Rome il faut agir en galant & demi. En France on peut conter des fleurettes, l'on caufe ;

ET LE xMAITRE EN DROIT. 81

Ici tous les moments font chers & piécieux: Romaines vont au but. L'autre reprit: Tant mieux. Sans être Gafcon, je puis dire Que je fuis un merveilleux fire.

Peut-être ne l'étoit-il point:

Tout homme eft Gafcon fur ce point.

Les avis du docteur furent bons : le jeune homme Se campe en une églife où venoit tous les jours

La fleur & l'élite de Rome, Des Grâces, des Vénus, avec un grand concours

D'Amours, C'est-à-dire, en chrétien, beaucoup d'anges femelles : Sous leur voile brilloient des yeux pleins d'étincelles. Bénitiers, le lieu faint n'étoit pas fans cela: Notre homme en choifit un chanceux pour ce point-là; A chaque objet qui paffe adoucit fes prunelles; Révérences, le drôle en faifoit des plus belles,

Des plus dévotes : cependant Il offroit l'eau luftrale. Un ange, entre les autres, En prit de bonne grâce. Alors l'étudiant

Dit en fon cœur : Elle eft des nôtres. Il retourne au logis : vieille vient; rendez-vous. D'en conter le détail, vous vous en doutez tous.

Il s'y fit nombre de folies.

La dame étoit des plus jolies;

Le pafTe-temps fut des plus doux.

Il le conte au docteur. Difcrétion françoise Eft chofe outre nature & d'un trop grand effort : - Diffimuler un tel tranfport,

Cela fent fon humeur bourgeoife.

Du fruit de les confeils le docteur s'applaudit, Rit en jurifconfulte, & des maris fe raille:

Pauvres gens qui n'onjt pas l'efprit

De garder du loup leur ouaille!

Un berger en a cent ; des hommes ne fauront

Garder la feule qu'ils auront!

Bien lui fembloit ce foin chofe un peu malaifée, Mais non pas impoffible; &, fans qu'il eût cent yeux

Il défioit, grâces aux deux,

Sa femme, encor que très-rufée.

A ce difcours, ami lecleur, Vous ne croiriez jamais, fans avoir quelque honte,

Que l'héroïne de ce conte

Fût propre femme du do&eur:

Elle l'étoit pourtant. Le pis fut que mon homme, En s'informant de tout, & des fi, & des cas, Et comme elle étoit faite, & quels fecrets appas,

Vit que c'étoit fa femme en fomme.

Un feul point l'arrêtoit : c'étoit certain talent Qu'avoit en fa moitié trouvé l'étudiant, Et que pour le mari n'avoit pas la donzelle.

A ce figne, ce n'eft pas elle,

Difoit en foi le pauvre époux :

Mais les autres points y font tous ; C'eft elle. Mais ma femme au logis eft rêveufe ;

Et celle-ci paroît caufeufe

Et d'un agréable entretien;

Affurément c'en eft une autre.

Mais du refte il n'y manque rien:

Taille, vifage, traits, même poil; c'efl la nôtre.

Après avoir bien dit, tout bas,

Ce l'eft, &puis, Ce ne l'eft pas, Force fut qu'au premier en demeurât le fire.

Je lailîe à penfer fon courroux,

Sa fureur, afin de mieux dire.

Vous vous êtes donné un fécond rendez-vous? Pourfuivit-il. Oui, reprit notre apôtre; Elle & moi n'avons eu garde de l'oublier,

Nous trouvant trop bien du premier

Pour n'en pas ménager un autre, Très-réfolus tous deux de ne nous rien devoir. La réfolution, dit le docteur, eft belle. Je faurois volontiers quelle eft cette donzelle. L'écolier repartit : Je ne l'ai pu lavoir; Mais qu'importe ? Il fuffit que je fois content d'elle.

Dès à préfent je vous réponds Que l'époux de la dame a toutes fes façons : Si quelqu'une manquoit, nous la lui donnerons Demain, en tel endroit, à telle heure, fans faute.

On doit m'attendre entre deux draps, Champ de bataille propre à de pareils combats. Le rendez- vous n'eft point dans une chambre haute:

Le logis eft propre & paré.

On m'a fait à l'abord traverfer un paflage

Où jamais le jour n'eft entré; Mais, auffitôt après, la vieille du melîage M'a conduit en des lieux où loge, en bonne foi,

Tout ce qu'amour a de délices :

On peut s'en rapporter à moi.

A ce difcours jugez quels étoient les fupplices Qu'enduroit le docteur. Il forme le deffein

De s'en aller le lendemain Au lieu de l'écolier, &, fous ce perfonnage, Convaincre fa moitié, lui faire un vaOTelage

Dont il fût à jamais parlé.

N'en déplaife au nouveau confrère,

Il n'étoit pas bien confeillé ; Mieux valoit pour le coup fe taire,

Sauf d'apporter en temps & lieu Remède au cas, moyennant Dieu.

Quand les époules font un récipiendaire

Au benoît état de cocu, S'il en peut fortir franc, c'eft à lui beaucoup faire

Mais, quand il eft déjà reçu, Une taçon de plus ne fait rien à l'affaire. Le docteur raifonna d'autre forte, & fit tant Qu'il ne fit rien qui vaille. Il crut qu'en prévenant Son parrain en cocuage, Il feroit tour d'homme fage:

Son parrain, cela s'entend, Pourvu que fous ce galant Il eût fait apprentiffage ; Chofe dont, à bon droit, le lecteur peut douter. Quoi qu;il en foit, l'époux ne manque pas d'aller Au logis de l'aventure, Croyant que l'allée obfcure, Son filence, & le loin de fe cacher le nez, Sans qu'il fût reconnu, le feroient introduire

En ces lieux û fortunés.

Mais, par malheur, la vieille avoit pour fe conduire Une lanterne fourde; &, plus fine cent fois

Que le plus fin docteur en lois, Elle reconnut l'homme, & fans être furprife, Elle lui dit : Attendez là, Je vais trouver madame Élife.

Il la faut avertir; je n'ofe fans cela Vous mener dans fa chambre; & puis vous devez être

En autre habit pour l'aller voir, C'eft-à-dire, en un mot, qu'il n'en faut point avoir* Madame attend au lit. A ces mots, notre maître, Pouffé dans quelque bouge, y voit d'abord paroître

Tout un déshabillé, des mules, un peignoir, Bonnet, robe de chambre, avec chemiie d'homme, Parfums fur la toilette, & des meilleurs de Rome; Le tout propre, arrangé, de même qu'on eût fait Si l'on eût attendu le cardinal préfet. Le docteur fe dépouille; & cette gouvernante Revient, & par la main le conduit en des lieux Où notre homme, privé de l'ufage des yeux,

Va d'une façon chancelante.

Après ces détours ténébreux, La vieille ouvre une porte, & vous pouffe le fire

En un fort malplailant endroit,

Quoique ce fût fon propre empire :

C'était en l'école de droit.

En l'école de droit! Là même. Le pauvre homme, Honteux, furpris, confus, non fans quelque raifon,

Penfa tomber en pâmoifon.

Le conte en courut par tout Rome.

Les écoliers alors attendoient leur régent : Cela feul acheva fa mauvaife fortune.

Grand éclat de rifée & grand chuchillement,

Univerfel étonnement.

Eft-il fou? qu'eft-ce là? vient-il de voir quelqu'une? Ce ne fut pas le tout; fa femme fe plaignit. Procès. La parenté fe joint en caufe, & dit Que du dodeur venoit tout le mauvais ménage; Que cet homme était fou; que fa femme était fage. . On fit caffer le mariage;

Et puis la dame fe rendit

Belle & bonne religieule

A Saint-CroifTant en Vavoureufe;

Un prélat lui donna l'habit.

Oui craint d'aimer a tort, félon mon fens, S'il ne fuit pas dès qu'il voit une belle. Je vous connois, objets doux & puiflants; Plus ne m'irai brûler à la chandelle.

Une vertu fort de vous, ne fais quelle, Qui dans le cœur s'introduit par les yeux : Ce qu'elle y fait, befoin n'eft de le dire; On meurt d'amour, on languit, on foupire : Pas ne tiendroit aux gens qu'on ne fît mieux. A tels périls ne faut qu'on s'abandonne. J'en vais donner pour preuve une perfonne Dont la beauté fit trébucher Rultic.

Il en avint un fort plaifant trafic :

Plaifant fut-il, au péché près, fans faute; Car pour ce point je l'excepte, & je l'ôte, Et ne fuis pas du goût de celle-là Qui, buvant frais (ce fut, je penfe, à Rome), Difoit : Que n'elt-ce un péché que cela! Je la condamne, & veut prouver en fomme Qu'il fait bon craindre, encor que l'on l'oit faint. Rien n'efl plus vrai : fi Ruflic avoit craint, Il n'auroit pas retenu cette fille, Qui, jeune & fimple, & pourtant très-gentille,

Jufques au vif vous l'eut bientôt atteint.

Alibech fut fon nom, fi j'ai mémoire;

Fille un peu neuve, à ce que dit l'hiftoire.

Lifant un jour comme quoi certains faints,

Pour mieux vaquer à leurs pieux deffeins,

Se féqueftroient, vivoient comme des anges,

Qui çà, qui là, portant toujours leurs pas

En lieux cachés, chofes qui, bien qu'étranges.

Pour Alibech avoient quelques appas :

Mon Dieu ! dit-elle, il me prend une envie

D'aller mener une femblable vie.

Alibech donc s'en va fans dire adieu;

Mère, ni fœur, nourrice, ni compagne

N'eft avertie. Alibech en campagne

Marche toujours, n'arrête en pas un lieu;

Tant court enfin qu'elle entre en un bois fombre;

Et dans ce bois elle trouve un vieillard,

Homme pofïîble autrefois plus gaillard,

Mais n'étant lors qu'un fquelette & qu'une ombre.

Père, dit-elle, un mouvement m'a pris;

G'eft d'être fainte, & mériter pour prix

Qu'on me révère, & qu'on chôme ma fête.

Oh! quel plaifir j'aurois, fi tous les ans,

La palme en main, les rayons fur la tête,

Je recevois des fleurs & des préfents!

Votre métier eft-il fi difficile?

Je fais déjà jeûner plus d'à demi.

Abandonnez ce penier inutile,

Dit le vieillard; je vous parle en ami.

La fainteté n'eft chofe fi commune,

Que le jeûner furfife pour l'avoir.

Dieu gard de mal fille & femme qui jeûne

Sans pour cela guère mieux en valoir!

Il faut encor pratiquer d'autres chofes, D'autres vertus, qui me font lettres clofes, Et qu'un ermite habitant de ces bois Vous apprendra mieux que moi mille ibis. Allez le voir, ne tardez davantage; Je ne retiens tels oifeaux dans ma cage. Difant ces mots, le vieillard la quitta, Ferma fa porte, & fe barricada.

Très-fage fut d'agir ainfi, fans doute, Ne fe fiant à vieillerie, ni goutte, Jeûne, ni haire, enfin à rien qui foit.

Non loin de là notre fainte aperçoit

Celui de qui ce bon vieillard parloit,

Homme ayant l'àme en Dieu tout occupée,

Et fe faifant tout blanc de fon épée.

C'étoit Ruftic, jeune iaint très-fervent :

Ces jeunes-là s'y trompent bien fouvent.

En peu de mots l'appétit d'être fainte

Lui fut d'abord par la belle expliqué;

Appétit tel qu'Alibech avoit crainte

Que quelque jour fon fruit n'en fût marqué.

Ruftic fourit d'une telle innocence :

Je n'ai, dit-il, que peu de connoiffance

En ce métier; mais ce peu-là que j'ai

Bien volontiers vous fera partagé;

Nous vous rendrons la chofe familière.

Maître Ruftic eût dû donner congé

Tout dès l'abord à femblable écolière.

Il ne le fit ; en voici les effets.

Comme il vouloit être des plus parfaits,

Il dit en foi : Ruftic, que fais-tu faire ï

Veiller, prier, jeûner, porter la haire.

Qu'eft-ce cela? moins que rien, tous le font.

Mais d'être feul auprès de quelque belle,

Sans la toucher, il n'eft victoire telle;

Triomphes grands chez les anges en lont :

Méritons-les; retenons cette fille :

Si je réfifte à chofe fi gentille,

J'atteins le comble, & me tire du pair.

Il la retint, & fut fi téméraire,

Qu'outre Satan il défia la chair,

Deux ennemis toujours prêts à maliaire.

Or lont nos faints logés fous même toit :

Ruflic apprête, en un petit endroit,

Un petit lit de jonc pour la novice;

Car, de coucher fur la dure d'abord,

Quelle apparence ? elle n'étoit encor

Accoutumée à fl rude exercice.

Quant au fouper, elle eut pour tout iervice

Un peu de fruit, du pain non pas trop beau.

Faites état que la magnificence

De ce repas ne confifta qu'en Peau,

Claire, d'argent, belle par excellence.

Ruftic jeûna; la fille eut appétit.

Couchés à part, Alibech s'endormit ,

L'ermite non. Une certaine bête,

Diable nommée, un vrai ferpent maudit,

N'eut point de paix qu'il ne fût de la fête.

On l'y reçoit. Ruftic roule en fa tête,

Tantôt les traits de la jeune beauté,

Tantôt fa grâce, & fa naïveté,

Et fes façons, & fa manière douce,

L'âge, la taille, & furtout l'embonpoint,

Et certain fein ne fe repofant point,

go LE DIABLE EN ENFER.

Allant, venant; fein qui pouffe & repouffe

Certain corfet en dépit d' Alibech,

Qui tâche en vain de lui clore le bec :

Car toujours parle; il va, vient, & refpire^:

C'eft fon patois; Dieu fait ce qu'il veut dire.

Le pauvre ermite, ému de paffion,

Fit de ce point fa méditation.

Adieu la haire, adieu la difcipline.

Et puis voilà de ma dévotion î

Voilà mes faints ! Celui-ci s'achemine

Vers Alibech, & l'éveille en furfaut :

Ce n'eft bien fait que de dormir fitôt,

Dit le frater ; il faut au préalable

Qu'on faffe une œuvre à Dieu fort agréable,

Emprifonnant en enfer le malin;

Créé ne fut pour aucune autre fin :

Procédons-y. Tout à l'heure il fe gliffe

Dedans le lit. Alibech, fans malice,

N'entendoit rien à ce myftère-là;

Et, ne fâchant ni ceci ni cela,

Moitié forcée, & moitié confen tante,

Moitié voulant combattre ce defir,

Moitié n'ofant, moitié peine & plaifir,

Elle crut faire acle de repentante;

Bien humblement rendit grâce au frater;

Sut ce que c'eft que le diable en enfer.

Déformais faut qu' Alibech fe contente

D'être martyre, en cas que fainte foit.

Frère Ruftic peu de vierges faifoit.

Cette leçon ne fut la pius aifée,

Dont Alibech, non encor déniaifée, *

Dit : Il faut bien que le diable en effet

Soit une chofe étrange & bien mauvaife;

Il brife tout; voyez le mal qu'il fait A fa prifon : non pas qu'il m'en déplaife; Mais il mérite, en bonne vérité, D'y retourner. Soit fait, ce dit le frère. Tant s'appliqua Ruftic à ce myftère, Tant prit de foin, tant eut de charité, Qu'enfin l'enfer, s'accoutumant au diable, Eût eu toujours fa préfence agréable, Si l'autre eût pu toujours en faire effai. Sur quoi la belle : On dit encor bien vrai Qu'il n'eft prifon û douce, que fon hôte En peu de temps ne s'y laffe fans faute. Bientôt nos gens ont noife fur ce point. En vain l'enfer fon prifonnier rappelle; Le diable eft fourd, le diable n'entend point. L'enfer s'ennuie, autant en fait la belle; Ce grand defir d'être fainte s'en va.

Ruftic voudroit être dépêtré d'elle ; Elle pourvoit d'elle-même à cela.

Furtivement elle quitte le fire, Par le plus court s'en retourne chez foi.

Je fuis en foin de ce qu'elle put dire A fes parents; c'eft ce qu'en bonne foi Jufqu'à préfent je n'ai bien fu comprendre. Apparemment elle leur fit entendre Que fon cœur, mû d'un appétit d'enfant, L'avoit portée à tâcher d'être fainte : Ou l'on l'a crut, ou l'on en fit femblant. Sa parenté prit pour argent comptant Un tel motif : non que de quelque atteinte A fon enfer on n'eût quelque foupçon; Mais cette chartre eft faite de façon

Qu'on n'y voit goutte, & maint geôlier s'y trompe.

Alibech fut feflinée en grande pompe.

L'hifloire dit que par fimplicité

Elle conta la chofe à fes compagnes.

Befoin n'étoit que votre fainteté,

Celui dit-on, traverfât ces campagnes;

On vous auroit, fans bouger du logis,

Même leçon, même fecret appris.

Je vous aurois, dit Tune, offert mon frère.

Vous auriez eu, dit l'autre, mon coufln.

Et Neherbal, notre prochain voifm,

N'eft pas non plus novice en ce myftère :

Il vous recherche; acceptez ce parti,

Devant qu'on foit d'un tel cas averti.

Elle le fit. Neherbal n'étoit homme

A cela près. On donna telle fomme

Qu'avec les traits de la jeune Alibech

Il prit pour bon un enfer très-fuspecl,

Ufant des biens que l'hymen nous envoie.

A tous époux Dieu doint pareille joie!

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