LETTRE XX
Adolphe à son père*
Maintenait, mon oher père, je connais l'état pour lequel je suis né : c'est celui de soldat. Mon sort est fixé ; c'est la Providence même qui l'a décidé. ,
Nous étions restés, depuis quelques semaines, assez tranquilles dans nos cantonnements ;> mais il y a huit jours que notre poste Ait attaqué a l'improviste par un parti supérieur en nombre. Nous» nous défendîmes comme des lions. Ma compagnie prit position, avec le drapeau, dans un verger qui était défendu par une haie épaisse. Nous combattions déjà depuis une demi -heure; deux de nos offieiers étaient tués, lorsque le porte-drapeau tomba à mes cotés, le saisis le drapeau , l'appuyai contre lin arf>re qui
était à côté de moi , et je continuai mon feu. Un obus fracassa l'arbre , et j'en reçus une contusion à la cuisse. Le coup me fit tomber, et le drapeau tomba prcs.de moi. Je m'y enveloppai , et voulus essayer, quoique assis, de diriger mon coup sur un jeune officier d'étatmajor qui commandait l'attaque avec un sangfroid admirable. Le coup atteignit la tête de son cheval, qui s'abattit avec son cavalier. Au même moment , quelques grenadiers pas* sent à travers la haie, et fondent sur moi la baïonnette en avant. Ne le tuez pas, leur cria de toutes ses forces le jeune officier qui venait de se relever, et s'était approché de la haie. J'étais entouré; l'on m'offrit quartier , et je rendis les armes. J'étais un des derniers à me rendre. La plupart de mes camarades étaient ou morts, ou déjà prisonniers. Mon sauveur s'approcha de moi , et ordonna que l'on me débarrassât du drapeau. Bravo , bravo , mon ami ! me dit-il ; ête&»vous Prussien ? — Non , monseigneur. — De<piel pays? — Je lui nommai ma patrie* — Vous êtes donc un de mes sujets? — Dans ce moment un grenadier me dit à l'oreille , que c'était le prince héréditaire de ***« Le regard du jeune
héros s'était un peu obscurci. Tous mes camarades, repris-je, peuvent attester, qu'étant en route pour me rendre à l'Université , je suis tombé, par la ruse et la violence, entre les mains de recruteurs prussiens. Cela est vrai , s'écrièrent trois ou quatre de mes camarades , prisonniers comme moi. « Et quand même cela ne serait pas vrai , dit le prince , avec la plus gracieuse affabilité , vous vous êtes comporté en brave, et j'aime la valeur, même dans ceux qui tuent mon cheval sous moi. J'espère que votre blessure n'est pas dangereuse. » Ce n'est qu'une contusion , dit le chirurgien qui venait de me visiter par son ordre* J'étais toujours assis à terre. «Ayez soin de lui^ dit-il en s'en allant, et faitesm'en votre rapport demain.» Tout à coup le prince revint à moi. «N'auriez- vous pas envie, mon fils , de prendre du service dans mes hussards? Vous y entrerez comme maréchal des logis ; et si vous vous comportez bien , j'aurai soin de vous, p — Mon souverain , le sauveur de mes jours, lui répondis-je , a les premiers droits sur mon bras. Mo» sang, mon cœur sont à lui pour jamais! Le prince se mit à sourire. — « Bien , mon ami , vous ne
vous en repentirez pas, » — Il parla alors à quelques officiers ; et lorsqu'il se fut éloigné , on me transporta , avec deux officiers impériaux blessés , dans une maison particulière , où l'on me prodigua tous les soins. Le prince fait tous les jours demander de mes nouvelles; et j'ai essayé hier, pour la première fois, de me leyer. Le chirurgien m'assure que dans la quinzaine je pourrai prendre mes nouvelles fonctions.
J'en étais là , mon père , lorsque mon généreux protecteur vint me visiter dans ma chambre. «Eh bien, nue. dit-il en entrant', comment se porte M. le maréchal des logis ? C'est bien de vous trouver debout. » Je ne pus que balbutier quelques mots ; mais le prince comprit mon langage. Il me tendit la main. Je ne la baisai point, mais je la pressai contre mon cœur qui battait fortement sous elle. Un serrement de cette même main me prouva que cette liberté ne lui avait pas déplu. « Soyez toujours aussi brave que vous le fûtes le jour où nous fîmes connaissance, et faites-vous annoncer chez- moi dès le premier jour de votre sortie. Je donnerai , en attendant , mes ordres pour votre équipement. » A ces mots
ADOLPHE ET HOSETTE. 65
il me quitta. Je voulus l'accompagner , mais il s'y opposa.
Oh mon père! comment pourrais-je vous peindre tout ce que j'éprouve ! Je sens seulement aujourd'hui que l'on peut être soldat sans être esclave. Ma vocation me porte à cet état ; recevez ici mon serment de lui faire honneur , et veuillez en prévenir ma Rosette. Cet après-midi je fixerai pour la première fois le soleil d'un front serein. Dieu! si je pouvais contempler un seul moment le visage de cet ange ! Un seul de ses regards me serait plus précieux que tout ce qu'un prince pourrait me donner.
P. S. Ma lettre n'a pu partir hier. J'ai reçu aujourd'hui la visite de mon nouveau capitaine. Il paraît être un militaire brave* et expérimenté. Il a permis , mon cher père, que vous m'écrivissiez sous son couvert.
Je ne suis pas étonné de n'avoir pas reçu de réponse à ma dernière lettre. Les changements qui ont eu lieu dans mon sort en sont la cause. Ne pourriez-vous pas me donner des nouvelles d'Erdinann ?