LETTRE XIV
ROSETTE A CHARLOTTE
Le repos que devait me procurer le départ d'Adolphe m'a fui pour jamais. Son silence , ma chère amie, ne peut avoir que des causes funestes : puissent les nouvelles que j'attends de toi , par le retour de Jeannette , tarir au moins la source de cette partie de mes chagrins! Si ton digne père ne m'avait pas appris à rejeter l'idée du pouvoir des esprits malins sur les hommes , comme une chimère enfantée par la bigoterie et la superstition , chaque jour me confirmerait dans l'opinion que quelque démon se plaît à déjouer toutes mes précautions , et à déceler mes démarches les plus secrètes. Depuis quelques jours mon père avait été alternativement avec moi affable ou
indifférent, mais jamais dur. Une seconde visite de son pupille , dont j'ai écouté avec une patience héroïque le sot radotage et les cajoleries plus dégoûtantes encore, n'a pu lui donner l'ombre d'aucun mécontentement contre moi. Cependant son front s'obscurcit de nouveau la semaine dernière; je fus de nouveau nommée Rose tout court; il mettait un ton si grondeur, si impérieux dans ses demandes et dans ses commandements, que je suis presque toujours tremblante en sa présence : je l'étais encore hier lorsqu'il me réprimanda très amèrement pour avoir, dans le trouble de mes sens , renversé son verre , dans lequel je devais lui verser à boire, ce Tu n'as pas d'yeux , pas de réflexion , el ta mauvaise conscience est cause de tout cela. » Je soupirai, «Voilà encore un de ces soupirs , cofttinua-t-il , qui doit m'accuser devant Dieu. *— Ah ! mon père , mon cher père, comment pouvez -vous me croire si dénaturée ? comment ai-je pu mériter ce cruel soupçon? — * Par ta désobéissance.
— Désobéissance! repris -je en sanglotant et en joignant les mains. • •*- |1 faut que je Tavoue, ce jésuite d'Os-
AbOLMIB ET HOftETTC, ij
wald a fait de toi une hypocrite consommée. »
Pardonne-lui , ma Charlotte ; moi aussi je lui ai pardonné. J'étouffai un second soupir, et je me tus. Quelques minutes après, je reculai ma chaise pour me lever de table.
«Encore un mot, mademoiselle : combien tous reste~t*il des ducats que je tous ai don* nés il y a quelques semaines? »
Cette question me pétrifia ; je restai immo» bile sur ma chaise ; et ne pus proférer une parole,
« N'entends- tu pas ? je voudrais voir tes du* cats : tu as toujours été .bonne ménagère, ils ne peuvent être tous dépensés. Ta bourse ! » Charlotte, je crois que ma main tremblait en lui remettant la bourse , mais mon cœur ne tremblait pas. «Hem!... à peine un florin! dit* il en comptant ma monnaie : où sont donc tes ducats?
— Je ne les ai plus.
— Qu'en as- tu fait?
— J'ai payé une dette,
U me regarda fixement dans les yeux. Je ne les baissai pas, j'avais dit la vérité,
— A qui devais-tu ? »
Je gardai le silence , et je crois que mes
yeux durent lui dire : mon père , respectez mon secret.
— Tu les a donnés à ton drôle ! misérable.... » Je ne puis, écrire l'épithète qu'il ajouta. Mon cœur, se révolta. J'eus la force de me lever , et de quitter la chambre sans reprendre ma bourse. Je ne sais, ma Charlotte, si la fierté de l'innocence me .donnait, dans ce moment, une contenance particulière .; mais la voix de mon père se radoucit tout à coup. « Ya , s'écria-t-il sur mes pas , j'oublie volontiers ce tour , si tu veux oublier le drôle. » Je ne l'oublierai jamais , pensai-je en moi-même, et mon, aine se serra plus fortement contre son image. Ne l'instruis pas de cette scène, ma Charlotte ; son cœur souffre assez de ses propres douleurs. Je ne cache rien au tien» Que deviendrais-je, si je n'avais une amie, pour déposer dans son sein le secret de mes peines ?