LETTRE XXIV
CHARLOTTE A ROSETTE
Le ton de ta dernière lettre a tempéré ma joie, ma bonne amie. Cependant j'ai à te raconter la plus intéressante aventure de ma vie , et qui en sera aussi , à ce que j'espère , la plus heureuse. La famille de Wertheim arriva lundi dernier au château : il avait été décidé que M. le pasteur , son épouse, mes parents ainsi que moi, nous irions la complimenter après le dîner. Mon père, voulant présenter son adjoint au baron, il a fallu qu'Erd-
mann se joignît au cortège. Nous fûmes reçus de la manière la plus gracieuse; et au moment où nous nous disposions à nous retirer, un jeune homme, M. de Dittmar, beau-fils du baron , entra dans le salon : à peine eut-il aperçu mon amant, qu'il courut à lui : «Eh! cher Erdmann, comment se fait-il que nous nous rencontrions ici ?» La joie d'Erdmann , en retrouvant dans ce jeune gentilhomme un camarade d'Université qui lui avait toujours été cher, ne fut pas moins vive; ils s'étaient perdus de vue depuis plusieurs années. «Je ne veux pas vous retenir maintenant, dit celuici à mon amant, mais je compte vous aller voir ce soir pour nous entretenir du temps de notre ancienne liaison, et de ce qui nous estarrivédepuis.»M, de Dittmar vint en effet sur le soir , et Erdmann lui rendit compte de la manière dont il était venu à Mayenthal , et de sa résolution de s'unir à moi si, à défaut d'un emploi plus avantageux , il pouvait seulement obtenir la survivance de la place de mon père. «Je vois bien, cher ami, que vous vous entendez mieux au choix d'une femme qu'à celui d'un emploi , et que vos amis devront s'occuper pour vous de ce deri. 4
iûer article. » Après cette déclaration obligeante , M. de Bittmar prit congé , en invi^ tant Erdmann à déjeuner pour le lendemain. Mon amant se rendit à l'invitation ; et pendant que . les deux amis causaient familièrement ensemble , le baron vint les trouver ; ses traits portaient l'empreinte de cette sérén nité du philanthrope , qui s'applaudit de pour voir faire une bonne action. «Mon fils, dît-il à Erdmann, m'a instruit de votre caractère, de vos talents et de votre position actuelle ; j'ai fait hier la connaissance de votre fiancée, et ma famille désire , ainsi que moi, que vos noces soient célébrées au château; en conséquence , je vous offre la place de mon intendant, qui va devenu: vacante par la promotion du titulaire à un poste plus tranquille. Cet emploi vous procurera , outre un logement agréable ,, quatre cents florins d'appointements par apnée ,. ainsi quç le bté et le bois nécessaires, à votre consommation. » Erdiqanç était trop ému pou? pouvoir articuler un seul mot; mais le baron. lut sa réponse çfens ses yeux. «Ne vo*isa\cais-je pas dit, s'écria M. de J>ittmar, que* vos ?rais s'occuperaient pour vous du choix, d'un état?» La parole revint
«afin à Erdmann ; mais il ne put jamais me dire comment il avait exprimé sa reconnaissance à son bienfaiteur. Il dit à M. de Dittmar : «Vous avez bien voulu être ma caution auprès de M. votre père; vous ne vous repentirez jamais de votre noble confiance en ma droiture et en m» probité.»— -«Je le sais bien,» répliqua l'autre ; et en saisissant le bras d'Enhnann , il ajouta : «Venez, que je présente à votre fiancée M. l'intendant de Mayenthal. » Lorsque je les vis- arriver de loin se donnant ainsi le bras, je volai à la porte pour les recevoir. Jç crus rêver lorsque M. de Dittmar m'annonça mon bonheur; il le fit de cette manière affectueuse et cordiale qui ajoute au prix du bienfait sans rendre la reconnaissance pénible. Ma chère amie, il n'était pas moins heureux que nous, lorsqu'il nous vit nous presser autour de lui , et le bénir en mêlant le sourire cfa bonheur aux. larmes de notre joie. H en répandit aussi des larmes de joie, et m'adressa quelques uns de ces compliments flatteurs qui ne sauraient rendre ni fière ni honteuse. Mais c'est après son départ que tu aurais dû nous voir, ma chère Rosette; nous .tombâmes 9 Erdmann et moi , dans les bras de nos bons
parents, et c'est sur leur sein que nous reçu*mes leur bénédiction pour notre union prochaine.
Mon père se rendit , après le dîner, au château pour faire ses remercîments au baron, qui lui remit la nomination de son gendre futur; L'intendant le mettra, à la fin de ce mois, en possession de la place et du logement. Je dois laisser deviner à ma Rosette ce qui arrivera après , jusqu'à ce que je trouve le temps et l'occasion de l'entretenir verbalement.