LE CUVIER
Soyez amant, vous ferez inventif; Tour ni détour, rufe ni ftratagème Ne vous faudront : le plus jeune apprentif Eft vieux routier dès le moment qu'il aime On ne vit onc que cette paffion Demeurât court faute d'invention Amour fait tant qu'enfin il a fon compte. Certain cuvier, dont on fait certain conte, En fera foi. Voici ce que j'en fais, Et qu'un quidam me dit ces jours pafles.
Dedans un bourg ou ville de province (N'importe pas du titre ni du nom) Un tonnelier & fa femme Nannon Entretenoient un ménage allez mince.
De Palier voir Amour n'eut à mépris, Y conduifant un de fes bons amis, Ceft cocuage; il fut de la partie:
Dieux familiers & fans cérémonie, Se trouvant bien dans toute hôtellerie : Tout eft pour eux bon gîte & bon logis, Sans regarder û c'eft louvre ou cabane. Un drôle donc careflbit madame Anne;
ii2 LE CUVIER.
Ils en étoient fur un point, fur un point...
Ceft dire allez de ne le dire point;
Lorfque l'époux revient tout hors d'haleine
Du cabaret, juftement, juftement...
C'eft dire encor ceci bien clairement.
On le maudit; nos gens font fort en peine.
Tout ce qu'on put fut de cacher l'amant :
On vous le ferre en hâte & promptement
Sous un cuvier dans une cour prochaine.
Tout en entrant l'époux dit : J'ai vendu
Notre cuvier. Combien? dit madame Anne.
Quinze beaux francs. Va, tu n'es qu'un gros âne,
Repartit-elle; & je t'ai d'un écu
Fait aujourd'hui profit par mon adrefle
L'ayant vendu fix écus avant toi.
Le marchand voit s'il eft de bon aloi,
Et par-dedans le tâte pièce à pièce,
Examinant fi tout eft comme il faut,
Si quelque endroit n'a point quelque défaut.
Que ferois-tu, malheureux, fans ta femme?
Monfieur s'en va chopiner, cependant
Qu'on fe tourmente ici le corps & l'âme,
Il faut agir fans ceiïe en l'attendant.
Je n'ai goûté jufqu'ici nulle joie :
J'en goûterai déformais, attends-t'y.
Voyez un peu : le galant a bon foie ;
Je fuis d'avis qu'on lailïe à tel mari
Telle moitié! Doucement, notre époufe,
Dit le bon homme. Or fus, monfieur, fortez;
Çà, que je racle un peu de tous côtés
Votre cuvier, & puis que je l'arroufe;
Par ce moyen vous verrez s'il tient eau :
Je vous réponds qu'il n'eft moins bon que beau.
LE CUVIER. n3
Le galant fort; l'époux entre en fa place,
Racle partout, la chandelle à la main,
Deçà, delà, fans qu'il fe doute brin
De ce qu'Amour en dehors vous lui braffe :
Rien n'en put voir; & pendant qu'il repaffe
Sur chaque endroit, affublé du cuveau,
Les dieux fufdits lui viennent de nouveau
Rendre vifite, impofant un ouvrage
A nos amants bien différent du fien.
Il regratta, gratta, frotta û bien,
Que notre couple, ayant repris courage,
Reprit aufïi le fil de l'entretien
Qu'avoit troublé le galant perfonnage.
Dire comment le tout le put palTer,
Ami lecteur, tu dois m'en difpenfer :
Suffit que j'ai très-bien prouvé ma thèfe.
Ce tour fripon du couple augmentoit Faife
Nul d'eux n'étoit à tels jeux apprentif.
Soyez amant, vous ferez inventif.
HB
ii4 LA CHOSE IMPOSSIBLE.
LA CHOSE IMPOSSLBLE
n démon, plus noir que malin, Fit un charme û souverain Pour l'amant de certaine belle, Qu'à la fin celui-ci pofTéda fa cruelle. Le pac~l de notre amant & de l'efprit follet Ce fut que le premier jouiroit à fouhait
De fa charmante inexorable.
Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable : Mais par tel fi, qu'au lieu qu'on obéit au diable
Quand il a fait ce plaifir-là, A tes commandements le diable obéira
Sur l'heure même; & puis, fur la même heure, Ton ferviteur lutin, fans plus longue demeure, Ira te demander autre commandement Que tu lui feras promptement ; Toujours ainfi, fans nul retardement :
Sinon ni ton corps ni ton âme N'appartiendront plus à ta dame; Ils feront à Satan, & Satan en fera
Tout ce que bon lui femblera.
Le galant s'accorde à cela.
. Commander, étoit-ce un myftère?
Obéir elt bien autre affaire.
LA CHOSE IMPOSSIBLE. n5
Sur ce penfer-là notre amant S'en va trouver fa belle, en a contentement; Goûte des voluptés qui n'ont point de pareilles; Se trouve très-heureux, hormis qu'incefîamment
Le diable étoit à fes oreilles.
Alors Tarnant lui commandoit
Tout ce qui lui venoit en tête:
De bâtir des palais, d'exciter la tempête ; En moins d'un tour de main cela s'accompliflbit.
Mainte piftole fe glilîoit
Dans l'efcarcelle de notre homme.
Il envoyoit le diable à Rome; Le diable revenoit tout chargé de pardons.
Aucuns voyages n'étoient longs ;
Aucune chofe malaifée.
L'amant, à force de rêver Sur les ordres nouveaux qu'il lui falloit trouver,
Vit bientôt fa cervelle ufée.
Il s'en plaignit à fa divinité, Lui dit de bout en bout toute la vérité. Quoi ! ce n'eft que cela? lui repartit la dame :
Je vous aurai bientôt tiré
Une telle épine de Fâme.
Quand le diable viendra, vous lui préfenterez
Ce que je tiens, & lui direz :
Défrife-moi ceci, fais tant par tes journées Qu'il devienne tout plat. Lors elle lui donna
Je ne fais quoi, qu'elle tira Du verger de Cypris, labyrinthe des fées, Ce qu'un duc autrefois jugea fi précieux, Qu'il voulut l'honorer d'une chevalerie;
Tlluflre & noble confrérie,
Moins pleine d'hommes que de dieux.
n6 LA CHOSE IMPOSSIBLE.
L'amant dit au démon : C'eft ligne circulaire Et courbe que ceci; je t'ordonne d'en faire
Ligne droite & fans nuls détours.
Va-t'en y travailler, & cours.
L'efprit s'en va, n'a point de ceffe
Qu'il n'ait mis le fil fous la prefïe Tâche de l'aplatir à grands coups de marteau;
Fait féjourner au fond de l'eau, Sans que la ligne fût d'un feul point étendue;
De quelque tour qu'il fe fervît, Quelque fecret qu'il eût, quelque charme qu'il fît,
G'étoit temps & peine perdue :
Il ne put mettre à la raifon La toifon.
Elle fe révoltoit contre le vent, la pluie, La neige, le brouillard : plus Satan y touchoit,
Moins l'annelure fe lâchoit.
Qu'eft-ce-ci ? difoit-il; je ne vis de ma vie Chofe de telle étoffe : il n'eft point de lutin
Qui n'y perdît tout fon latin.
Meffire diable un beau matin S'en va trouver Ion homme, & lui dit : Je te laiffe. Apprends-moi feulement ce que c'eft que cela
Je te le rends; tiens, le voilà.
Je fuis victus, je le confeffe.
Notre ami monfieur le luiton, Dit l'homme, vous perdez un peu trop tôt courage; Celui-ci n'eft pas feul, & plus d'un compagnon Vous auroit taillé de l'ouvrage.
Un peu d'efprit, beaucoup de bonne mine, Et plus encor de libéralité, * C'eft en amour une triple machine Par qui maint fort eft bientôt emporté, Rocher fût-il: rochers auffi fe prennent. Qu'on foit bien fait, qu'on ait quelque talent, Que les cordons de la bourfe ne tiennent, Je vous le dis, la place eft au galant. On la prend bien quelquefois fans ces chofes, Bon fait avoir néanmoins quelques dofes D'entendement, & n'être pas un fot.
Quant à l'avare, on le hait ; le magot A grand befoin de bonne rhétorique:
La meilleure eft celle du libéral.
Un Florentin, nommé le Magnifique, La poffédoit en propre original.
Le Magnifique étoit un nom de guerre Qu'on lui donna; bien l'avoit mérité:
Son train de vivre, & fon honnêteté, Ses dons furtout, l'avoient par toute terre Déclaré tel ; propre, bien fait, bien mis, L'efprit galant, & l'air des plus polis.
n8 LE MAGNIFIQUE.
Il fe piqua pour certaine femelle
De haut état. La conquête étoit belle :
Elle excitoit doublement le defir;
Rien n'y manquoit, la gloire & le plaifir.
Aldobrandin étoit de cette dame
Mari jaloux; non comme d'une femme,
Mais comme qui depuis peu jouiroit
D'une Philis. Cet homme la veilloit
De tous fes yeux; s'il en eût eu dix mille,
Il les eût tous à ce foin occupés :
Amour le rend, quand il veut, inutile;
Ces Argus-là font fort fouvent trompés.
Aldobrandin ne croyoit pas poffible
Qu'il le fût onc ; il défioit les gens.
Au demeurant il étoit fort fenfible
A l'intérêt, aimoit fort les préfents. .
Son concurrent n'avoit encor fu dire
Le moindre mot à l'objet de fes vœux:
On ignoroit, ce lui fembloit, fes feux,
Et le furplus de l'amoureux martyre.
(Car c'eit toujours une même chanfon.)
Si l'on l'eût fu, qu eût-on faitf Que fait-on?
Jà n'efl befoin qu'au lecleur je le die.
Pour revenir à notre pauvre amant,
Il n'avoit fu dire un mot feulement
Au médecin touchant fa maladie.
Or le voilà qui tourmente fa *ie,
Qui va, qui vient, qui court, qui perd fes pas:
Point de fenêtre & point de jaloufie
Ne lui permet d'entrevoir les appas
Ni d'entr'ouïr la voix de fa maîtreffe.
Il ne fut onc femblable forterefle.
Si faudra-t-il qu'elle y vienne pourtant.
LE MAGNIFIQUE. n9
Voici comment s'y prit notre afiïégeant.
Je penfe avoir déjà dit, ce me femblc,
Qu;Aldobrandin homme à préfenîs étoit;
Non qu'il en fît, mais il en recevoit.
Le Magnifique avoit un cheval d'amble,
Beau, bien taillé, dont il faifoit grand cas:
Il l'appeloit, à caufe de fon pas,
La haquenée. Aldobrandin le loue :
Ce fut aflfez; notre amant propofa
De le troquer. L'époux s'en excufa :
Non pas, dit-il, que je ne vous avoue
Qu'il me plaît fort; mais à de tels marchés
Je perds toujours. Alors le Magnifique,
Qui voit le but de cette politique,
Reprit: Eh bien! faifons mieux: ne troquez;
Mais, pour le prix du cheval, permettez
Que, vous préient, j'entretienne madame:
C'efl un defir curieux qui m'a pris.
Encor faut-il que vos meilleurs amis
Sachent un peu ce qu'elle a dedans l'âme.
Je vous demande un quart d'heure fans plus.
Aldobrandin l'arrêtant là-defïus:
J'en fuis d'avis î je livrerai ma femme !
Ma foi, mon cher, gardez votre cheval
Quoi! vous pré fent? ...Moi préfent....Etquel mal
Encore un coup peut-il, en la préfence
D'un mari fin comme vous, arriver?
Aldobrandin commence d'y rêver;
Et raifonnant en foi : Quelle apparence
Qu'il en mévienne, en effet, moi prélent?
C'efl marché fur ; il eft fol à fon dam.
Que prétend-il? Pour plus grande affurance,
Sans qu'il le fâche, il faut faire défenfe
A ma moitié de répondre au galant.
Sus, dit Tépoux, j'y confens. La diftance
De vous à nous, pourfuivit notre amant,
Sera réglée, afin qu'aucunement
Vous n'entendiez. Il y confent encore ;
Puis va quérir fa femme en ce moment.
Quand l'autre voit celle-là qu'il adore,
Tl fe croit être en un enchantement.
Les faluts faits, en un coin de la falle
Ils fe vont feoir. Notre galant n'étale
Un long narré, mais vient d'abord au fait.
Je n'ai le lieu ni le temps à fouhait,
Commença-t-il; puis je tiens inutile
De tant tourner; il n'eft que d'aller droit.
Partant, madame, en un mot comme en mille,
Votre beauté jufqu'au vif m'a touché
Penferiez-vous que ce fût un péché
Que d'y répondre.' Ah ! je vous crois, madame,
De trop bon fens. Si j'avois le loifir,
Je ferois voir par les formes ma flamme,
Et vous dirois de cet ardent defir
Tout le menu; mais que je brûle, meure,
Et m'en tourmente, & me dife aux abois,
Tout ce chemin que l'on fait en fix mois,
[1 me convient le faire en un quart d'heure,
Et plus encor; car ce n'eft pas là tout;
Froid eft. l'amant qui ne va jufqu'au bout,
Et par fottife en fi beau train demeure.
Vous vous taifez! pas un mot! Qu'eft-ce là?
Renvoierez-vous de la forte un pauvre homme?
Le ciel vous fit, il eft vrai, ce qu'on nomme
Divinité; mais faut-il pour cela
Ne point répondre alors que l'on vous prie.'
LE MAGiNIFIQUE. 121
Je vois, je vois; c'eft une tricherie
De votre époux : il m'a joué ce trait,
Et ne prétend qu'aucune repartie
Soit du marché; mais j'y fais un fecret ;
Rien n'y fera, pour le fur, fa défenfe,
Je faurai bien me répondre pour vous :
Puis ce coin d'ceil, par fon langage doux,
Rompt à mon fens quelque peu le filence;
J'y lis ceci : Ne croyez pas, monfieur,
Que la nature ait compofé mon cœur
De marbre dur. Vos fréquentes paffades,
Joutes, tournois, devifes, férénades,
M'ont avant vous déclaré votre amour.
Bien loin qu'il m'ait en nul point offenfée,
Je vous dirai que dès le premier jour
J'y répondis, & me fentis bleffée
Du même trait. Mais que nous fert ceci?... —
Ce qu'il nous fert ? je m'en vais vous le dire :
Étant d'accord, il faut cette nuit-ci
Goûter le fruit de ce commun martyre,
De votre époux nous venger & nous rire,
Bref le payer du foin qu'il prend ici :
De ces fruits-là le dernier n'efl. le pire.
Votre jardin viendra comme de cire :
Defcendez-y ; ne doutez du fuccès.
Votre mari* ne fe tiendra jamais
Qu'à fa maifon des champs, je vous l'aiTure,
Tantôt il n'aille éprouver fa monture.
Vos douagnas en leur premier fommeil,
Vous defcendrez, fans nul autre appareil
Que de jeter une robe fourrée
Sur votre dos, & viendrez au jardin.
De mon côté l'échelle eft préparée.
Je monterai par la cour du voifin ;
Je Pai gagné : la rue eft trop publique.
Ne craignez riem.... — Ah! mon cher Magnifique,
Que je vous aime, & que je vous fais gré
De ce deuein! Venez, jedefcendrai
C'eft vous qui parle. Eh! plût au ciel, madame,
Qu'on vous ofât embraffer les genoux !... —
Mon Magnifique, à tantôt; votre flamme
Ne craindra point les regards d'un jaloux.
L'amant la quitte, & feint d'être en courroux;
Puis, tout grondant: Vous me la donnez bonne,
Aldobrandin ! je n'entendois cela.
Autant vaudroit n'être avecque perfonne
Que d'être avec madame que voilà.
Si vous trouvez chevaux à ce prix-là,
Vous les devez prendre, fur ma parole.
Le mien hennit du moins; mais cette idole
Eft proprement un fort joli poiiïon.
Or fus, j'en tiens; ce m'efl une leçon.
Quiconque veut le refte du quart d'heure
N'a qu'à parler; j'en ferai jufle prix.
Aldobrandin rit fi fort, qu'il en pleure.
Ces jeunes gens, dit-il, en leurs efprits
Mettent toujours quelque haute entreprife.
Notre féal, vous lâchez trop tôt prife;
Avec le temps on en viendroit à bout.
J'y tiendrai l'œil; car ce n'eft pas là tout;
Nous y fa von s encor quelque rubrique
Et cependant, monfieur le Magnifique,
La haquenée eft nettement à nous:
Plus ne fera de dépenfechez vous.
Dès aujourd'hui, qu'il ne vous en déplaife,
Vous me verrez defïus fort à mon aife Dans le chemin de ma maifon des champs. Il n'y manqua, fur le foir; & nos gens Au rendez-vous tout auflî peu manquèrent. Dire comment les chofes s'y paffèrent, C'eft un détail trop long; lecteur prudent, Je m'en remets à ton bon jugement :
La dame étoit jeune, fringante, & belle, L'amant bien fait, & tous deux fort épris. Trois rendez-vous coup fur coup furent pris Moins n'en valoit fi gentille femelle.
Aucun péril, nul mauvais accident, Bons dormitifs en or comme en argent Aux douagnas, & bonne fentinelle.
Un parillon vers le bout du jardin Vint à propos : meffire Aldobrandin Ne l'avoit fait bâtir pour cet ufage.
Conclufion, qu'il prit en cocuage Tous fes degrés : un feul ne lui manqua, Tant fut jouer fon jeu la haquenée!
Content ne fut d'une feule journée Pour l'éprouver; aux champs il demeura Trois jours entiers, fans doute ni fcrupulc. J'en connois bien qui ne font û chanceux; Car ils ont femme, & n'ont cheval ni mule, Sachant de plus tout ce qu'on fait chez eux.
i24 '-E TABLEAU.
n m'engage à conter d'une manière honnête
Le fujet d'un de ces tableaux
Sur lefquels on met des rideaux;
Il me faut tirer de ma tête Nombre de traits nouveaux, piquants & délicats,
Qui difent & ne difent pas,
Et qui foient entendus fans notes
Des Agnès même les plus fottes.
Ce n'eft pas coucher gros; ces extrêmes Agnès
Sont oifeaux qu'on ne vit jamais.
Toute matrone fage, à ce que dit Catulle, Regarde volontiers le gigantefque don Fait au fruit de Vénus par la main de Junon ; A ce plaifant objet û quelqu'une recule,
Cette quelqu'une diffimule.
Ce principe poié, pourquoi plus de fcrupule, Pourquoi moins de licence aux oreilles qu'aux yeux? Puifqu'on le veut ainfi, je ferai de mon mieux . Nuls traits à découvert n'auront ici de place; Tout y fera voilé, mais de gaze, & fi bien,
Que je crois qu'on n'en perdra rien Qui penfe finement & s'exprime avec grâce
Fait tout palîer : car tout paffe;
Je rai cent fois éprouvé :
LE TABLEAU. 12b
Quand le mot efl bien trouvé, Le fexe, en fa faveur, à la chofe pardonne . Ce n'eft plus elle alors, c'eft elle encor pourtant ;
Vous ne faites rougir perfonne,
Et tout le monde vous entend.
J'ai befoih aujourd'hui de cet art important. Pourquoi? me dira-t-on, puifque fur ces merveilles Le fexe porte l'œil fans toutes ces façons. Je réponds à cela : Chartes font fes oreilles,
Encor que les yeux foient fripons.
Je veux, quoi qu'il en foit, expliquer à des belles Cette chaife rompue, & ce ruftre tombé. Mufes, venez m'aider : mais vous êtes pucelles, Au joli jeu d'amour ne fâchant A ni B. Mufes, ne bougez donc; feulement par bonté Dites au dieu des vers que dans mon entreprife
Il eft bon qu'il me favorife,
Et de mes mots faiTe le choix,
Ou je dirai quelque fottife Qui me fera donner du bufque fur les doigts. C'eft affez raifonner; venons à la peinture :
Elle contient une aventure
Arrivée aux pays d'Amours.
Jadis la ville de Cythère Avoit en l'un de fes faubourgs
Un monaftère; Vénus en fit un féminaire :
Il étoit de nonnains, & je puis dire ainfi Qu'il étoit de galants auffi.
En ce lieu hantoient d'ordinaire Gens de cour, gens de ville, & facrificateurs, Et docteurs.
Et bacheliers furtout. Un de ce dernier ordre Paffoit dans la maifon pour être des amis. Propre, toujours rafé, bien difant, & beau fils, Sur fon chapeau hâtant, fur fon rabat bien mis,
La médifance n'eût fu mordre.
Ce qu'il avoit de plus charmant, C'eft que deux des nonnains alternativement
En tiroient maint & maint fervice.
L'une n'avoit quitté les atours de novice Que depuis quelques mois; l'autre encor les portoit.
La moins jeune à peine comptoit
Un an entier par-defïus feize :
Age propre à foutenir thèfe,
Thèfe d'amour : le bachelier
Leur avoit rendu familier
Chaque point de cette fcienc
Et le tout par expérience.
Une affignation pleine d'impatience Fut un jour par les fœurs donnée à cet amant; Et, pour rendre complet le divertifïement, Bacchus avec Cérès, de qui la compagnie
Met Vénus en train bien fouvent, Dévoient être ce coup de la cérémonie.
Propreté toucha feule aux apprêts du régal Elle fut s'en tirer avec beaucoup de grâce : Tout paiTa par fes mains, & le vin, & la glace,
Et les carafes de criftal; On s'y feroit miré. Flore à l'haleine d'ambre
Sema de fleurs toute la chambre :
Elle en fit un jardin. Sur le linge, ces fleurs Formoicnt des lacs d'amour, & le chiffre des fœurs
Leurs cloîtrières excellences
Aimoient fort ces magnificences :
!'eft un plaifir de nonne. Au refte, leur beauté Aiguifoit l'appétit aufïî de fon côté.
Mille fecrètes circonftances De leurs corps polis & charmants Augmentoient l'ardeur des amants.
Leur taille étoit prefque femblable; Blancheur, délicateffe, embonpoint raifonnable, Fermeté; tout charmoit, tout étoit fait au tour;
En mille endroits nichoit l'Amour, Sous une guimpe, un voile, & fous un fcapulaire, Sous ceci, fous cela que voit peu l'œil du jour, Si celui du galant ne l'appelle au myftère. A ces fœurs l'enfant de Cythère Mille fois le jour s'en venoit Les bras ouverts, & les prenoit L'une après l'autre pour fa mère.
Tel ce couple attendoit le bachelier trop lent ;
Et de lui, tout en l'attendant, Elles difoient du mal, puis du bien ; puis les belles
Imputoient fon retardement
A quelques amitiés nouvelles.
Qui peut le retenir? difoit l'une: eft-ce amour?
Eft-ce affaire? eft-ce maladie?
Qu'il y revienne de fa vie,
Difoit l'autre; il aura fon tour.
Tandis qu'elles cherchoient là-defïous du myftère, Paffe un Mazet portant à la dépofitaire
Certain fardeau peu néceiïaire :
Ce n'étoit qu'un prétexte; &, félon qu'on m'a dit, Cette dépofitaire, ayant grand appétit, Faifoit fa portion des talents de ce ruftre, Tenu, dans tels repas, pour un traiteur illuftre.
Le coquin, lourd d'ailleurs, & de très-court efprit,
A la cellule fe méprit :
Il alla chez les attendantes
Frapper avec fes mains pefantes.
On ouvre; on eft furpris. On le maudit d'abord,
Puis on voit que c'eft un tréfor.
Les nonnains s'éclatent de rire.
Toutes deux commencent à dire, Gomme û toutes deux s'étoient donné le mot •
Servons-nous de ce maître fot;
Il vaut bien l'autre : que t'en femble.' La profeffe ajouta : C'eft très-bien avifé. Qu'attendions-nous ici? Qu'il nous fût débité Debeauxdifcours! Non, non, ni rien qui leur reffemble. Ce pitaud doit valoir, pour le point fouhaité,
Bachelier & docteur enfemble.
Elle en jugeoit très-bien : la taille du garçon,
Sa {implicite, fa façon, Et le peu d'intérêt qu'en tout il fembloit prendre,
Faifoient de lui beaucoup attendre.
C'étoit l'homme d'Éfope; il ne fongeoit à rien;
Mais il buvoit & mangeoit bien;
Et, û Xanthus l'eût laiiîé faire,
Il auroit pouffé loin l'affaire,
Ainfi, bientôt apprivoifé,
Il fe trouva tout difpofé
Pour exécuter fans remife Les ordres des nonnains, les fervant à leur guife
Dans fon office de Mazet, Dont il lui fut donné par les fœurs un brevet.
Ici la peinture commence :
Nous voilà parvenus au point.
LE TABLEAU. 12g
Dieu des vers, ne me quitte point;
J'ai recours à ton affiftance.
D s-moi pourquoi ce ruftre afïïs, Sans peine de fa part, & très-fort à fon aife, Laifîe le foin de tout aux amoureux foucis
De fœur Claude & de fœur Thérèfe.
N'auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaife? Il me femble déjà que je vois Apollon
Qui me dit : Tout beau ! ces matières
A fond ne s'examinent guères.
J'entends; & l'Amour eft un étrange garçon;
J'ai tort d'ériger un fripon
En maître de cérémonies.
Dès qu'il entre en une maifon,
Règles & lois en font bannies;
Sa fantaifie eft fa raifon.
Le voilà qui rompt tout ; c'eft allez fa coutume : Ses jeux font violents. A terre on vit bientôt Le galant cathédral. Ou foit par le défaut De la chaife un peu foible, ou foit que du pitaud
Le corps ne fût pas fait de plume, Ou foit que fœur Thérèfe eût chargé d'action Son difcours véhément & plein d'émotion, On entendit craquer l'amoureufe tribune : Le ruftre tombe à terre en cette occafion.
Ce premier point eut pour fortune
Malheureufe conclufion.
Cenfeurs, n'approchez point d'ici votre œil profane Vous, gens de bien, voyez comme fœur Claude mit
Un tel incident à profit.
Thérèfe en ce malheur perdoit la tramontane : Claude la débufqua, s'emparant du timon.
Thérèfe, pire qu'un démon,
i3o LE TABLEAU,
Tâche à la retirer, & fe remettre au trône ;
Mais celle-ci n'en: pas perfonne
A céder un pofte fi doux.
Sœur Claude, prenez garde à vous;
Thérèfe en veut venir aux coups ; Elle a le poing levé. Qu'elle ait! C'eftbien répondre : Quiconque eft occupé comme vous ne fent rien. Je ne m'étonne pas que vous fâchiez confondre
Un petit mal dans un grand bien.
Malgré la colère marquée
Sur le front de la débufquée, Claude fuit fon chemin, le ruftre auffi le fien :
Thérèfe eft malcontente, & gronde.
Les plaifirs de Vénus font fources de débats;
Leur fureur n'a point de féconde :
J'en prends à témoin les combats
Qu'on vit fur la terre & fur l'onde,
Lorfque Paris à Ménélas
Ota la merveille du monde.
Quoique Bellone ait part ici,
J'y vois peu de corps de cuiraffe :
Dame Vénus fe couvre ainfi Quand elle entreen champ clos avec le dieu de Thrace:
Cette armure a beaucoup de grâce.
Belles, vous m'entendez; je n'en dirai pas plus :
L'habit de guerre de Vénus
Eft plein de chofes admirables :
Les cyclopes aux membres nus Forgent peu de harnois qui lui foient comparables* Celui du preux Achille auroit été plus beau, Si Vulcan eût deflus gravé notre tableau.
Or ai-je des nonnains mis en vers l'aventure,
LE TABLEAU. i3
Mais non avec des traits dignes de l'a£tion; Et comme celle-ci déchoit dans la peinture, La peinture déchoit dans ma defcription. Les mots & les couleurs ne font chofes pareilles; Ni les yeux ne font les oreilles.
J'ai laiffé longtemps au filet
Sœur Thérèfe la détrônée :
Elle eut fon tour ; notre Mazet
Partagea fi bien fa journée, Que chacun fut content. L'hiftoire finit là : Du feftin pas un mot. Je veux croire, & pour caufe,
Que l'on but & que l'on mangea ;
Ce fut l'intermède & la paufe.
Enfin tout alla bien, hormis qu'en bonne foi L'heure du rendez-vous m'embarrafie. Et pourquoi? Si l'amant ne vint pas, fœur Claude & fœur Thérèfe Eurent à tout le moins de quoi fe confoler : S'il vint, on fut cacher le lourdaud & la chaife; L'amant trouva bientôt encore à qui parler.