LETTRE VIL
CHARLOTTE A ROSETTE
Au nom de Dieu 1 mon amie , qu'est-il arrivé à mon frpre? Il revint hier soir quand nous étions à table. J'étais seule avec ma mère ; mon père était invité chez M. le pasteur ; Adolphe était pâte comme un fantôme en entrant dans la chambre,, son regard était
terne et hagard, tous les muscles de son. visage étaient en contraction , et tous ses mouvements étaient convulsifs. U ne nous salua point en entrant, et ne répondit pas à notre salut. En le voyant entrer, ma mère se troubla, et sa frayeur me rendit muette. Il parcourait la chambre en chancelant comme un homme ivre; enfin , il poussa un profond soupir, et se laissa tomber dans le fauteuil.
«Qu'as-tu, cher Adolphe ? lui dis-je d'une voix tremblante et craintive.
— Je n'ai plus rien; j'ai tout perdu, tout, même l'honneur. »
Ma mère joignit ses mains. Après un court silence , je me hasardai de continuer ainsi : «Tu étais à Friedhngue; que fait Rosette? cette chère enfant se porte-t-elle bien?
— Probablement aussi bien que moi.
— Probablement!... Ne Tas- tu donc pas vue?
— Non... que dis-je, non? si , je l'ai vue sous les griffes d'un tigre , qui lui arrachait le cœur pour me le jeter à la figure.
-—Au nom du ciel! mon frère, remets-toi. Tu es malade , très malade. Tiens , bois. le lui présentai un verre d'eau.
î*4 ADOLPHE ET ROSETTE.
— - Donne ; j'espère qu'il me tiendra lieu de poison , » et il but avec avidité.
Ma mère , qui jusqu'ici était restée comme pétrifiée , prit alors la parole : « Mon pauvre fils , lui dit-elle , de ce ton affectueux que tu lui connais, tu es hors de toi , je ne te reconnais plus.
— Personne ne me reconnaît plus. Le barbare ne m'a pas reconnu non plus.
— De qui parles-tu ? continua-t-elle ; que t'est-il arrivé ? Peut-être que le père de Rosette. »
Il se tut un instant ; puis il demanda , de l'air de quelqu'un qui se réveille d'un songe : « Rosette a-t-elle un père ? »
Ma mère se couvrit le visage avec son mouchoir, et je me jetai au cou de ce pauvre malheureux. Mes embrassements le firent un peu revenir à lui ; il me les rendit ; puis il me dit d'un ton qui brisa nos cœurs : « Ah ! ma sœur, ma chère sœur, ma bonne mère, je
suis le plus malheureux de tous les
hommes. »
Ma mère le voyant si épuisé , et désirant ménager mon père , lui dit : «Tu es fatigué , mon fils , va te reposer ; demaiii , tu nous ra-
ADOLPHE ET ROSETTE. a5
•conteras ton malheur : tu vois déjà combien nous le partageons ; va , mon cher Adolphe, si ton père entrait, et qu'il te vît dans cet .état, tout l'agrément de la soirée se changerait pour lui en tristesse. »
U nous regarda toutes deux avec une douleur inexprimable , et monta dans sa chambre. Ma mère cacha tout à mon père. A peine celui-ci était-il rentré, qu'il s'in* forma de mon frère. Notre réponse, qu'il «tait allé se coucher pour se remettre de sa fatigue, ne lui fit rien soupçonner de funeste.
J'en étais là, ma chère amie, lorsque Lisette me remit ta lettre. Mon frère n'a pas encore quitté sa chambre. Tu sais qu'elle n'est séparée de la mienne que par une mince eloison. Je l'entendis jusqu'après minuit, se parler à lui-même, et soupirer. Il paraît qu'il ne s'est endormi que vers le jour. Dieu soit béni ! ta relation nous sauve le tourment d'entendre cette cruelle histoire de sa bouche. Quelles sensations * chère enfant, ne dois-tu pas avoir éprouvées toi-même, en l'écrivant! Je m'interdis toute observation sur les procédés de ton père ; cat , moi aussi, je
ne veux jamais oublier que la sœur de mon cœur est sa fille.
J'ai communiqué ta lettre à ma mère, et nous avons résolu de la faire voir à mon père, mais sans demander à Adolphe les motifs de «on désespoir.
Mon père n'a pu lire cette lettre sans le plus vif mécontentement. « Vous savez , nous dit-il en la serrant dans sa poche, que j'ai toujours plus désiré que je n'ai osé espérer l'union d'Adolphe et de Rosette. Je connais flepûis long-temps la dureté de caractère de Reinhard : c'est cette dureté et son orgueil , dont la source et les motif» sont dans sa riehes&e, qui ont abrégé la carrière de son estimable femme. Le seul moyen de rendre le repos à sa 611$ , et de diminuer l'éJoigneraent de Reinhard pour notre fils , est que celui-ci s'absente pour quelque temps , afin de chercher à l'étrange? un état qui puisse flatter l'amour-propre du prévôt, et contrebalancer lès espèces de son pupille. le m'occupe depuis plusieurs jours de ce plan, dont j'ai fait part hier à M. le pasteur ; celui - ci l'a non seulement approuvé , mais il m'a encore offert tane recommandation potjr un de ses parants,
AJDOLPHE ET ROSETTE. £7
<|ui occupe une chaire importante h FUrii- ^fersité dllrlangen. Une ou deux années sont bientôt passées; et qui sait ce qu'un jour la Providence réserve à ce jeune homme, dont les talents sont trop à l'étroit dans sa sphère actuelle, et dont la conduite a été jusqu'ici exempte de tout blâme? Ne crois pas, bonne mère, que ce plan m'ait été suggéré par l'ambition. Tu sais combien je m'estime heureux dans ma position , et que j'ai peut -être opéré plus de bien comme instituteur, que je ne l'aurais pu faire, si l'exiguïté de' mes moyens ne m'eût empêché d'achever mes études pour obtenir tin emploi de pasteur. »
Adolphe entra dans ce moment; son visage portait encore l'empreinte du chagrin , mais son désespoir s'était calmé. Mon père lui parla avec toute la tendresse de son cœuf. D lui dit qu'il était instruit de son aventure, et lu* donna ta lettre à lire. J'atirais bien voulu l'en empêcher, prévoyant que l'indignation et la honte feraient retomber mort frère dans le délire. Je ne m'étais pas trompée ; niais au' bout de quelques moments mon père mit fin à ses transports fougueux. Iï
a8 ADOLPHE ET ROSETTE.
prit la main d'Adolphe , et lui dit d'un ton de dignité qui pénétra jusqu'au fond de mon aine : «J'avais cru jusqulici que mon Adolphe était digne de sa Rosette , digne de cette fille estimable, dans le cœur de laquelle la passion même devient une vertu. Je vois que je me suis trompé. La passion de mon fils ressemble à un ouragan furieux , au gré .duquel il s'agite comme une feuille légère, pour retomber dans la poussière aux pieds de son amante. Elle se réjouissait sans doute de ta conduite avec son père; mais combien elle éprouverait de honte de ta conduite avec toi-même t Où est donc le courage que tu voulus si souvent lui inspirer ? Qu'est devenue la vertu , compagne fidèle de ton amour , et en faveur de laquelle je ne l'ai pas seulement toléré , mais souvent béni en silence ? Un seul instant a détruit les sublimes principes de ton âme, et peut-être anéanti pour jamais le bonheur de tes parents. » Adolphe ne put y tenir plus long-temps. U se jeta aux genoux de son père , et se cacha le visage dans sou habit, « Pieu ! ô Dieu ! s'écria-t-il en sanglotant , que suis-je, qu'étais-je ! Non, je ne suis, pas diçne d'un tel père, ni d'une (elle amante. »
Lisette -vient chercher ma lettre. Je me hâte de finir. Vendredi prochain tu trouveras , ma chère , dans le creux de l'arbre chéri , la fin de cette relation.