LETTRE XXVII
adolpbte à son père.
Mon excellent père ! bientôt j'aurai autant de peine à supporter mon bonheur que j'en avois naguère à soutenir le poids de ma misère. Votre Adolphe est officier, et il l'a été fait- dans une occasion dont l'honneur le plus exigeant serait satisfait. Mais laissez - moi reprendre mon récit de plus haut. J'ai reçu votre lettre avec celle de Charlotte le même jour où j'ai été présenté à la compagnie comme maréchal des logis. C'était pour moi une double fête que je n'ai cependant pu célébrer que le soir dans une promenade soli-
taire. Depuis ce jour, il s'en est passé bien peu, sans que je n'aie eu l'occasion d'approcher le prince , et de recueillir de nouvelles preuves de son estimable caractère et de ses grandes connaissances. Il m'occupait souvent dansson cabinet , et le travail dont il me chargeait contribua bien plus à étendre mes connaissances, que tout ce que j'avais lu jusqu'ici sur la tactique. Le Teste du printemps se passa en marches et en contre-marches presque continuelles, qui m'empêchaient d'écrire, et pendant lesquelles il n'y eut que quelques escarmouches peu importantes. Mais le 6 de ce mois fut pour moi un grand jour. A mon retour d'une reconnaissance à la tête de vingtcinq hommes, nous entendîmes quelques coups de feu près d'un petit bois qui masquait la plaine. « Camarades , di&je à mes hussards , il se passe quelque chose par là ; piquons de ce cdte.» En cinqnif mites nous arrivâmes dans un lieu ,oi une trentaine «des nôtres, parmi lesquels je pus distinguer environ six officiers, se battaient contre un parti de dragons prussiens au moins plus fort de moitié. Noufe chargeâmes de suite ; notre apparition anima les nôtres d'un nouveau
courage. Le combat fut extrêmement chaud , et aucun parti n'avait l'air de vouloir céder. J'avais fait attaquer en deux pelotons , afin de diviser l'attention de l'ennemi, et pour débarrasser d'autant plus promptement nos camarades accablés par le nombre, et -dont quelques uns étaient déjà hors de combat. Je vis , par hasard , éeœt dragons galoppant vers la forêt avec un officier de notre régiment qu'ils avaient &it prisonnier. Vous n'àurefe pas celui-là, pensai-je en moi-même. Je les suivis ventre à terre , et jetai en bas de son cheval un dragon , au moment où il se retournait pour me faire face. A peine l'autre dragon s'en fut-il aperçu , qu'il allongea un terrible coup de sabre , non sur moi , mais sur le prisonnier qui était sur le point de prendre la fuite. Il l'évita , et le coup glissa sur son bras. Je ne lui laissai pas le temps d'en porter un second; car au moment où il leva le bras, je lui abattis le poignet. Le visage de l'officier prisonnier était défiguré par le sang qui découlait d'une blessure qu'il avait reçue à la tête. Je ne le reconnus pas d'abord; mais j'eus bientôt reconnu sa voi* lorsqu'il s?écria: * Oswald, mon sauveur! » C'était mon prince.
Je sautai en bas de mon cheval sans pouvoir dire comment je parvins à en descendre; car j'avais reçu un léger coup de feu dans les reins, et un coup de sabre assez profond sur l'épaule gauche. Je priai le prince de se sauver sur mon cheval. « Non, non, ami, s'écria-t-il , nous allons courir là-bas au secours de nos braves camarades ; nous n'avons qu'un cheval , et vous-même vous êtes aussi blessé. » ( Ce vous , qui ne s'adresse qu'aux officiers , me parut étrange. ) ce Oswald , nous restons ensemble. Au surplus, voilà du secours qui nous arrive*» En effet, quatre hussards de notre régiment venaient à nous au grand galop. Ils ne s'étaient pas de suite aperçus de la disparition du prince ; mais ils reconnurent son cheval au moment où il s'abattit. Le prince monta le mien; je pris celui d'un de nos hussards, et nous allâmes rejoindre nos camarades qui avaient réussi , à l'aide de la troupe que je commandais, à mettre l'ennemi en fuite. Tous se pressèrent autour de nous lorsque nous arrivâmes sur le champ de bataille. Un chirurgien se présenta pour panser le prince : un moment, dit-il ; et en se tournant vers notre troupe : «Mesamis,
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3e tous présente M. le premier lieutenant Oswald, à qui je dois la liberté et la vie.» A ces mots, il m'embrassa comme un frère , et je ne pus que balbutier ces mots : Je voudrais mourir dans cette attitude. Cet excellent prince donna des larmes à la mort 'de deux de nos officiers qu'il aimait beaucoup. Nous n'avions perdu que douze hommes; mais presque tous les autres étaient blessés. Au bout d'une heure nous arrivâmes au quartier-général, couverts de poussière et de sang. On nous y reçut avec de grandes marques de joie; car mon prince est adoré dans toute l'armée. Il s'était trop avancé dans une reconnaissance , et avait été surpris par un avant-poste ennemi. Sa blessure n'est pas plus dangereuse que les miennes , qui , cependant , pourraient bien me faire garder un mois la chambre. Dès que mon aventure fut publique , le feld-maréchal m'envoya complimenter sur mon avancement , et demander des nouvelles de ma santé. Le prince en fait faire autant tous les jours, et hier il m'envoya un uniforme complet d'officier avec deux chevaux et un piqueur. Le poids de la sabretache m'ayant engagé à la fouiller,
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j'y trouvai deux rouleaux de cent ducats chacun , avec un billet du prince ainsi conçu : A Oswaldy mon ami et mon sauveur > en à-compte et une dette que je ne Deux ni ne pourrai jamais acquitter entièrement.
A présent, chers parents, voilà que votre .Adolphe est un homme ; mais il n'oubliera jamais la main invisible qui a conduit ses .pas et le cœur de son bienfaiteur. Le mariage d'Erdmann avec ma sœur m'est une nouvelle preuve que c'est la Providence qui dirige tout ce qui nous arrive. Quand je vous écrivis ma lettre de doleance , je ne me doutais guère que je vous adressais un fils, et à ma sœur un époux. On trouvera bien un établissement pour ces deux amants. Si votre projet réussit, mon cher père, je solliciterai du prince une recommandation pour notre sou* verain ; en revanche , je veux que ma Charlotte me donne, au moins deux fois par •mois , des nouvelles de la famille ; cette chère sœur sait bien que ma Rosette en fait aussi partie. Je ne lui écris pas, à cette chère amie, parce que je sais qu'elle m'aime encore , et je n'oserais le faire sans sa permission. Si , à la fin de cette campagne, je puis obtenir
un congé d'une quinzaine de jours , je vole à May en thaï, et de là, je l'espère, à Friedlingen.