‹ Contes et nouvelles en versChapitre 48 sur 63 · S LA JUMENT DU COMPERE PIERRE · texte numérisé non relu

S LA JUMENT DU COMPERE PIERRE

Si haut qu'on Peut entendu d'une lieue : Meffire Jean, je n'y veux point de queue ! Vous l'attachez trop bas, meffire Jean ! Pierre à crier ne fut fi diligent, Que bonne part de la cérémonie Ne fût déjà par le prêtre accomplie.

A bonne fin le relie auroit été, Si, non content d'avoir déjà parlé, Pierre encor n'eût tiré par la foutane Le curé Jean, qui lui dit : Foin de toi ! T'avois-je pas recommandé, gros âne, De ne rien dire, & de demeurer coi?

Tout eft gâté; ne t'en prends qu'à toi-même. Pendant ces mots l'époux gronde à part ioi. Madeleine eft en un courroux extrême, Querelle Pierre, & lui dit : Malheureux ! Tu ne feras qu'un miférable gueux Toute ta vie! Et puis viens-t'en me braire, Viens me conter ta faim & ta douleur!

Voyez un peu! monfieur notre pafteur Veut de fa grâce à ce traîne-malheur Montrer de quoi finir notre mifère :

Mérite- t-il le bien qu'on lui veut faire? Meffire Jean, laifîons là cet oifon :

Tous les matins, tandis que ce veau lie Ses choux, fes aulx, fes herbes, fon ognon, Sans l'avertir venez à la maifon :

Vous me rendrez une jument polie.

Pierre reprit : Plus de jument, ma mie; Je fuis content de n'avoir qu'un grifon.

PÂTÉ D'ANGUILLE. gq

Même beauté, tant foit exquife, Rafiafie & foule à la fin.

Il me faut d'un & d'autre pain :

Diverfité, c'eft ma devife.

Cette maîtrefle un tantet bife Rit à mes yeux : pourquoi cela?

C'eft qu'elle eft neuve; & celle-là Qui depuis longtemps m'eft acquiie, Blanche qu'elle eft, en nulle guife - Ne me caufe d'émotion.

Son cœur dit oui; le mien dit non.

D'où vient? en voici la raifon :

Diverfité, c'eft ma deviie.

Je l'ai jà dit d'autre façon; Car il eft bon que l'on déguife, Suivant la loi de ce dicton, Diverfité, c'eft ma deviie.

Ce fut celle auffi d'un mari De qui la femme étoit fort belle.

Il le trouva bientôt guéri De l'amour qu'il avoitpour elle :

L'hymen & la pofTeffion Éteignirent fa paffion.

ioo PATE D'ANGUILLE.

Un fien valet avoit pour femme

Un petit bec alTez mignon :

Le maître, étant bon compagnon, Eut bientôt empaumé la dame.

Cela ne plut pas au valet, Qui, les ayant pris fur le fait, Vendiqua fon bien de couchette, A fa moitié chanta goguette, L'appela tout net & tout franc...

Bien fot de faire un bruit fi grand Pour une chofe û commune :

Dieu nous gard de plus grand'fortune !

Il fit à fon maître un fermon ; Monfieur, dit-il, chacun la Tienne, Ce n'eft pas trop ; Dieu & raifon Vous recommandent cette antienne.

Direz- vous, Je fuis fans chrétienne?

Vous en avez à la maifon Une qui vaut cent fois ia mienne.

Ne prenez donc plus tant de peine :

C'eft pour ma femme trop d'honneur; Il ne lui faut il gros monfieur.

Tenons-nous chacun à la nôtre ; N'allez point à l'eau chez un autre, Ayant plein puits de ces douceurs :

Je m'en rapporte aux connoiffeurs.

Si Dieu m'avoit fait tant de grâce Qu'ainfi que vous je difpofafle De madame, je m'y tiendrois, Et d'une reine ne voudrois.

Mais, puifqu'on ne fauroit défaire Ce qui s'eft fait, je voudrois bien (Ceci ioit dit fans vous déplaire)

Que, content de votre ordinaire, Vous ne goûtafïiez plus du mien

Le patron ne voulut lui dire

Ni oui ni non fur ce difcours,

Et commanda que tous les jours

On mît au repas près du fire

Un pâté d'anguille. Ce mets

Lui chatouilloit fort le palais.

Avec un appétit extrême

Une & deux fois il en mangea;

Mais, quand ce vint à la troifième,

La feule odeur le dégoûta.

Il voulut fur une autre viande

Mettre la main; on l'empêcha.

Monfieur, dit-on, nous le commande:

Tenez-vous-en à ce mets-là :

Vous l'aimez, qu'avez-vous à dire ?

M'en voilà foûl, reprit le fire.

Eh quoi ! toujours pâtés au bec!

Pas une anguille de rôtie \

Pâtés tous les jours de ma vie !

J'aimerois mieux du pain tout fec.

LaifTez-moi prendre un peu du vôtre,

Pain de par Dieu, ou de par l'autre;

Au diable ces pâtés maudits !

Ils me fuivront en paradis,

Et par delà, Dieu me pardonne!

Le maître accourt foudain au bruit; Et, prenant fa part du déduit:

Mon ami, dit-il, je m'étonne Que d'un mets û plein de bonté

ii. — 8

Vous foyez fitôt dégoûté.

Ne vous ai-je pas ouï dire

Que c'étoit votre grand ragoût?

Il faut qu'en peu de temps, beau fire,

Vous ayez bien changé de goût.

Qu'ai- je fait qui fût plus étrange?

Vous me blâmez lorfque je change

Un mets que vous croyez friand,

Et vous en faites tout autant!

Mon doux ami, je vous apprends

Que ce n'eft pas une fottife,

En fait de certains appétits,

De changer fon pain blanc en bis :

Diverfité, c'eft ma devife.

Quand le maître eut ainfi parlé,

Le valet fut tout confolé.

Non que ce dernier n'eût à dire

Quelque chofe encor là-defïus :

Car, après tout, doit-il fuffire

D'alléguer fon plaiiir fans plus ?

J'aime le change. A la bonne heure,

On vous l'accorde ; mais gagnez;

S'il fe peut, les intéreffés ;

Cette voie eft bien la meilleure :

Suivez-la donc. A dire vrai,

Je crois que l'amateur du change

De ce confeil tenta l'efïai.

On dit qu'il parloit comme un ange,

De mots dorés ufant toujours.

Mots dorés font tout en amours,

C'eft une maxime confiante.

Chacun fait quelle eft mon entente :

PATE D'ANGUILLE. io3

J'ai rebattu cent & cent fois Ceci dans cent & cent endroits :

Mais la choie eft û nécefïaire, Que je ne puis jamais m'en taire, Et redirai jufques au bout:

Mots dorés en amours font tout. Ils perfuadent la donzelle, Son petit chien, fa demoifelle, Son époux quelquefois auffi.

Ceft le feul qu'il falloit ici Perfuader: il n'avoit l'âme Sourde à cette éloquence; &, dame!

Les orateurs du temps jadis N'en ont de telle en leurs écrits.

Notre jaloux devint commode:

Même on dit qu'il fuivit la mode De fon maître, & toujours depuis Changea d'objets en fes déduits.

Il n'étoit bruit que d'aventures Du chrétien'& de créatures.

Les plus nouvelles fans manquer Étoient pour lui les plus gentilles1.

Par où le drôle en put croquer Il en croqua; femmes & filles, Nymphes, grifettes, ce qu'il put.

Toutes étoient de bonne prife; Et fur ce point, tant qu'il vécut, Diverfité fut fa devife.

J'a vois juré de laiiTer là les nonnes : Car, que toujours on voie en mes écrits Même sujet & femblables perfonnes, Cela pourroit fatiguer les efprits.

Ma mufe met guimpe fur le tapis; Et puis quoi ? guimpe, & puis guimpe fans cette ; Bref, toujours guimpe, & guimpe fous la preffe! C'eft un peu trop. Je veux que les nonnains FafTent les tours en amour les plus fins; Si ne faut-il pour cela qu'on épuife Tout le fujet. Le moyen? c'eft un fait Par trop fréquent; je n'aurois jamais fait: Il n'eft greffier dont la plume y luffife. Si j'y tâchois, on pourroit foupçonner Que quelque cas m'y feroit retourner; Tant iur ce point mes vers font de rechutes. Toujours fouvient à Robin de fes flûtes. Or apportons à cela quelque fin; Je le prétends, cette tâche ici faite.

Jadis s'étoit introduit un blondin

Chez des nonnains, à titre de fillette.

Il n'avoit pas quinze ans que tout ne fût;

LES LUNETTES. io5

Dont le galant pafla pour fœur Colette,

Auparavant que la barbe lui crût.

Cet entre-temps ne fut fans fruit : le fire

L'employa bien ; Agnès en profita.

Las! quel profit ! j'eufle mieux fait de dire

Qu'à fœur Agnès malheur en arriva.

Il lui fallut élargir la ceinture,

Puis mettre au jour petite créature

Qui reflembloit comme deux gouttes d'eau,

Ce dit l'hiltoire, à la fœur jouvenceau.

Voilà fcandale & bruit dans l'abbaye:

D'où cet enfant eft-il plu ? comme a-t-on,

Difoient les fœurs en riant, je vous prie,

Trouvé céans ce petit champignon ?

Si ne s'eft-il après tout fait lui-même.

La prieure eft en un courroux extrême:

Avoir ainfi fouillé cette maifon !

Bientôt on mit l'accouchée en prifon ;

Puis il fallut faire enquête du père.

Comment eft-il entré ? comment forti ?

Les murs font hauts, antique la tourière,

Double la grille, & le tour très-petit.

Seroit-ce point quelque garçon en fille?

Dit la prieure, & parmi nos brebis

N'aurions-nous point, fous de trompeurs habits,

Un jeune loup? Sus, qu'on ie déshabille;

Je veux favoir la vérité du cas.

Qui fut bien pris? ce fut la feinte ouaille:

Plus fon efprit à longer fe travaille,

Moins il efpère échapper d'un tel pas.

Nécefïité, mère de ftratagème,

Lui fit... eh bien?... lui fit en ce moment

Lier... eh quoi?... Foin ! je fuis court moi-même

io6 LES LUNETTES.

Où prendre un mot qui dife honnêtement

Ce que lia le père de l'enfant ?

Comment trouver un détour fuffifant

Pour cet endroit? Vous avez ouï dire

Qu'au temps jadis le genre humain avoit

Fenêtre au corps, de forte qu'on pouvoit

Dans le dedans tout à fon aife lire :

Chofe commode aux médecins d'alors.

Mais fi d'avoir une fenêtre au corps

Etoit utile, une au cœur au contraire

Ne l'étoit pas, dans les femmes furtout;

Car le moyen qu'on pût venir à bout

De rien cacher? Notre commune mère,

Dame nature, y pourvut fagement

Par deux lacets de pareille mefure.

L'homme & la femme eurent également

De quoi fermer une telle ouverture.

La femme fut lacée un peu trop dru:

Ce fut fa faute ; elle-même en fut caufe,

N'étant jamais à fon gré trop bien clofe.

L'homme au rebours; & le bout du tilTu

Rendit en lui la nature perplexe.

Bref, le lacet à l'un & l'autre fexe

Ne put cadrer, & fe trouva, dit-on,

Aux femmes court, aux hommes un peu long.

Il eft facile à préfent qu'on devine

Ce que lia notre jeune imprudent :

C'eft ce furplus, ce refle de machine,

Bout de lacet aux hommes excédant.

D'un brin de fil il l'attacha de forte

Que tout fembloit auffi plat qu'aux nonnains:

Mais, fil ou foie, il n'eft bride affez forte

Pour contenir ce que bientôt je crains

Qui ne s'échappe. Amenez-moi des feints; Amenez-moi, fi vous voulez, des anges; Je les tiendrai créatures étranges Si vingt nonnains, telles qu'on les vit lors, Ne font trouver à leur efprit un corps : J'entends nonnains ayant tous les tréfors De ces trois fœurs dont la fille de l'onde Se fait fervir; chiches & fiers appas Que le foleil ne voit qu'au nouveau monde; Car celui-ci ne les lui montre pas.

La prieure a fur fon nez des lunettes, Pour ne juger du cas légèrement.

Tout à l'entour font debout vingt nonnettes, En un habif que vraifemblablement N'avoient pas fait les tailleurs du couvent. Figurez-vous la queftion qu'au fire On donna lors: befoin n'eft de le dire. Touffes de lis, proportion du corps, Secrets appas, embonpoint, et peau fine, Fermes tétons, et femblables refforts, Eurent bientôt fait jouer la machine:

Elle échappa, rompit le fil d'un coup, Comme un courfier qui romproit fon licou, Et fauta droit au nez de la prieure, Faifant voler lunettes tout à l'heure Jufqu'au plancher. Il s'en fallut bien peu Que l'on ne vît tomber la lunetière. Elle ne prit cet accident en jeu.

L'on tint chapitre, & fur cette matière Fut raifonné longtemps dans le logis.

Le jeune loup fut aux vieilles brebis Livré d'abord. Elles vous l'empoignèrent,

io8 LES LUNETTES.

A certain arbre en leur cour l'attachèrent, Ayant le nez devers l'arbre tourné, Le dos à l'air avec toute la luite.

Et cependant que la troupe maudite Songe comment il fera guerdonné, Que l'une va prendre dans les cuifines Tous les balais, & que l'autre s'en court A l'arfenal où font les disciplines; Qu'une troifieme enferme à double tour Les fœurs qui font jeunes & pitoyables; Bref, que le fort, ami du marjolet, Écarte ainfi toutes les déteftables, Vient un meunier monté fur fon mulet, Garçon carré, garçon couru des filles, Bon compagnon, & beau joueur de quilles. Oh! oh! dit-il, qu'eft-ce là que je voi? Le plaifant faint! Jeune homme, je te prie, Qui t'a mis là ? sont-ce ces fœurs? dis-moi : Avec quelqu'une as-tu fait la folie?

Te plaifoit-elle? étoit-elle jolie?

Car, à te voir, tu me portes, ma foi (Plus je regarde & mire ta perfonne), Tout le minois d'un vrai croqueur de nonne. L'autre répond : Hélas! c'eft le rebours; Ces nonnes m'ont en vain prié d'amours : Voilà mon mal. Dieu me doint patience!

Car de commettre une fi grande offenfe, J'en fais fcrupule, & fût-ce pour le roi, Me donnât-on auffi gros d'or que moi.

Le meunier rit; & fans autre myftère Vous le délie, & lui dit : Idiot, Scrupule, toi qui n'es qu'un pauvre hère! C'eft bien à nous qu'il appartient d'en faire!

Notre curé ne feroit pas il fot.

Vite, fuis-t'en, m'ayant mis en ta place; Car auffi bien tu n'es pas, comme moi, Franc du collier, & bon pour cet emploi : Je n'y veux point de quartier ni de grâce. Viennent ces fceurs, toutes, je te répond, Verront beau jeu, fi la corde ne rompt. L'autre deux fois ne fe le fait redire; Il vous l'attache, & puis lui dit adieu. Large d'épaule, on auroit vu le fire Attendre nu les nonnains en ce lieu.

L'eicadron vient, porte en guife de cierges Gaules & fouets, proceffion de verges, Qui fit la ronde à l'entour du meunier, Sans lui donner le temps de fe montrer, Sans l'avertir. Tout beau ! dit-il, mefdames, Vous vous trompez ; confidérez-moi bien : Je ne fuis pas cet ennemi des femmes, Ce fcrupuleux qui ne vaut rien à rien. Employez-moi; vous verrez des merveilles: Si je dis faux, coupez-moi les oreilles. D'un certain jeu je viendrai bien à bout: Mais quant au fouet, je n'y vaux rien du tout. Qu'entend ce ruftre, & que nous veut-il dire ? S'écria lors une de nos fans-dents :

Quoi! tu n'es pas notre faifeur d'enfants? Tant pis pour toi, tu paieras pour le fire : Nous n'avons pas telles armes en main Pour demeurer en un fi beau chemin.

Tiens, tiens, voilà l'ébat que l'on defire. A ce difeours, fouets de rentrer en jeu, Verges d'aller, & non pas pour un peu ; Meunier de dire en langue intelligible,

IIO

Crainte de n'être afTez bien entendu :

Mefdames, je... ferai tout mon poffible

Pour m'acquitter de ce qui vous eft dû.

Plus il leur tient des difcours de la forte,

Plus la fureur de l'antique cohorte

Se fait fentir. Longtemps il s'en fouvint.

Pendant qu'on donne au maître l'anguillade,

Le mulet fait fur l'herbette gambade.

Ce qu'à la fin l'un & l'autre devint,

Je ne le fais, ni ne m'en mets en peine :

Suffit d'avoir fauve le jouvenceau.

Pendant un temps les lecteurs, pour douzaine

De ces nonnains au corps gent & û beau,

N'auroient voulu, je gage, être en fa peau.

LE CUVIER. m

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