‹ Contes et nouvellesChapitre 13 sur 80 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

ROSETTE Â CHARLOTTE

Ma bonne Charlotte , Lisette m'a heureusement remis ton avant-dernière lettre. Plût à Dieu que la dernière me; fût arrivée aussi intacte ! Je t'en parlerai plus tard.

Ta relation , ma bonne amie , a rouvert les blessures de mon cœur, qui n'étaient encore que trop fraîches. Ce pauvre , ce bon Adolphe ! combien il a souffert ! Quoique je puisse me faire une idée de Ses tourments, puisque je les mesure d'après les miens, le tableau que tu m'en as fait m'a cependant rendue si malade , qu'il m'a fallu garder le lit pendant deux jours. Mon père est venu me voir deux fois ; mais il m'a caché si bien son inquiétude, ses attentions étaient si froides, son ton était si sec , ses consolations si mesurées , que je ne

pus m'empêcher d'établir entre lui et mon père Oswald une comparaison qui augmentait encore mes souffrances. O ma Charlotte!

combien tu es heureuse ! quel digne , quel excellent homme que ton père ! c'est le véritable, ange gardien de ses enfants. Que Dieu le bénisse ! quel bonheur pour moi qu'il ait aussi été le mien! Puisse-t-il l'être toujours! Avec quelle force irrésistible, quoique douce, n'at-il pas attaqué l'ame égarée de ton frère, pour l'arracher, au plus affreux désespoir 1 Que n'ai-je pu aussi embrasser les genoux de notre sauveur ! s'il m'était possible d'aimer Adolphe plus que je ne l'ai aimé depuis le jour où nos cœurs se donnèrent pour jamais l'un à l'autre , son pieux repentir , son retour filial vers son père , eussent opéré ce miracle. Quoique toute communication avec mon bien-aimé me soit interdite, quoique ce ne soit que par toi que j'en aurai des nouvelles; cependant je ne puis penser, sans trembler, à son éloignement. Ce n'est pas que je le désapprouve : comment pourrais-je désapprouver une démarche qui., seule, peut ranimer mon espoir presque éteint! Mais , qui peut savoir à quelles tempêtes son absence va m'exposer , et à combien de per<»

séditions elle n'encouragera pas les ennemis de notre amour? Ma résolution est prise ; je combattrai jusqu'à ee que je succombe, et leur triomphe &era ma mort. Cependant, les lois m'assurent un appui que j'eusse désiré ne ehereher que dans le sein de mon père. Hé bien, que leur égide salutaire me couvre, jusqu'à ce que le temps vienne la briser. Sans doute il peut arriver bien des événements dans l'espace de deux années; mais celui qui a tracé le sentier de notre destinée , et qui Ta parsemé de tant d'épines , sait lui seul , ma chère , si ees événements seront favorables à. nos vœux , ou les feront évanouir. Pardonné ? nia tristesse , ô ma Charlotte 1 elle ne vient pas seulement du départ de mon Adolphe, mais enoore d'un petit événement que j'ai promis de te conter. Dans l'espoir de trouver aujourd'hui la suite de ta lettre à l'endroit dé* signe, j'avais essayé de quitter le lit vers les dix heures. Une promenade dans le verger ne pouvait donner lieu à aucun soupçon. Je fis quelques tours le long de la haie, et je m'assis enfin au pied de notre confident muet. Je jetai d'abord des regards craintifs de tous les côtés, comme si j'attais commettre un vol; enfin ne

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voyant personne nulle part , je pris dans le creux de l'arbre ta lettre d'hier. Le cachet en était rompu, et recollé avec adresse, mais non pas assez bien pour que l'on ne s'en aperçût pas. Je la cachai dans mon sein palpitant, et d'un pas tremblant. je gagnai ma chambre, où je pus la lire tranquillement, parce que mon père avait chez lui un bas-officier prussien qui, depuis quelques jours, se trouve ici en recrutement. Cette circonstance, que j'abandonne à tes propres réflexions , et que je m'efforce de bannir de ma pensée , avait tellement irrité mes nerfs déjà si abattus * que je retombai dans mon premier accablement. Je parus cependant à table, et je me fis une violence extrême pour cacher mes inquié* tudes à mon père. Depuis mon retour k Mayenthal , il n'a jamais été de meilleure humeur , ni aussi attentif envers moi. Voyant que je ne touchais à rien , il me servit , me força de manger, et m'appela même une fois Rosette,, au lieu que, depuis trois semaines, il ne m'avait jamais nommée que Rose. Apre? le repas il me dit : « Montre-moi ta bourse, » Je la lui donnai ; il y avait à peu près trois flo«rins, Il y ajouta six ducats , et me lu rendit en

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disant : « La fille du prévôt Reinliard ne doit jamais être sans argent. » Je le remerciai d'aussi bonne grâce que me le permit mon trouble/ En d'autres temps, cette générosité ne m'eût pas étonnée* Mon père hait autant l'avarice qu'il aime la richesse ; mais aujourd'hui précisément et si promptement ! Je ne puis m'expliquer cette transition subite du plus grand mécontentement à la plus grande bonté , que par des suppositions qui , peut-être , sont dénuées de fondement, mais qui me paraissent assez importantes pour me faire concevoir des craintes sur notre correspondance.

Après beaucoup de réflexions pénibles et inquiétantes, j'ai enfin risqué de proposer à Lisette, qui, pendant ma maladie, s'était montrée à moi d'une manière très avantageuse , de charger quelquefois sa mère d'une petite lettre pour toi. Cette femme est pauvre et honnête ; feu ma mère lui faisait beaucoup de bien , et j'ai eu moi-même le bonheur de lui rendre, il y a peu de jours, un service dont elle a été très reconnaissante. Lisette m'a tout promis, en me garantissant la religieuse discrétion de sa mère ; et Un de mes florins a mis le sceau à notre traité. Après le

dîner, le sergent revint heureusement chez mon père, et j'eus le temps dé terminer ma négociation, et d'écrire ma lettre, que la bonne vieille se charge de te remettre en main propre. Je sens fort bien , ma Charlotte , ce- qu'un pareil commerce clandestin a d'humiliant , combien il paraît même suspect; mais pourquoi me vois-je forcée de cacher aux yeux de celui pour lequel je ne voudrais pas avoir le moindre secret, des lettres que j'écris en présence de l'Être qui voit tout ? Encore quelques mots pour ton frère.

Que Dieu te conduise et te protège , mon Adolphe ; que l'ange protecteur du chaste amour t'accompagne ! entré avec joie et confiance dans ta nouvelle carrière ; et si des nuages viennent obscurcir ta route, souviens* toi que la persévérance finit toujours par être couronnée. Reçois ce ruban tissu par la main de l'amour, d'une boucle de tes cheveux nôits mariés à mes cheveux blonds ; attache-le à ta montre , et chaque fois que tu la regarderas, ce ruban te dira : à cette même minute ta Rosette pense à toi. Accepte ces pièces d'or, je ne saurais consacrer le cadeau de mon père à un usage plus sacré ; si tu les

refuses, tu refuses la main qui te les présente. Reçois le baiser que ta sœur imprimera sur. tes joues au nom de ta Rosette.

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