‹ Contes et nouvellesChapitre 10 sur 80 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

ROSETTE A CHARLOTTE

La mesure de mes souffrances est maintenant comblée, ma Charlotte ; les pénibles appréhensions qui me tourmentaient jour et nuit depuis la réception de ta dernière lettre étaient le présage du malheur qui m'est arrivé*

Adolphe , mon Adolphe a été insulté , maltraité, chassé de la maison de mon père. Dieu ! pourrai-je, ma sœur, te peindre cette horrible scène ! Mais il le faut , je le dois pour ma justification. Ton frère ne te racontera pas tout; il ne le pourra pas.

Ah ! je n'ai pu lui parler ; je n'ai même pu le voir. Toutes les précautions que j'avais prises pour empêcher qu'il se rencontrât seul avec mon père sont devenues inutiles. Je ne sortis de la chambre de toute la journée. Mon père était toujours à la maison. Il faut que, par la croisée du coin, il ait vu venir ton frère.

Tout à coup il me dit : Va , Rose, au verger, faire cueillir un panier de pommes que je veux envoyer au pasteur; choisis les plus belles. Je fus à la cour appeler le maître-valet pour m'aider; je me dépêchais le plus que je pouvais. Il y avait à peine dix miqutes que j'étais au jardin , que j'entendis une forte dispute; la voix de mon père ressemblait au bruit du tonnerre , et le chien de la cour raccompagnait par ses aboiements furieux. J'accourus vers la maison, mais Adolphe était déjà loin ; je ne trouvai plus que mon père ; sa figure était enflammée de colère. Tu arrives trop tard , me dit-il d'un ton cruellement ironique : comme tu n'as pas voulu donner congé à ton drôle , je viens de le faire à ta place. J'ai lieu d'espérer qu'il ne reviendra plus. Sors d'ici , indigne créature ; je ne veux plus te voir.

Je tombai presque défaillante sur le banc de pierre près de la porte cochère; Lisette accourut à mon secours. Jette-lui de l'eau à la figure, lui dit mon père en rentrant dans la chambre, dont il ferma la porte avec violence. Lisette me soutenait dans ses bras en pleurant; et dès que je pus me relever, elle

P. S. Mon père m'a fait appeler ce matin ; un jeune homme était avec lui ; un frisson me fit pressentir que c'était H...; je ne saurais achever d'écrire ce nom. Je ne le reçus pas mal , mais froidement. Il bavarda beaucoup sans rien dire. À moins que mon amour et mes chagrins ne troublent mon jugement, je vois en lui un fat qui veut cacher le paysan sous le costume bigarré du citadin. Si je lui fais tort, j'en aurai du regret, mais ce regret ne lui servira jamais à rien. Tu recevras cette lettre, ma bonne Charlotte, par Lisette , que mon père envoie en ville pour y porter des fruits : elle passera par Mayenthal, et au retour , elle me rapportera ta réponse. Ah l je tremble pour la santé de ton frère I

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