LA JUMENT
Pour tout domaine, & pour tous revenus,
Dieu ne donna que fes deux bras tout nus,
Et fon louchet, dont, pour tout uftensille,
Pierre faifoit fubfifter fa famille.
Il avoit femme & belle & jeune encor
Ferme surtout : le hâle avoit fait tort
A fon vifage, et non à fa perlonne.
Nous autres gens peut-être aurions voulu
Du délicat; ce rufbic ne m'eût plu :
Pour des curés la pâte en étoit bonne,
Et convenoit à femblables amours.
Meffire Jean la regardoit toujours
Du coin de l'oeil, toujours tournoit la tête
De Ion côté, comme un chien qui fait fête
Aux os qu'il voit n'être par trop chétifs.
Que fil en voit un de belle apparence,
Non décharné, plein encor de fubflance,
Il tient deffus fes regards attentifs;
Il s'inquiète, il trépigne, il remue
Oreille & queue; il a toujours la vue
Deffus cet os, & le ronge des yeux
Vingt fois devant que fon palais s'en fente.
Meffire Jean tout ainfi fe tourmente
A cet objet pour lui délicieux.
La villageoife étoit fort innocente,
Et n'entendoit aux façons du pafleur
Myflère aucun : ni fon regard flatteur
Ni fes préfents ne touchoient Madeleine;
Bouquets de thym & pots de marjolaine
Tomboient à terre : avoir cent menus foins,
C'étoit parler bas-breton tout au moins.
Il s'avifa d'un plaifant ftratagème.
Pierre étoit lourd, fans efprit : je crois bien
DU COMPÈRE PIERRE. g5
Qu'il ne fe fût précipité lui-même;
Mais par delà de lui demander rien
C'étoit abus & très-grande fottife.
L'autre lui dit : Compère mon ami,
Te voilà pauvre & n'ayant à demi
Ce qu'il te faut; fi je t'apprends la guife
Et le moyen d'être un jour plus content
Qu'un petit roi, fans fe tourmenter tant,
Que me veux-tu donner pour mes étrennes?
Pierre répond : Parbleu ! meffire Jean,
Je fuis à vous; difpolez de mes peines;
Car vous favez que c'eft tout mon vaillant.
Notre cochon ne nous faudra pourtant ;
Il a mangé plus de fon, par mon âme,
Qu'il n'en tiendroit trois fois dans ce tonneau;
Et d'abondant, la vache à notre femme
Nous a promis qu'elle feroit un veau :
Prenez le tout. — Je ne veux nul falaire,
Dit le pafteur; obliger mon compère
Ce m'eft affez. Je te dirai comment :
Mon deffein eft de rendre Madeleine
Jument le jour, par art d'enchantement,
Lui redonnant fur le foir forme humaine.
Très-grand profit pourra certainement
T'en revenir; car ton âne eft û lent,
Que du marché l'heure eft prefque paffée
Quand il arrive; ainfi tu ne vends pas
Comme tu veux tes herbes, ta denrée,
Tes choux, tes aulx, enfin tout ton tracas.
Ta femme, étant jument forte & membrue,
Ira plus vite; & fitôt que chez toi
Elle fera du marché revenue,
Sans pain ni foupe, un peu d'herbe menue
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Lui fuffira. Pierre dit : Sur ma foi!
Meffirè Jean, vous êtes un iage homme.
Voyez que c'eft d'avoir étudié !
Vend-on cela? Si j'avois grotte fomme,
Je vous l'aurois parbleu bientôt payé.
Jean pourfuivit : Or çà, je t'apprendrai
Les mots, la guife, & toute la manière
Par où jument, bien faite & poulinière,
Auras de jour, belle femme de nuit.
Corps, tête, jambe, & tout ce qui s'enfuit
Lui reviendra : tu n'as qu'à me voir faire.
Tais-toi furtout; car un mot feulement
Nous gâteroit tout notre enchantement;
Nous ne pourrions revenir au myftère,
De notre vie : encore un coup, motus,
Bouche coufue ; ouvre les yeux fans plus :
Toi-même après pratiqueras la chofe.
Pierre promet de fe taire, & Jean dit :
Sus, Madeleine, il fe faut, & pour caufe,
Dépouiller nue, & quitter cet habit;
Dégrafez-moi cet atour des dimanches :
Fort bien. Otez ce corfet & ces manches:
Encore mieux. Défaites ce jupon :
Très-bien cela. Quand vint à la chemife,
La pauvre époufe eut en quelque façon
De la pudeur. Être nue ainfi mife
Aux yeux des gens! Madeleine aimoit mieux
Demeurer femme, & juroit fes grands dieux
De ne souffrir une telle vergogne.
Pierre lui dit : Voilà grande befogne !
Eh bien! tous deux nous faurons comme quoi
Vous êtes faite : eft-ce, par votre foi,
De quoi tant craindre? Eh, la la, Madeleine,