‹ Contes et nouvellesChapitre 33 sur 80 · CHARLOTTE ET ERDMANN A ADOLPHE · texte numérisé non relu

CHARLOTTE ET ERDMANN A ADOLPHE

Frère chéri, laisse-toi serrer contre le sein de la plus heureuse des sœurs, qui depuis hier est aussi la plus heureuse des femmes , et dont le cœur soutient à peine tant de félicité. Mon union avec le brave , l'excellent Erdmann, ton ami, est consommée. Mais tu exiges de moi un journal complet ; hé bien , tu l'auras, quoiqu'il soit pénible à une jeune femme d'être historiographe le lendemain de ses noces. Notre bon père t'a fait connaître l'honorable emploi que mon Erdmann a obtenu de la générosité de M. de Wertheim , et par l'intermédiaire de son ami Dittmar. Tu sais aussi que j'ai eu l'heureuse idée d'inviter Rosette à mes noces. Le 12 nous nous rendîmes à Friedlitigen. M. de Dittmar nous y conduisit lui-même dans un brillant phaëton. Je ne fais cette remarque, que parce que le prévôt Reinhard ouvrit d'abord de grands yeux en nous voyant entrer dans la cour avec un char aussi magnifique. Rosette se précipita dans mes bras , et pleura un moment

dans cette position. Reinhard nous pria d'entrer. Cette invitation tira cette chère fille de son trouble. Je saluai alors son père que je n'avais pas encore regardé , et il faut que mon air ait trahi dans ce moment l'horreur qu'il m'inspirait. Un regard suppliant de Fange qu'il nomme sa fille me réconcilia avec lui. Je fis ma proposition aussi bien qu'il me fut possible. Reinhard avait l'air d'un malfaiteur qui cherche un mensonge pour échapper à la justice. Enfin il dit en bégayant : « Il n'y a que huit jours que ma fille était encore malade , et il serait possible...» — « C'est pour cela, dis-je en l'interrompant, qu'une petite distraction de deux ou trois jours sera favorable à sa santé ; le temps est si beau ! » — - « Et quand même il ne serait pas si beau 9 ajouta M. de Dittmar, je me charge de venir chercher mademoiselle dans une voiture fermée, et de la reconduire de même. » Reinhard s'inclina profondément. — - « Trop de grâce pour moi. »

Moi : Ah ! M. Reinhard , il faut que mon amie , ma meilleure amie , assiste à ma fête ; je réponds de sa santé.

M. de Dittmàr : Il est convenu que made-

moiselle doit, avec ma sœur, accompagner la

mariée.

La vanité du prévôt ne put résister à tant d'avances ; il fit une révérence encore plus profonde : a Puisque votre seigneurie l'ordonne ainsi. — Mais je pourrai la faire conconduire dans ma calèche. »

M. de Dittmar : Non , non , nous la viendrons chercher après-demain soir.

Quoique ce ne fût qu'à M. de Dittmar que ce consentement était accordé , je remerciai cependant le prévôt avec toute l'aménité que le plaisir d'avoir réussi devait répandre sur mon visage; mais malgré l'embarras qu'il éprouvait, il ne nous quitta cependant pas un seul instant. Cela m'empêcha de remettre à Rosette ta lettre , où tu nous donnes la nouvelle de ton avancement : je i'<en avais déjà prévenue par un billet.

Au bout d'une demi-heure de visité , pendant laquelle Reinhard s'était décidé à nous complimenter sur notre mariage , je me levai pour partir. J'avais atteint mon but , et mon cœur commençait à souffrir dans la société de cet homme faux et déloyal. Il nous accompagna avec sa fille jusqu'à la voiture, et je

ADOLPHE ET ROSETTE. gi

xie pus que serrer Rosette dans mes bras. Adieu, mon amie, à après- demain, A ces mots , la voiture partit.

M. de Dittmar, auquel j'avais témoigné avec chaleur ma reconnaissance de sa puissante intercession, rendit compte au château àe notre expédition. Alors la jeune demoiselle demanda à ses parents la permission de venir avec nous chercher Rosette. Le prévôt , ditelle, pourrait encore faire des façons, et alors ma présence pourrait n'être pas inutile. Elle m'annonça elle-même, dès le lendemain, la résolution qu'elle avait prise ; en cas de besoin, dit -elle, j'irai jusqu'à donner un baiser à ce vilain homme , pour vaincre son entêtement.

Avant-hier on nous fit dîner au château , et après le dîner nous partîmes pour Friedlingen. M. de Dittmar menait encore lui-même, et mon futur était à cheval. Avant d'arriver il prit les devants pour nous annoncer. Le prévôt paraissait de très mauvaise humeur; mais la voiture était déjà près de lui, qu'Erdmatm n'avait pas encore eu le temps d'attacher son cheval. Je fus d'abord toute déconcertée en voyant Rosette dans ses habits or-

dinaires; mais lorsque la jeune demoiselle et moi nous fûmes descendues de voiture , l'aimable personne s'adressant à Reinhard avec uneaménité inexprimable : « Je viens, dit-elle, chercher moi-même mon aimable compagne, afin de la connaître une heure plus tôt. » Le prévôt n'y tint plus. Rosette s'arracha de mes bras, et alla recevoir mademoiselle de Wertheim avec cette grâce innocente et cette franchise qui font oublier sa beauté. Cependant je ne l'avais jamais vue si belle. Ses joues , à la vérité , étaient un peu pâles ; mais cette pâleur même donnait à l'incarnat qui animait le lis de son teint , quelque chose de plus intéressant. Un feu doux et céleste brillait dans ses beaux yeux , dont le regard annonçait une aimable joie ; et tout son maintien Mais tu te souviens de reste , cher

Adolphe, combien de fois tu l'as nommée une Sylphide, planant légèrement devan nous.

Après les salutations d'usage , mademoiselle de Wertheim lui dit : « Hé bien ! êtesvous prête à partir? «Rosette rougit. — Elle le sera dans le moment , mademoiselle , reprit Reinhard qui , jusque-là, avait été sombre

ADOLPHE ET ROSETTE. g3

et indécis , comme sa fille me l'a avoué depuis. « Va promptement prendre ce qu'il te faut. » — Rosette ne se le fit pas répéter; et, comme elle avait déjà tout préparé d'avance , nous la vîmes rentrer au bout d'une petite demiheure qui , sans l'inépuisable gaîté de la jeune demoiselle , nous eût paru bien longue. Elle était parée de cette robe bleu de ciel que tu as toujours eu tant de plaisir à lui voir porter. Lisette la suivait avec une corbeille couverte qui contenait le reste de ses ajustements. Il me fut alors impossible de rester davantage. Nous prîmes à la hâte quelques rafraîchissements que Rosette nous avait offerts, et nous nous précipitâmes vers la voiture. Rosette était muette ; elle sourit , et une larme brillait dans ses yeux ; mais à peine eûmes-nous perdu de vue la maison de son père que , me serrant la main entre les siennes : «Dieu , ditelle, à voix basse , cela est donc bien vrai ! » Puis,. en se tournant vivement vers mademoiselle de Wertheim : «C'est à vous i belle et noble demoiselle , et aux bontés de M. votre frère , que je dois cet heureux moment. » Henriette embrassa cette chère fille, et l'ange de la sympathie sourit à cette scène touchante

qui fat la source d'une nouvelle alliance. Ces deux belles âmes se reconnurent , et se dirent, dans le langage muet du sentiment, qu'elles étaient parentes. Toute distinction humaine disparut entre ces deux charmantes créatures du même Dieu; elles ne sentirent dans ce moment que leur commune origine. Mademoiselle de Wertheim rompit h* première le silence : «Aimable Charlotte, me ditelle, vous n'êtes pas jalouse , je Fespère?» Je fis un mouvement involontaire pour me précipiter vers elle ; le respect me retînt : «J'obéis mieux que vous à mon cœur, me dit-eïle en se précipitant dans mes bras ; que cette heure soit à jamais bénie !»

Notre arrivée à la maison de mon père interrompit la scène solennelle et muette qui suivit ce moment. Nos parents.... Àh , mon Adolphe ! ai-je besoin de te dire comment ils reçurent leur fille adoptive ?

M. de Dittmar courut au château pour en faire apporter quelques viandes froides. Le frère et la sœur s'invitèrent à souper chez nous ; on eût dit que nous nous connaissions depuis des années. Après le repas, je tirai de mon sein ta lettre pour en faire la lecture à

ADOLPHE ET ROSETTE. g5

la société. 0 mon cher, mon très cher frère ! ce n'est qu'entre les bras de ton prince que lu as pu sentir ce que nous éprouvâmes à cette lecture. Tout le monde fondait en larmes ; Rosette sanglotait , tremblait. Lorsque j'eus fini , elle me jeta un regard qu'aucun pinceau humain »e saurai tpeindre. « Ce héros doit être irotre époux , dit mademoiselle de Wertheim en embrassant cette chère filte; remercies mon bon cœur de ce qu'il ne vous dispute pas. le sien..^.» Mais voici Erdtnana qui s'empare de ma plume.

. C'est ce que je viens de faire , mon cher, mon bon frère; vous ne voulez sans doute pas plus que moi , que ma femme , le lende* main de ses noces , se rende aveugle à force d'écrire. Pu reste , je ne suis pas fâché de connaître son talent ; elle pourra m'épargner les frais d'un secrétaire. Je continue son jour* Bai , mais je ne saurais , comme Charlotte , entrer dans tous les détails.

CLest hier, mon cher Adolphe, qu'un ministre des autels m'a rendu votre frère et l'époux de votre soeur. Après ce moment solennel , nous allâmes au château , où nous (urnes régalés par notre généreux bienfaiteur.

A l'exception du ministre et de sa femme * nos deux familles composaient toute la société. Nous étions aussi gais que la journée était belle , et votre amante çnchantait , dans toute la force du terme , le baron et la baronne , par sa manière d'être à la fois noble, aisée et décente. A la douce langueur qu'on remarquait sur sa figure , je jugeai , dès le matin , qu'elle avait peu dormi , et qu'elle ne s'était occupée que d'une seule pensée , d'un seul objet , de son Adolphe. Mademoiselle de Wertheim porta la santé du héros Adolphe ; Kj§f fallait voir le trouble avec lequel elle y répondit. La soirée fut si délicieuse , et passa si rapidement, que nous-mêmes, nouveaux mariés, la trouvâmes trop courte. Rosette vint avec nous dans notre nouvelle^ demeure , et ce matin mademoiselle de Wertheim et son frère y acceptèrent un déjeuner. Il était midi quand ces hôtes chéris nous ont quittés. Nos bons parents ont dîné avec nous. «Ah, Dieu! s'écria tout à coup Charlotte, si Adolphe , si Adolphe était maintenant avec nous! » — «Oh ! oui /répondit notre mère , mais qui sait quand nous le reverrons ! » Rosette était triste. « Hé bien, ma sœur, pourquoi cet air mélancoli-

TV

«jue? » ftosëtte soupira , et répéta doucement le mot de soeur.

Charlotte. Hé bien, oui, sœur; tu le deviendras , je l'espère plus que jamais.

Rosette. Tu espères toujours ,ma Charlotte ; avec quel plaisir j'espérerais aussi: mais mon père, et....

Charlotte. Que Veux- tu dire avec ton et?... parle.

Rosette. « L'élévation d'Adolphe , dit-elle en tombant sur le sein de Charlotte ; je sais^qu'il m'aime , je sais qu'il n*eii aimera jamais d'autre ; mais , supposons même que iAon père fut pour nous, le mariage d'Adolphe avec une paysanne ne lui nuirait-il pas au* yeux de ses supérieurs ^ et crois-tu que , dans ce cas , je pourrais jamais me résoudre ?.;.*> Un soupir étouffa sa voix, et nous vîmes , dans ce même, moment, la calèche du prévôt s'arrêter devant la porte. Rosette pâUt lorsqu'elle en vit descendre Hartwig , accompagné de Lisette. Charlotte eut à peine le temps de lui dire à. voix basse : «Remets- toi , chère enfant, Erd-, ipann t'accompagnera», que l'insipide per-, spnnage entra dans la chambre , paré de son plus bel habit des dimanches. Après avoir i. * " 5

JO0 ADOLPHE JBT ROSETTIU

rappel précipité devait avoir un motif parti** culier et ti'ès important. -t

Je trouve -, d'un autre côté , mon cher frère, que ce fragment de notre journal est déjà trop riche en événements, et, j'en cuis sûr, il intéresse trop: votre cœur sensible* pour que je puisse me résoudre à en retarder l'envoi) d'un seul jour. C'est aujourd'hui le troisième de ma félicité , et je sens que ce ne sera ni ma faute, ni celle de Charlotte, si elle ne dure pas éternellement,

Page 1